L’ami discret récompensé

ModianoCapricieuse par nature, l’actualité, parfois, vous donne envie de rire et chanter. Je n’ai jamais croisé Patrick Modiano, mais en apprenant que le Prix Nobel de littérature venait de lui être décerné, j’ai eu le sentiment qu’on venait d’honorer un vieil ami de la famille.

1968,  La place de l’Étoile. Modiano, auteur de ce premier roman, a vingt-trois ans et j’en ai quinze. Il est très rare, à cette époque, que je puisse m’offrir un livre neuf et pour nourrir ma faim, j’écume toutes les bibliothèques à ma portée. Mais je vais emporter partout avec moi, cet ouvrage à couverture blanche racontant l’histoire de Raphaël Schlemilovitch, un jeune juif français à qui un soldat allemand, errant dans le Paris occupé, demande où se trouve la place de l’Étoile. Et le jeune homme de montrer l’emplacement de son cœur, celui de la fameuse étoile jaune. Modiano, avec sa façon de raconter sans jamais appuyer, avec ses phrases courtes, avec cet art du clair obscur qui n’appartient qu’à lui, sera pour beaucoup dans ma décision de faire des études de lettres.

1980. J’occupe mes rares loisirs, en enregistrant des livres pour la bibliothèque pour aveugles de Montreuil. Le contrat passé avec cette association dynamique est clair. J’enregistre autant de livres que je peux, mais uniquement des livres que j’aime. Pour le journaliste que je suis désormais, l’exercice est formateur, car lire un livre à voix haute, le passer à l’épreuve du « gueuloir » comme disait Flaubert, permet d’apprécier la musique des mots et de comprendre la construction minutieuse mise en place par l’auteur. Bien entendu, j’enregistre La Place de l’Étoile, mais aussi Rue des boutiques obscures, Prix Goncourt 1978.

La même semaine, je reçois deux messages de félicitations de lecteurs aveugles, me demandant si j’accepterais de leur enregistrer d’autres ouvrages du même auteur, tellement ils ont apprécié cette découverte. Suivront donc, La ronde de nuit, Les boulevards de ceinture, Villa triste, et Livret de famille.

En 1985, lors d’un Apostrophes mémorable, je découvrirais ce grand échalas de Modiano, dévoré de tics et de timidité, face à un Bernard Pivot, subjugué par le talent de l’écrivain. Phrases interrompues, digressions, chemins de traverse, Modiano, avec ses maladresses, démontre que la littérature n’a pas besoin des caméras pour s’imposer. Difficile, en effet, de trouver moins vendeur que cet homme. Mais difficile, en revanche, de trouver plus opiniâtre que celui qui ne peut pas imaginer suivre un autre chemin que le sien. « Modiano écrit toujours la même chose » radotent les critiques littéraires en survolant ses pages. Né en 1945, d’un père juif, Modiano est fasciné par l’occupation et ne souhaite pas en sortir. C’est ainsi que l’on bâtit une œuvre, même si l’auteur s’est permis quelques rares incursions dans le cinéma (« Lacombe Lucien« ) ou dans la chanson (« Étonne-moi, Benoît« ). Cet homme excessivement humble qui affirmait dans Libération, en 2007 : « Si on fait de la prose, c’est parce qu’on est mauvais poète ».

Bernard Pivot, orfèvre en matière de lecture, a salué comme il se doit le quinzième romancier français, après Sartre, Camus ou Le Clézio, détenteur du  Prix Nobel : « C’est la littérature qui est récompensée ». Si ce n’est déjà fait, procurez-vous donc en édition de poche son premier roman, lisez dix pages et, tout comme Proust, vous allez être conquis ou détester immédiatement cet écrivain qui voue une passion absolue à la littérature.

Oui, décidément, il est des jours où l’actualité a du talent…

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