Ma sœur, cette Amazone

l'AmazoneJ’en connais un qui doit sérieusement rire sous cape, lorsqu’il croise, un peu partout dans Paris les affiches pour le film de Thierry Ragobert « Amazonia, vivez la grande aventure « … Car Pierre Ballester n’est pas du genre à vivre les aventures par procuration et à caler son cul dans un fauteuil de cinéma, quand il peut le poser dans une pirogue.

Curieux professionnel, l’auteur s’était déjà fait remarquer en se faisant virer de « L’Équipe » en 2001, après avoir un peu trop enquêté sur le dopage et dérangé la vénérable institution, propriétaire du Tour de France. Qu’à cela ne tienne, il persistait et signait en 2004 et 2006 en s’en prenant dans ses deux ouvrages « L.A. confidentiel » puis « L.A. officiel » à sa majesté Lance Armstrong en personne.

En 2010, ce journaliste qui n’est jamais là où on l’attend, et qui enseigne à ses moments perdus les subtilités de l’enquête journalistique aux étudiants du Centre de Formation des Journalistes, décide de rejoindre sa sœur Anne, qui vit depuis dix-huit ans au milieu des indiens Yanomami,  à quatre jours de marche du moindre village pourvu de l’électricité.  Cette sœur est connue par les Indiens sous le nom de Mamo Kasi Ki Ixi, «  la femme au bord de paupière noir « , car elle a gardé l’habitude de souligner son regard d’un trait de crayon.

« L’Amazone » se dévore encore plus vite que Ballester se fait croquer par les moustiques, car il ne s’agit nullement d’un compte-rendu épique de voyage avec un héros qui pose complaisamment, mais d’une réflexion sur la notion de civilisation. L’auteur a le sens de l’autodérision et il est le premier a se moquer du blanc bardé de certitudes et d’habitudes qu’il est, toujours prêt à s’agacer parce qu’une pirogue a une journée de retard ou parce que l’assiette du jour n’est guère copieuse. Avec sa plume alerte, il sait magnifiquement rendre hommage à sa sœur, qui décide un jour de quitter le Québec pour l’Amazonie. « Anne vendit sa R5 pour cent dollars, salua sa petite maison de Saint-Ignace, embrassa ses amis. David l’attendait à l’aéroport pour un autre là-bas. Où les villes sont moches, violentes, l’air irrespirable, la pauvreté irréversible. Où elle allait se trouver belle, sereine, riche.« 

Tour à tour institutrice, infirmière, médecin, cette guerrière étonnante épousera même pendant quelques années un indien de la tribu, avant de reprendre sa liberté. Ce qui ne l’empêche pas de rester présente pour protéger ceux qu’elle aime des déforestations sauvages, mais aussi des missionnaires dirigistes, peu enclins à la liberté de conscience : « Comme la sève ou l’opium, le souffle ou les métastases, les doctrines s’insinuent, s’enrubannent tel le lierre à la branche, conquièrent en douce ». Dans la langue des indiens Yanomani, il n’existe pas de mot pour dire « S’il vous plait » ou « Excusez-moi » et c’est très bien ainsi. Il y a peu, le Gouvernement brésilien vient d’autoriser la construction du barrage de Belo Monte qui va engloutir 400 000 hectares de forêt et mettre à mal 40 000 indigènes.

Anne résume sa position à son frère, très impressionné par sa volonté, alors qu’elle a si peu de moyens : « On a voulu les catéchiser, il est désormais nécessaire de les conscientiser ». Quant à Pierre Ballester, de retour à Paris, il ne peut plus être le même et l’on comprend que ce livre, qui se dévore d’une traite, soit devenu pour lui une nécessité absolue doublée d’un désintéressement total, puisque tous les droits de  » L’Amazone  » iront à la fondation de sa sœur,  » OS rios profundos « ,  » Les rivières profondes « .

◊ « L’Amazone, à la recherche de la femme au bord de paupière noir », Pierre Ballester, éditions de La Martinière, – 256 pages, 19 euros.

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