Indigne du palmipède

Extrait-CanardQuand on a aimé quelqu’un pendant de longues années, il est toujours difficile de découvrir qu’il tourne mal. Et même si Le Canard enchaîné va avoir cent ans l’an prochain, ce n’est guère agréable de constater qu’il se laisse aller à des aigreurs injustifiées.

La lecture du numéro daté du 1er octobre avait de quoi faire tomber de sa chaise un lecteur. Le Canard n’a jamais eu le bec complaisant pour les confrères qui se laissent aller à la flagornerie et à la brosse à reluire et il a bien raison. Mais affirmer, sans la moindre preuve, sans le moindre document à montrer au lecteur, que le gouvernement s’agite auprès de Bercy pour effacer une dette fiscale de Mediapart, dirigé par Edwy Plenel « un ami de trente ans du chef de l’État« , relève du règlement de comptes et mériterait un redoublement immédiat dans n’importe quelle école de journalisme.

De la même façon, estimer que seule la presse papier devrait bénéficier d’une TVA à taux réduit de 2,1%, alors qu’elle a droit déjà à des aides nombreuses et variées comme des réductions sur les tarifs postaux et des facilités fiscales, est ahurissant de la part du donneur de leçons de la presse française. Mediapart a mené un combat justifié et respectable pour être traité comme les autres grands titres de la presse française et Le Canard aurait du se ranger à ses côtés.

Un vigoureux décodage s’impose donc.

Hervé Martin est le journaliste qui pendant des semaines et des semaines a raillé Fabrice Arfi, de Mediapart, en soutenant que Jérôme Cahuzac ne possédait pas de comptes en Suisse. Lorsque le ministre a avoué, notre enquêteur du Canard  a donc connu un grand moment de solitude journalistique. Certains seraient allés se cacher dans les roseaux de la mare, mais pas notre intéressé qui a décidé de faire palmes hautes –  » Même pas tort, même pas mal ! «  – et de profiter des circonstances pour envoyer un coup bas à Mediapart. Avec la complicité d’une rédaction en chef, très agacée d’avoir perdu 16% de ses lecteurs en 2013.

La faute à l’arrivée de la gauche au pouvoir, affirme Michel Gaillard, le directeur du journal depuis vingt-trois ans, au moment de la publication des comptes de l’hebdomadaire. La faute aussi et surtout à l’immobilisme d’une direction qui se gaussait récemment du grand âge d’Elkabbach, toujours en activité, alors que le directeur a autant d’heures de vol au compteur et que certains membres de la rédaction flirtent avec les quatre-vingts ans. Un directeur, totalement réfractaire à l’ordinateur et aux réseaux sociaux, qui travaille toujours à la pointe Bic et qui compte  les points, tandis que Mediapart, plus contemporain, plus attractif, aligne les scoops les uns derrière les autres.

Même si je n’ai guère d’estime pour l’actuelle direction du « Canard », j’ai trop aimé ce journal, où j’ai travaillé seize ans,  j’ai trop côtoyé de confrères talentueux, pour lui souhaiter le moindre mal. Il n’y aura jamais suffisamment de liberté, d’investigation et d’impertinence dans la presse française…

Mais que cet article est vilain!

13 réflexions sur “Indigne du palmipède

  1. Un article clair et juste objectif, en souhaitant malgré tout que le grand âge du Canard ne finisse pas par le fossiliser. Merci Jean Yves

  2. C’est vrai qu’il y a encore quelques années, c’est le Canard qui sortait les « scoops », repris aujourd’hui par Mediapart ou Rue89. Dommage que ce monument de la presse française ne se remette pas en question et au numérique….

  3. Je vous rejoins à 100%! Je n’ai pas compris quand j’ai vu cet article repris hier sur Twitter par des gens de droite (je n’ai pas encore lu ce numéro!). Je trouve ça peu confraternel, très bas, vil même, venant de la part du Canard Enchaîné. On ne peut pas remettre en cause le combat de Plenel pour obtenir une taxe équivalente pour la presse, qu’elle soit web ou papier. On peut parfois reprocher à Plenel de chercher à donner des leçons à certains journalistes (mais dans le fond il y en a beaucoup qui le méritent bien), mais l’attaquer sur ça est pitoyable. Il y a dans cette erreur quelque chose d’aussi regrettable que l’obstination du Canard dans la défense de la thèse du suicide de Boulin, qui part aussi d’un mauvais tuyau, je crois.
    Cordialement.
    NB. Ca fait 40 que je lis le Canard. Et je trouve qu’il s’adapte très mal à l’évolution de la presse. De moins en moins d’infos privilégiées. et de plus en pus de réchauffé. Internet tue la presse papier. Et le Canard avec qui n’a toujours pas de site.

  4. Effectivement, le Canard n’est vraiment pas à lapage dans le domaine numérique. Il n’y a qu’à lire certains des ses articles à propos d’Internet ou de la créyptographie (on dit bien CHIFFRER pour protéger un message, et on parle de CHIFFREMENT pour désigner l’opération de transformation d’un message brut en message chiffré [pour le destinatire]/brouillé [aux yeux d’autrui] ).

  5. J’ai relu quatre ou cinq Canard Enchainé par hasard un week-end où je m’emmerdais chez mes vieux oncles communistes.
    Effectivement, ça n’a pas changé depuis la dernière fois que je l’avais lu 20 ans auparavant et ce canard est complètement fossilisé façon « sclérose en castes ».
    Mon hypothèse -peut-être fantaisiste- est que ce truc doit être devenu une institution bien sclérosée par la base et peut-être autant par le haut.
    Je me souviens même exactement de ce que je me suis dit intérieurement, au moment de poser le premier canard sur la console de mes vieux oncles communistes, pour goulûment en avaler un autre, et vérifier mon diagnostic de fossilisation.
    [petite voie intérieure à la lecture]
    «  »Ce truc a dû devenir comme pas mal de syndicats de grosses entreprises publiques ou même comme pas mal de grosses entreprises publiques dans leur intégralité: une génération fossilisée s’accroche à un pouvoir qu’une autre avait gagné par la Lutte.
    Cette caste -qui est une génération d’héritiers- travaille méthodiquement depuis 20 ou 40 ans à « consommer » l’héritage acquis, contre les intérêts et au détriment de l’actionnaire/citoyen.
    Dans ce Canard Il doit -par exemple- probablement y avoir les même systèmes de cooptation tout à fait opaques que dans ces grosses entreprises publiques, et qui assurent la médiocrité du recrutement et l’inégalité des chances (le fils dégénéré de la génération de cheminots cgtistes n’a pas de soucis à se faire pour « sa place »).
    Peut-être y voit-on le même vol organisé du bien public, la recherche systématique de plus d’avantages en l’échange de….plus de paresse, d’aucune avancée, de plus de médiocrité et que surtout surtout rien ne bouge ça a toujours bien marché comme ça et nous ça nous va comme c’est là ».
    Tout ça pour bien consommer la Bête et contre les intérêts des générations futures.

    Dommage il y a 20 ans ça me faisait bien marrer d’aller lire ce canard chez mes vieux oncles communistes et j’y trouvais vraiment mon compte.
    Là c’est pathétique, je leur donne pas très longtemps pour qu’ils viennent réclamer une autre quote-part de mes impôts.

    • Vous êtes un peu excessif, même si j’adore quand les lecteurs réagissent. Pas de cooptations opaques au sein du journal ni de vol organisé du bien public, je peux vous l’affirmer. En revanche, la « sclérose en castes » me semble assez bien trouvée.
      JYV

      • Oui je suis d’accord, « un peu » excessif.
        En tous cas je n’affirme pas, je rapporte juste ce que -à la lecture d’une pile de ce canard dans le salon défraîchi de mes vieux oncles communistes- une petite voix me murmurait dans l’oreille et cette hypothèse -et j’ai bien pris la précaution oratoire que cette hypothèse était « peut -être fantaisiste »- que la petite voix me suggérait.
        Alors oui je vous crois bien sûr pour l’absence de cooptations opaques ou de vol en bandes organisées, de toutes façons je n’y étais pas alors aucune idée et je vous crois bien volontiers que tout ceci était sain de ce point de vue.
        En revanche pour ce qui est de leur avenir en l’état actuel de ce qu’ils sont capable de montrer, sans vouloir jouer les Cassandre…en tous cas je leur souhaite de la chance, et je pense qu’ils en auront besoin.

    • MDP n’a rien détourné. Mdp a refusé d’appliquer une taxe inéquitable. La justice européenne vient de lui donner raison et ordonne une taxe équivalente pour la presse papier et net. Le problème c’est que ce rétablissement n’établit pas de rétroactivité, et que Mdp se trouve dans la situation de celui qui se serait auto-appliqué un taux de TVA, ce qui est répréhensible. Mais en aucune manière Mdp n’a détourné d’argent.

      • Je ne conteste pas la légitimité de cette mesure . Le principe de non rétroactivité de la loi est connu de tous et de Médiapart en particulier. Une entreprise en matière de TVA est un collecteur d’impôt ( un percepteur si vous préférez ). Il y a donc bien eu un détournement de fonds public, sanctionnable par la justice et l’administration fiscale. Médiapart chasse tous les personnes morales ou privées qui pratiquent ce genre de comportement. Qu’il s’applique à lui même ce traitement et rembourse des sommes qui ne lui appartiennent pas !

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