Pas touche à nos manouches…

N'entre pas...Dans l’océan de mièvreries qui nous est actuellement infligé sous prétexte de rentrée littéraire, existe toujours une découverte qui va immédiatement nous faire oublier les heures perdues à avaler des stupidités aussi vite imprimées qu’oubliées.

« N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures » est l’histoire de sans-grade, de négligés de l’histoire, en l’occurrence une troupe de manouches tentant péniblement de survivre, au printemps 1940, avec son cirque ambulant. La Kommandatur d’Angoulême, épaulée par des gendarmes français, toujours très zélés quand on leur ordonnait de malmener leur propre peuple, va regrouper au camp des Alliers à Sillac, tous ces gens épris de liberté et qui se souciaient de la moustache d’Hitler comme de leur premier panier en osier.

Alba, quatorze ans, française depuis de nombreuses générations, découvre l’enfermement dans des conditions absolument indignes et ne se doute pas qu’elle va y passer six ans, abandonner l’enfance, devenir femme puis mère. Heureusement, son âme gitane et sa force de caractère lui permettront de survivre. Profitant d’une brève sortie, « Alba reprend un instant sa part sauvage, celle que personne ne lui a enseignée. Il lui suffit d’être dans l’approche du cheval, du vent ou de l’oiseau pour posséder les forces s’élevant autour d’elle, grâce au seul savoir qui vaille chez les siens : avancer dans une vie où rien ne se perd où tout est donné dans l’instant.« 

La grande force de Paola Pigani, qui a passé sa jeunesse en Charente et recueilli cet épisode peu glorieux de l’histoire de France de la bouche d’une rescapée encore en vie, est d’arriver à raconter sans colère, avec nuances, dans une sorte d’empathie glacée et passionnée ce que la communauté gitane a enduré pendant six ans : les enfants déscolarisés, les roulottes envoyées sans autre forme de procès à la casse, les chevaux mourant de faim et bons pour l’équarrissage et, à la Libération, un gouvernement trop occupé à fusiller ses collaborateurs pour se soucier de quelques romanichels qui ne seront jamais indemnisés pour ce qu’ils ont enduré. Ce n’est qu’en 1946 que les rescapés, privés de tout bien, seront rendus à la liberté et n’auront d’autre recours que de se réfugier dans les grottes voisines de Puymoyen pour tenter de refaire leur vie avant de reprendre leurs errances.

Vous l’avez compris, c’est un livre exceptionnel, un hymne à l’amour et à la tolérance,  que vous tenez entre les mains et l’on a peine à croire que ce soit le premier roman de Paola Pigani, tant l’écriture témoigne d’une force et d’une maîtrise étonnantes. « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures » est un proverbe gitan qui signifie que l’on doit aborder ce peuple sans préjugés. Et l’on ne peut que se réjouir quand la volonté farouche des manouches aux semelles de vent triomphe enfin des gros sabots pétainistes. Comme elle triomphera, souhaitons-le, des polémiques imbéciles sur l’accueil des Roms qui ont agité la France cet été.

 

 « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures », Paola Pigani, éditions Liana Levi, – 220 pages, 17,50 euros.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s