Côté sexe, je m’y perds un peu…

A moi seul bien des personnagesAttention, cet homme est un magicien de la plume, capable de vous tenir en haleine pendant deux cents pages avec les états d’âme d’une coccinelle s’apprêtant à emprunter un passage clouté. Treize romans en quarante-cinq ans de carrière, on ne peut vraiment pas qualifier John Irving de dangereux graphomane. Et, avec des chefs d’œuvre comme « L’hôtel New Hampshire », « Le monde selon Garp », ou « Dernière nuit à Twisted River » (courez vite les acheter en édition de poche si vous aimez lire!), on imagine que l’auteur va fatalement trébucher, avoir un petit coup de moins bien, comme on le dit d’un coureur du Tour de France pendant l’ascension du Tourmalet. Une défaillance même pas imaginable pour ce grand champion de la plume! Le coureur de classiques Irving, nous entraîne avec  » A moi seul bien des personnages  » dans son univers habituel peuplé de sexe et de névroses, d’ours bruns et de lutteurs en maillots moulants et nous fait vivre un rare bonheur de lecture en nous dépaysant totalement.
Bill est un jeune adolescent timide et complexé qui a tendance à tomber amoureux de tous ceux qui le regardent : le jeune beau-père de sa mère, la sculpturale bibliothécaire, Miss Frost, qui l’initiera -tout d’abord !- à la littérature, mais aussi le redoutable Jack Kittredge, le capitaine de l’équipe de lutte de la Favorite river Academy.
Nous sommes dans les années soixante, années où le confesseur et le médecin se font fort de rendre l’homosexualité collégienne guérissable, « une théorie répressive et d’une connerie sans fond », comme le constatera Bill avec un peu de recul.
Mais que faire pour celui qui est attiré par les hommes ET par les femmes?  » Mes amis homos ne voyaient pas d’un bon œil mon existence de bisexuel ; soit ils refusaient de croire que j’aimais vraiment les femmes, soit ils pensaient que je manquais d’honnêteté, ou que je ne prenais pas de risques. Pour les hétéros, y compris les meilleurs d’entre eux, comme Arthur, un bisexuel n’était qu’un homo. »
De rejet en moqueries, de fuites en désillusions, Bill, va se construire, apprendre à surmonter ses difficultés et développer un humour redoutable. Avec la convocation à l’armée du jeune bisexuel, John Irving nous offre un de ces moments jubilatoires dont il a le secret :
 » Vous n’aimez pas les filles? me demanda le lieutenant.
– Oh si, j’aime les filles.
-Mais alors qu’est-ce que ça veut dire  » tendances homosexuelles  » ?
– J’aime aussi les mecs.
– Ah oui ? Vous les préférez aux filles ? poursuivit-il à haute et intelligible voix.
– C’est tellement difficile de choisir, lui répondis-je d’un ton extatique, non, sincèrement, vraiment, j’aime les deux. »
John Irving, en tournée de promotion pour son livre au moment des manifestations contre le mariage pour tous, a été très surpris par ce qu’il pouvait contempler à Paris (« L’Express », 30/4) :  » Si en 35 ans, l’intolérance sexuelle a régressé, elle n’a pas pour autant disparu, loin de là… » Parlant des manifestations qu’il a croisées : « D’un côté, je suis convaincu que cette violence physique et verbale est le signe du désarroi de factions religieuses traditionalistes, qui se savent désormais en minorité. Mais je suis quand même préoccupé. Vous savez, cela fait près de cinquante ans que je viens régulièrement en Europe, dans l’idée que ce continent est celui du progrès et de la libération, notamment sexuelle. Et, pour la première fois, l’Europe m’inquiète, car je n’ai plus le sentiment qu’elle soit en avance sur l’Amérique sur ces sujets.  »
Enfin pour que son travail de romancier et d’éclaireur du genre humain ne soit pas mis en doute, l’auteur américain n’avance pas masqué :  » Si vous voulez savoir si j’ai eu des expériences gays, ou si j’ai été initié au sexe par une bibliothécaire, la réponse est non ! J’utilise certains éléments de ma propre vie justement parce que la question autobiographique ne m’intéresse pas. Rien de ce qui m’est arrivé n’est sacré, je peux donc tout altérer. »
A propos de « A moi seul bien des personnages », le célèbre romancier américain Edmund White a écrit : « Un roman qui vous rend fier d’être humain ». On ne peut que souscrire à une telle affirmation.

« A moi seul bien des personnages », John Irving, éditions Le Seuil, – 472 pages, 21,80 euros.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s