Faux m’as-tu-vu, vrai champion…

De RosnayNul doute que cet homme, s’il avait eu le choix, aurait préféré, comme Achille, le héros de la guerre de Troie, une vie courte et glorieuse à une existence sans relief. Tête à claques insupportable, membre du Gotha mondain, mais aussi inventeur génial et champion d’exception,  cet homme a cumulé en trente-huit années d’existence plus de vies que bien des baroudeurs de pacotille.

Paris, lycée Janson de Sailly, septembre 1964. Arnaud de Rosnay raconte un des premiers coups de poker de son existence : « Le premier bac passé sans éclat, je suis rentré en Sciences Ex. Au bout d’une heure du premier cours, j’ai regardé le professeur, j’ai regardé tous mes amis, je me suis levé, leur ai dit « Au revoir, c’est la dernière fois que je mets les pieds dans une classe ! », je leur ai serré la main et je suis parti. » Quelques mois plus tard, le rebelle vit à New York avec l’actrice Marisa Berenson et démarre une prometteuse carrière de photographe, manifestant autant de talent à capter l’éclat d’un modèle sur un podium qu’à traquer des chercheurs de diamants, en Afrique du Sud ou à mettre en valeur des champions de windsurf.

Le même, cinq ans plus tard, vient surfer sur la Côte des Basques dans une Rolls Royce Silver Wraith, avec son chauffeur Louis qui lui tend «  un peignoir blanc brodé à ses armoiries et des serviettes en coton pour se sécher. Champagne, sodas, caviar, blinis et tarama… Au besoin, il y a tout ce qu’il faut au frais dans le coffre, pour se désaltérer et reprendre des forces. Un cérémonial insensé, mais authentique. » Étonnez-vous qu’on parle encore de lui à Biarritz !

On le retrouve au mariage de sa cousine à Arcangues avec un smoking clair, une pochette rose et… sans chemise! Arnaud réussit tout ce qu’il entreprend et veut que ça se sache. C’est l’époque où il affiche un titre de baron qu’il n’a pas le droit de porter puisque son père est toujours vivant. C’est aussi l’époque, où, mal remis de sa rupture avec Marisa Berenson, il vend à Lui  et à Stern, sans le consentement de son ex, des  photos nues réalisées quelques années auparavant… Une vraie tête à claques, ce nobliau!

28 juin 1973, un bref mariage avec Isabel Goldsmith va lui donner accès à tout le Gotha mondain. De Rosnay se lance dans les affaires, invente un jeu Pétropolis qu’il ira défendre jusqu’en Arabie Saoudite, fait la promotion du Backgammon, assure les relations publiques d’un complexe de luxe hôtelier au Mexique et… s’ennuie.

Divorcé, il revient à ses premières amours, la glisse, et assure la promotion du skateboard en France, dévalant les pentes du col de Saint-Ignace, en 1975, à plus de soixante-dix kilomètres heure. En 1977, il met au point, à Bayonne, les premières planches de speed-sail, avant de remporter le championnat de France l’année suivante.

Mais Arnaud se sent à l’étroit dans ces compétitions trop formatées et décide d’inventer ses propres aventures. En 1979, il réussit la traversée en speed-sail du Sahara, de Nouadhibou à Dakar, soit 1380 kilomètres en 58 heures. Puis, la même année, la traversée du détroit de Bering en planche à voile et en solitaire. Les champions de planche à voile, habitués à régater entre trois bouées, commencent à se gausser de ce baron, décidément trop talentueux pour eux.

Moitessier : « Ce gars est génial!« 

En 1980, le nom d’Arnaud de Rosnay devient célèbre dans le monde entier, lorsque l’aventurier, voulant partir sur les traces des Polynésiens, se lance dans l’expédition Îles Marquises-Tuamotu, soit 900 kilomètres en douze jours. De Rosnay manque dix fois de mourir, se retrouve sans assistance, est annoncé disparu, avant d’arriver, un peu par hasard sur l’ilôt d’Ahé. De retour en France, c’est la curée ! Bernard Moitessier, le mythique navigateur, avait pourtant décrit à un confrère du Figaro sa rencontre avec De Rosnay, qui lui avait montré le matériel avec lequel il comptait s’aventurer dans le Pacifique : «  Ce gars est génial, pas d’autre mot. Il a inventé quelque chose de tout simplement fantastique. Il avait déjà inventé la planche à roulettes à voile dans le désert et il vient d’inventer la planche à voile transocéanique, c’est dingue et c’est vrai, ça marche à 100%. Je parle en marin, c’est une révolution dans nos conceptions touchant la mer, un énorme pas en avant ».

Mais les grands médias qui n’ont pas daigné se déplacer, relaient la parole des véliplanchistes sceptiques et mettent en doute la performance. La grande réussite d’Olivier Bonnefon dans ce livre fort riche et documenté, est de rendre incontestable la performance accomplie par le champion français et d’ironiser sur ces journalistes qui ne quittent jamais leur bureau, mais qui préfèrent le laborieux rameur d’Aboville au flamboyant baron. Arnaud de Rosnay ne se remettra jamais de cette curée et c’est sans doute à ce moment que son destin bascule : « Je suis ridiculisé, roulé dans la fange par la presse : imposteur, saltimbanque, baron des craques, ils ne savent plus quels mots trouver pour me haïr, m’humilier. Si j’étais mort en mer, les mêmes hyènes seraient en train de me glorifier. »

« Il est temps d’arrêter les conneries« 

De Rosnay Jenna

Arnaud de Rosnay, avec Jenna et Alizé.

Arnaud pourrait hausser les épaules de ces mesquineries, car un changement immense vient de se produire dans sa vie. Lui, le coureur de jupons invétéré, vient de tomber amoureux fou de Jenna qu’il va épouser l’année suivante et qui lui donnera, en 1984, une petite Alizé dont il ne profitera que six mois. Amoureux ou pas, un champion ne peut accepter la défaite et se doit de faire taire les railleurs. D’autant que les rentrées d’argent après cette controverse, se font rares. Il se lance donc dans la conquête des quinze grands détroits de la planète, réussit la traversée entre la Floride et Cuba et celle des détroits de Gibraltar et de la Pérouse. Jusqu’à ce mois de  novembre 1984 qui le voit arriver en Chine pour s’attaquer à la traversée du détroit de Formose, accompagné du journaliste Pierre Perrin à qui il confie vouloir « arrêter les conneries ». Le 24 novembre, Arnaud quitte la plage de Chong Wu et personne ne le reverra.

Olivier Bonnefon, qui n’avait pas toujours l’occasion de nous faire autant vibrer lorsqu’il dirigeait  le bureau de  Sud Ouest à Biarritz et évoquait la personnalité de « l’aventurier » Borotra, a réussi un livre superbe, bien écrit, et passionnant comme un roman policier. L’inconditionnel de surf qu’il est a trouvé un sujet à sa mesure. En plus d’une iconographie remarquable, l’auteur restitue toute l’épaisseur humaine de ce personnage, son génie et ses failles, si loin des images d’Épinal qui ont encombré sa carrière.

«  Ma non-conformité aux schémas doit déranger les esprits bien pensants  » se plaisait à répéter le baron. Alors, si vous êtes un non-conformiste invétéré, ou simplement un aspirant non-conformiste première année, précipitez-vous à la librairie du coin…

  « ARNAUD DE ROSNAY, Gentleman de l’extrême », Olivier Bonnefon, éditions Atlantica, – 456 pages, 22 €.

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