Les orientalistes du périphérique parisien

Journaliste, auteur de plusieurs enquêtes et études sur les discriminations. Nasser Negrouche  a notamment travaillé pour Le Monde Diplomatique, Les Dossiers du Canard Enchaîné, Témoignage Chrétien, Libération. Diplômé de philosophie et du CELSA, il a aussi été membre de l’équipe de France de boxe. Lecteur assidu de Bisque, bisque, basque !, il nous donne son point de vue sur la charte de la laïcité.

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Nasser Negrouche

Une charte de la laïcité à l’école ? Mais de quelle laïcité parle-t-on d’abord ? Tolérante et inclusive comme la définit l’historien Jean Baubérot, titulaire de la chaire d’« Histoire et sociologie de la laïcité » à l’École pratique des hautes études ? Ou dogmatique et exclusive, comme la revendiquent les partisans d’une nouvelle religion civile  On peut espérer que cette charte contribue, dans quelques cas, à l’apaisement des tensions qui résisteraient au dialogue et à la médiation (ce qui est rarissime, de l’avis même de la majorité des acteurs de terrain : enseignants, chefs d’établissements, personnel éducatif…). À la condition, toutefois, que l’initiative  ne souffre d’aucune ambiguïté dans ses intentions mêmes et qu’elle ne soit pas guidée par une volonté dissimulée de stigmatiser une partie de la communauté nationale. C’est un secret de polichinelle : la référence à l’islam (même subliminale…) est constante et systématique dans le débat sur la laïcité. Mais personne n’ose le dire clairement.

Assignés à résidence confessionnelle

Bouc-émissaires providentiels d’une société détraquée et incapable de se réformer, de combattre le chômage et les inégalités, les « Musulmans » (ou plutôt la représentation fantasmatique de cette « communauté » loin d’être homogène) sont souvent désignés comme les responsables de tous les maux qui gangrènent le pays. On nous dira bientôt que Cahuzac fréquentait une mosquée en douce ou que le directeur de Pôle Emploi est un mahométan. Ceci expliquerait alors cela. Sans les nommer, les « jeunes musulmans de banlieue » – écoliers, collégiens, lycéens ou universitaires – sont désignés comme les ennemis naturels de la laïcité tricolore.  L’étendard vert contre le drapeau bleu blanc rouge. Pratiquants ou pas, ils sont assignés à résidence confessionnelle. Réduits à une appartenance religieuse réelle ou supposée. Sommés de se définir toujours par rapport à l’islam, ignorés dans leur singularité affective, psychologique, culturelle, citoyenne… Ces affreux rejetons de Saladin avanceraient masqués.  Ils exigeraient massivement des menus hallal, préféreraient l’obscurantisme aux Lumières et ne respecteraient pas les femmes. Machos, ignares, dingos, ils constitueraient une menace imminente contre nos chères têtes blondes (forcément bien faites et bien pleines, elles) et l’égalité de sexes.

Les ravages du sexisme en col blanc

Voilà la vision délirante  de la plupart des nouveaux orientalistes du périphérique parisien qui trustent les plateaux TV (faut bien optimiser le « temps de cerveau disponible »…), partagée avec enthousiasme par certains politocards qui haïssent le croissant (surtout au beur), mais adorent les pains au chocolat.Toujours prompts à dénoncer, la larme à l’oeil et la voix pleine de trémolos, le triste sort qui serait fait aux « jeunes femmes de banlieue » (comprendre « arabes et musulmanes ») par les mâles sauvages qui les entourent, ils ressuscitent un imaginaire colonial qui avait justifié, hier, les sanglantes entreprises de civilisation dont le prétendu « père de la laïcité », Jules Ferry, était un ardent promoteur (« Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu’il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Discours sur la colonisation, 28 juillet 1885). Par contraste, leur silence sur les discriminations – bien concrètes celles-ci ! – dont souffrent les femmes en France est assourdissant. Alors que s’ouvre, ce lundi16 septembre, au Sénat, le débat sur le projet de loi « Egalité hommes-femmes », on ne les a pas entendus dénoncer les injustices subies par ces dernières dans la vie professionnelle et sociale, la politique, le couple… Déjà, le 12 septembre dernier, quasiment pas un mot sur les antennes, pas une image diffusée sur  les Etats Généraux de l’égalité entre les hommes et les femmes qui se sont tenus au Palais d’Iéna. Le constat présenté par les services du ministère du Droit des femmes est pourtant accablant :

–        Les femmes gagnent 28% de moins que les hommes dans le secteur privé,

–        Leurs pensions de retraite sont inférieures de 42% à celles des hommes,

–        Seul 1 député sur 4 est une femme et 22% seulement au Sénat,

–        80% des salariés à temps partiel sont des femmes

–        41% des français pensent que les « tâches techniques » du foyer (entretien de la voiture, informatique…) doivent revenir aux hommes

Et la liste des chiffres noirs du sexisme institutionnel français, violence conjugale et harcèlement sexuel compris, est encore longue… Mais cela n’émeut pas les mêmes qui s’indignent avec ostentation devant les caméras de télévision lorsqu’il est question de la misogynie ancestrale des « jeunes musulmans de banlieue » qui menacerait l’égalité des sexes dans les écoles. Le sexisme version MEDEF ou à la sauce parlementaire est, à l’évidence, plus respectable à leurs yeux. En col blanc, la maltraitance des femmes est une anecdote. Un scandale bourgeois qui se règle en famille, dans l’omerta absolue.

Un processus de déshumanisation

Où sont-ils, les indignés du 20h, bouffeurs professionnels de « jeunes beurs de banlieue », défenseurs lyriques des « pauvres jeunes filles du 9-3 » ? Pourquoi ne se dressent-ils pas contre les injustices criantes, vérifiées et bien réelles, subies par les femmes dans leurs entreprises, dans leurs circonscriptions, et même dans leurs partis politiques ? Les Français ne sont pas dupes de ce double langage. Selon une étude récente de Médiaprism pour le Laboratoire de l’Egalité, présidé par Cécile Daumas, journaliste à Libération : « Près de 3 français sur 4 pensent que les classes dirigeantes sont celles qui accusent le plus grand retard dans la diffusion de l’égalité femmes-hommes ». En clair, les donneurs de leçon ne se foulent pas beaucoup pour faire progresser concrètement les droits des femmes… Ils utilisent  le stéréotype médiatique de la « pauvre-fille-de-banlieue-de-confession musulmane » pour faire le sempiternel procès de la violence de l’homme maghrébin, musulman supposé ou réel. Un vieux cliché colonial, toujours vivace. Une sordide vision essentialiste enrobée de laïcisme bon teint. Toujours « ces races inférieures » qu’il faut bien éduquer…

Cette incapacité à penser l’homme de confession musulmane (ou simplement de culture maghrébine) comme un être humain sensible, capable de tendresse, de fragilité, de douceur, de compréhension, de poésie, d’amitié, d’humour et d’amour vis-à-vis des femmes présente tous les symptômes cliniques d’une psychose : le sujet se déconnecte de la réalité et se réfugie dans une construction délirante qui peut conduire à des épisodes violents. Elle témoigne, en outre, d’une intériorisation profonde des représentations collectives négatives véhiculées par les médias de masse et de la banalisation des propos islamophobes dans le discours public. Les conséquences psychologiques et sociales d’une telle entreprise de déshumanisation de l’homme musulman (ou simplement d’origine maghrébine) sont nécessairement dévastatrices sur l’opinion et le « vivre-ensemble ». La parole « décomplexée » de l’autorité valide le délire psychotique et en répand le poison. Une sorte de rumeur d’Orléans à l’échelle nationale. Les hommes de confession musulmane feraient subir de cruels sévices à leurs épouses, à leurs filles ou même à leurs mères dans l’anonymat des HLM de « nos banlieues-où-même-la-police-ne-peut-plus-rentrer ». Des « territoires perdus », des « zones à reconquérir » (on notera la sémantique martiale digne de la guerre d’Algérie) sur lequel s’échafaudent tous les fantasmes. La responsabilité des scénaristes de ce thriller politico-urbain est immense.

En faisant croire à la population qu’une horde de barbares sanguinaires peuplent nos quartiers, on alimente une bombe à retardement. Dans quel but ? Provoquer à tout prix, pour satisfaire une sinistre prophétie auto-réalisatrice, le choc des civilisations ? Les partisans de la fracture ethnico-religieuse de la France, quel que soit leur « camp », attendent ce moment avec gourmandise.

Le double jeu des nouveaux orientalistes

A quelques heures d’avion de la France, les nouveaux convertis à la  laïcité prosélyte qui hantent les plateaux TV chantent une toute autre chanson. Aux accents étrangement orientaux…  Le foulard, la burka, le sexisme parfois, l’esclavage moderne de la main-d’oeuvre immigrée et même l’application stricte de la charia ne les dérangent pas lorsqu’ils se rendent dans ces émirats  richissimes aux frais de la princesse (voilée par Hermés).

Grands patrons, anciens ministres ou hauts fonctionnaires, intellectuels tarifés, vedettes du sport ou du spectacle, ils oublient comme par enchantement «l’horreur islamique » (qu’ils dénoncent à Paris) lorsqu’ils se retrouvent dans les suites luxueuses des palaces où ils ont table (et chambre…) ouverte(s). Ils mangent hallal, s’accommodent parfaitement de l’absence de mixité et goûtent avec plaisir les charmes infinis de la vie locale. Même sur le territoire national, lorsqu’il s’agit de négocier un contrat juteux, de régler discrètement une affaire diplomatique ou d’obtenir un ralliement politique à l’ONU, ils font preuve de la même indulgence avec ces « Musulmans » dont ils apprécient le commerce.. L’imparable raison d’Etat, héroïquement brandie pour expliquer avec (une fausse) pudeur ce grand écart, est un alibi confortable. Elle cache, le plus souvent, des histoires abracadabrantesques de mirobolantes commissions et rétro-commissions, de réseaux « d’amitié », de financements occultes ou tout simplement de vulgaires magouilles de droit commun. Il a bon dos l’Etat français ! Et d’ailleurs, comment expliquer des situations plus ordinaires, sans lien avec la sécurité nationale ? Une femme avec un foulard sur la tête ne rentre pas dans l’annexe d’une mairie ou est chassée de la salle d’attente d’un service administratif, mais une autre, avec le même accoutrement, est accueillie avec tous les égards place Vendôme ou dans un prestigieux musée public. Laïcité à géométrie variable. On nous ressasse pourtant qu’elle repose sur des principes universels et intangibles. Le secteur privé échapperait-il à cette belle philosophie ? Où est la cohérence de la parole politique ? Qu’en pensent les gourous de la responsabilité sociale des entreprises et autres comités d’éthique (en toc ?) dont se dotent fièrement les géants du CAC 40 ?  La loi de l’argent, à chaque fois triomphe.  Lorsque le foulard dissimule une cliente potentielle ou une future généreuse donatrice, on lui fait une révérence. Lorsque le même foulard entoure le visage d’une maman au RSA ou d’une étudiante fauchée, alors on la vire sans ménagement en invoquant la laïcité pour se donner le beau rôle et épargner quelques tracas à sa conscience. Double jeu.

Dans les faits,  il y a les bons musulmans (riches) et les mauvais (pauvres). On ne stigmatise que les seconds. Le courroux républicain, comme par magie, épargne les premiers. Les citoyens français ont fini par se lasser de ces contorsions acrobatiques  et compris que ceux qui bradent les valeurs de la République, sponsorisent des dictateurs ou des apprentis tyrans, ne méritent pas leur confiance et se contrefichent de l’intérêt de la France. Il était temps… L’immense mérite des émirs milliardaires aura été de révéler à quel point il est facile de corrompre une partie de l’élite nationale. On ne les en remerciera jamais assez ! Sous le puissant robinet de pétrodollars, les masques  tombent. Et le vrai visage de leurs courtisans apparaît au grand jour : des mercenaires en costume chic et aux ongles bien propres qui se vendent au plus offrant. Avec un label qui fait rêver le monde sur le front : « made in France ».

Nasser Negrouche 

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