Il assassine Jaurès : acquitté!

Jaurès2Comme s’il pressentait le destin qui l’attend, dix-neuf ans plus tard, Jaurès se fait visionnaire, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale, le 22 octobre 1895 :  » Cette guerre va réveiller toutes les passions bestiales qui dorment au cœur de l’humanité. il faut s’attendre à être assassiné au coin des rues. « .

Ce 31 juillet 1914, nous sommes à trois jours du déclenchement du premier conflit mondial et le leader socialiste, qui est aussi journaliste à L’Humanité, veut croire encore, malgré son pessimisme, à une paix possible. Une attitude pacifiste qui n’est pas du goût des jeunes nationalistes, qui veulent en découdre et écraser l’armée allemande. « Seul dans la foule, Villain s’agace des discours pacifistes des militants SFIO. Ils cognent dans sa tête et décuplent son agitation intérieure. Pour s’apaiser, il caresse de temps à autre deux revolvers qu’il cache au fond de ses poches et pense à Jaurès qui inspire les braillards… »

Après plusieurs tentatives ratées, Raoul Villain aperçoit son ennemi juré attablé avec des confrères au « Café du croissant ».  Bon tireur, il profite d’une fenêtre ouverte pour le viser et le tuer sur le coup. Alors qu’il fuit, il est arrêté par un gendarme et reconnait immédiatement les faits. Raoul Villain ne fera pas plus de difficultés pour s’expliquer devant le juge Joseph Drioux. Ce jeune homme de vingt-huit ans, originaire de Reims, est le fils d’un greffier en chef du tribunal civil. Sa mère est enfermée à l’asile, tout comme sa grand-mère et les médecins, tout en le reconnaissant responsable de ses actes, estiment qu’il a  » une difficulté à s’adapter au réel« . L’abbé Pautonnier, directeur du collège Stanislas, où il est pion, dit de lui qu’il a « des prétentions à une culture supérieure avec une intelligence en dessous de la moyenne. C’est un chimérique ».

Avec la déclaration de guerre, l’assassinat de Jaurès est bien vite oublié et Villain, nullement tourmenté par le remords, peut méditer à loisir sur ses actes à la prison de la Santé, pendant que la jeunesse de France se fait étriper.

Le procès est fixé au 20 décembre 1915, tout le monde étant persuadé que la guerre sera terminée depuis longtemps à cette date-là. De nombreux amis de Villain sont tués au front, d’autres ne peuvent se libérer pour témoigner et l’avocat de Villain demande et obtient une  » requête en prorogation de délai « . La guerre s’éternisant, Villain regrettera de ne pas avoir été jugé et, sans complexe, se plaindra du sort qui lui est réservé. Il devra effectivement attendre mars 1919 pour passer devant un tribunal.

Deux hommes ont accepté de défendre l’accusé : Henri Géraud, un avocat chevronné, ami de sa famille, et Alexandre Zévaès, ancien député de gauche et proche de Jaurès, un choix habile de la part de l’accusé. Pendant ce temps, les partisans de Jaurès, de Léon Blum à d’Estournelles de Constant en passant par Weill ou Bidegarray, défilent à la barre, « louangeurs et répétitifs »,  et plongent la salle dans un ennui profond.

Paul-Boncour, l’avocat de la famille Jaurès, va surprendre tout le monde : fidèle aux convictions du tribun socialiste, il ne réclame pas la peine de mort : « Il est trop commode de trancher le problème avec un couperet, de faire tomber une tête dans un panier et de s’imaginer qu’on en a fini avec le problème ».

Décidés à prendre tous les risques après cette demie reculade de la partie adverse, les deux avocats de Villain vont alors plaider… le crime passionnel ! C’est l’amour immodéré de sa patrie qui a amené Villain à tuer Jaurès. « Le crime de Villain, c’est un crime d’avant-guerre ». Les deux brillants avocats ont bien compris que les jurés, tout comme la grande majorité des Français, aspirent à une paix durable et leur talent oratoire va faire basculer le prétoire. Trente minutes vont suffire au jury pour acquitter le criminel. Comble, c’est Madame Jaurès qui devra payer les frais de justice !

Villain va poursuivre, libre, son existence de semi-dément avant de s’installer à Ibiza et de se faire tuer en 1936 par un milicien espagnol qui ignorait qui il était.

Dominique Paganelli, en exhumant cet épisode peu glorieux de notre histoire, a fait un remarquable travail de reconstitution, avec ce  » Il a tué Jaurès « . Trois semaines avant Jean Jaurès, Georges Clémenceau avait été blessé par balle, par Émile Cottin, un illuminé du même acabit que Raoul Villain. En juillet 1914, la police ayant bouclé l’enquête très vite, Émile Cottin, bien qu’ayant raté sa cible, fut condamné à mort et guillotiné.

Qui a dit que la Justice est une loterie?

 « Il a tué Jaurès », Dominique Paganelli, éditions La Table ronde, – 216 pages, 16 €.

2 réflexions sur “Il assassine Jaurès : acquitté!

    • Vous avez totalement raison. j’ai été abusé par un commentaire du livre et j’ignorais totalement qu’Émile Cottin, après 42 jours passés dans la cellule des condamnés à mort, avait été gracié par Poincaré.
      Merci pour cette précision.
      JYV

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