Les bien embauchés et les mal embouchés

En france« Mon père, c’est un embauché » résume David. Pour lui, un  titulaire d’un contrat à durée indéterminé, c’est un peu comme un gagnant du gros lot de la Loterie nationale. Ce que confirme un salarié de Pôle emploi : « Le contrat est devenu l’unité de valeur et le CDI, la valeur suprême. Les deux tiers des salariés qui entrent à Pôle emploi ne demandent plus un métier mais  » un CDI « . Pour les employeurs, c’est l’inverse : 49% des offres proposent de l’intérim, 30% des CDD ». Loin, si loin des comptes secrets en Suisse et des élus qui n’ont jamais vécu autre chose que le confort des cabinets ministériels, Florence Aubenas nous entraîne dans cette France qui lutte de toutes ses forces contre la crise.

Avec, en deux générations à peine, un incroyable renversement des valeurs. Un  «  embauché  » a du mal à suivre : «  En 1975, quand j’ai été recruté, le terme ouvrier à la chaîne était synonyme d’esclave moderne. Aujourd’hui, on nous appelle privilégiés « . Et le même de conclure, totalement dérouté : «  Ce qui était une fatalité pour nous, est devenu le rêve de nos enfants « .

Florence Aubenas

Florence Aubenas, formidable porte-parole de la France d’en bas.

Après avoir raconté les humbles et les sans grades dans « Le Quai de Ouistreham « , Florence Aubenas poursuit dans le même chemin en s’attardant sur les histoires qui n’intéressent pas habituellement les journalistes. La famille qui n’utilise plus la voiture, la dernière semaine du mois, car elle n’a plus d’argent pour mettre de l’essence dans le réservoir,  mais aussi les filles de la biscuiterie Jeannette qui s’apprêtent à perdre leur emploi, ou encore ce mariage lesbien à Thines, village ardéchois de neuf habitants, qui a bien cru perdre Joe, son épicière et qui est soulagé de la savoir désormais heureuse en amour, même si une des invitées de la noce récrimine : « Il faudra que tu m’expliques, Joe : tu vis dans un patelin de neuf habitants et tu te maries, alors que nous, à Lyon, on ne trouve rien à draguer ».

On découvre aussi comment Hénin-Beaumont s’est donné aux mal embouchés du Front national, comment les libertaires de Piémanson, cette petite bande côtière en Camargue, s’attendent à ce que l’État raie de la carte leur paradis ou l’histoire d’Ada, la Cubaine, qui s’apprête à devenir médecin à Aubusson.

C’est sobre, formidable, d’une vérité criante et d’une écriture limpide. Y compris quand des imbéciles racistes de Saint-Yrieix, en Haute-Vienne s’en prennent aux Roms qui mangent le pain de nos arabes (… Non, ce n’est pas du Coluche!) : «  Avant, c’était les Arabes ( à qui on en voulait), mais franchement, ici, ils bossent bien! »

« En France », Florence Aubenas, éditions de l’Olivier, – 240 pages, 18 €.

 

Pour compléter le propos de Florence Aubenas, lire aussi ce reportage sur les vendanges en Bordelais, vécues par un jeune couple de Bretons. 

https://jeanyvesviollier.com/2014/11/21/un-salaud-ordinaire/

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