La vie qui file et qui défile

« Elle marchait sur un fil  Vivre lui avait au moins appris cela. Il n’y a pas de culture. On sait des choses, on en ignore d’autres. on se débrouille plus ou moins avec tout ça. Ceux qu’on appelle brillants, cultivés, sont le plus souvent des raseurs ronronnant sans vergogne, et lassant leurs proies avec les mêmes effets cent fois reproduits ».

Après une existence passionnée et tumultueuse avec Pierre, Marie, la cinquantaine venue, se retrouve seule, alors qu’elle a le sentiment de tellement savoir, de tellement avoir à partager. Attachée de presse, très en vue, ayant la réputation de sentir comme personne l’ouvrage qui va connaître le succès, elle vient chercher refuge dans sa maison du Fahouët. « Il y avait comme un défi à affronter, seule et tutélaire, les mille et une rébellions de la maison abandonnée depuis l’été ». Marie retrouve André, ce voisin si apprécié, qui est en train de lâcher prise et fait semblant d’être heureux à l’idée de partir en maison de retraite. André qui souffre de ne plus voir son fils Jean-Baptiste, qui occupe un poste important à Hong Kong. « Avec lui, je me suis laissé contaminer par le confort de l’excellence scolaire. (…) Oui, je suis allé avec lui à l’encontre de ma nature, et sans doute de la sienne. Je n’aimais que la musique, le cinéma, la littérature, la peinture. Mais je pensais que la réussite universitaire ouvrait tous les choix d’une belle vie. En fait, elle prépare surtout à être broyé par les exigences de ces espèces de sectes que sont devenues les société multinationales. »

Les questionnements d’André renvoient Marie à son propre parcours ; à Étienne, ce fils chéri, qui après dix ans d’insuccès comme comédien, a décidé de devenir architecte d’intérieur et s’affirme très heureux, ce dont elle doute ; à Léa, sa petite-fille, qui ne rêve que de théâtre pour le plus grand agacement de ses parents. Doit-on transmettre ses passions à sa descendance, au risque de les influencer ou doit-on s’efforcer d’être le plus neutre possible?

Marie, travaille, sur « Le Monde à portée de main » (ça ne vous rappelle pas  » Petites gorgées de bière et autres plaisirs minuscules  » d’un certain… Philippe Delerm?) et pressent que ce livre va devenir un succès fabuleux. Mais en rencontrant la jeune femme qui vient de l’écrire, elle comprend aussi que la romancière novice va être broyée par la machine médiatique qui va oublier le livre pour inventer une histoire autour d’elle dont elle aura beaucoup de mal à se relever. Et l’on imagine, dans ce petit intermède autobiographique, ce qu’a du subir l’enseignant du collège de Bernay, Philippe Delerm, en devenant soudain un romancier célèbre à 47 ans.

Et puis, comme cet été n’est décidément pas comme les autres pour Marie, arrive, juste à côté de chez elle, une bande de jeunes apprentis comédiens, préparant le conservatoire. Est-ce que Marie a raison de les inciter à devenir une troupe ? Est-ce qu’elle ne s’empare pas de leur destin en leur écrivant une pièce sur mesure intitulée « Le fil » ? Est-ce qu’elle ne cherche pas, d’une façon inconsciente, à réécrire le passé ?

Toute personne qui a des enfants, qui s’interroge sur la transmission, se doit de lire ce court roman magnifiquement écrit. Car la vie file et défile, tandis que nous nous comportons en funambules inconscients des précipices qui nous attendent.

« Elle marchait sur un fil », Philippe Delerm, éditions du Seuil, – 220 pages, 17 €.

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