Journaliste musclé et journaliste muselé

Medias la grande illusionVous vous souvenez certainement, depuis le jour où vous avez passé l’épreuve de philosophie du baccalauréat, de Platon et de son allégorie de la caverne : des hommes vivent attachés face à un mur dans une grotte largement ouverte sur le monde. Derrière eux, un feu leur projette les ombres déformées de la réalité et tous les prisonniers, qui n’ont jamais connu autre chose, sont persuadés d’être confrontés à la réalité. Si Platon vivait de nos jours, nul doute qu’il choisirait les médias comme saisissante illustration du monde vu au travers d’une lucarne déformante.

 » Médias : la grande illusion  »  de l’ancien reporter de France 3, Jean-Jacques Cros, a le mérite de nous remettre les idées en place sur l’information que nous consommons tous les jours, qu’elle soit écrite ou télévisuelle. Entre les pressions exercées par l’État, ajoutées à celles d’arrivistes qui se sont achetés un journal comme on s’offre une danseuse, et à celles d’annonceurs qui exigent un  » accompagnement journalistique «  à leur campagne de publicité, c’est un véritable miracle quand un lecteur peut détecter deux lignes d’impertinence dans l’article ou l’émission du journaliste qui lui tient momentanément compagnie.

L’État, par exemple, verse plus d’un milliard d’euros annuellement d’aide à la presse écrite, soit 20% du chiffre d’affaires du secteur. Sans cette aide que Bruxelles tolère au titre de «  l’exception culturelle « , le secteur serait aussi sinistré que la sidérurgie lorraine.

Les patrons de presse, de leur côté, sont désormais des hommes d’affaires qui s’offrent à bon compte une visibilité et négocient, en périodes électorales, leur soutien à tel ou tel candidat contre des contrats d’État. Amusez-vous quand vous êtes journaliste, à dire du mal des avions Dassault dans « Le Figaro » ou à critiquer le bâtiment sur TF1 !

Quant aux annonceurs, conscients de la faiblesse des journaux qui les accueillent, ils font désormais la pluie et le beau temps dans les rédactions. Croyez-vous un instant que le groupe Amaury, propriétaire de la poule aux œufs d’or que représente le Tour de France, va s’amuser à faire de la peine à ses annonceurs en parlant du dopage dans le cyclisme?

Désormais voué à mettre des virgules, des adjectifs ou des effets de manche sur une idée préétablie, le journaliste connaît un statut de plus en plus précaire. Il enchaînera les piges et les contrats provisoires, ce qui permettra de s’assurer de sa docilité avant de lui octroyer enfin un contrat à durée déterminée. On croise même de nos jours des patrons de presse sans vergogne qui ne paient plus leurs correspondants, persuadés qu’ils sont que le simple fait d’avoir leur nom imprimé sur du papier journal suffit à leur bonheur. Ou d’autres qui n’hésitent pas à obliger leur rédaction à confectionner des suppléments publicitaires, pour pas un rond bien évidemment, alors que cette pratique est contraire à la convention collective des journalistes. Sans compter les  » articles papier  » mis en ligne sur Internet, sans demander l’avis des intéressés.

Vous l’avez compris, le journaliste indépendant, véritablement libre de ses écrits, devient une espèce aussi rare et menacée que le percnoptère d’Égypte, le gecko à queue feuillue ou le dauphin de l’Irrawady.

Alors, pour amuser la galerie, affoler l’audimat et faire croire à son indépendance, le journaliste va être tenté de pratiquer la «  piromanie « , la politique du pire et de réaliser des «  shockumentaires « , ces documentaires aux images violentes qui «  vont attirer l’audience qui sera bien sûr transformée en recettes publicitaires. ».

Et l’on ne peut que rejoindre complètement Jean-Jacques Cros lorsqu’il écrit : «  Ce mode de fonctionnement des médias illustre le proverbe chinois qui dit qu’  » un arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse « . les médias ne rendent pas compte de la réalité. Ils ne sont que l’écho d’une réalité partielle pour ne pas dire partiale, qui est souvent mise en musique pour eux alors que les médias devraient avoir pour but de rendre intéressant ce qui est important. »

« Médias : la grande illusion », Jean-Jacques Cros, éditions Jean-Claude Gawsewitch- 250 pages, 19,90 euros.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s