Un salaud ordinaire

vendangesCette génération est décidément en acier trempé. Malgré la crise, malgré le chômage, malgré les patrons voyous, il ne lui viendrait jamais à l’idée de se plaindre ! Elle fait face et mérite l’admiration. Gaëlle et Erwan approchent tous les deux de la trentaine et sont originaires de Bretagne. Issus de classes moyennes pauvres, Gaëlle est licenciée es lettres et son compagnon es histoire. Les deux auraient rêvé de faire une école de journalisme, mais les frais de scolarité étaient inaccessibles pour leurs parents. Et évidemment, pas de travail pour eux à la sortie de la faculté. Ils sont donc devenus saisonniers, récoltant le raisin ou les kiwis et travaillant l’été dans la restauration.

C’est une grosse gaffe, alors qu’ils buvaient un verre au Bar des Colonnes, à la table à côté de la mienne, qui nous a permis de faire connaissance. Alors que le jeune couple, bloqué à Biarritz par une panne du canonique combiné volkswagen qui leur sert de maison itinérante, évoquait les vendanges qu’il venait d’effectuer dans le Bordelais, les souvenirs d’enfance m’ont assailli. Mon grand-père, sur la fin de sa vie, ne possédait que six hectares de très modestes borderies, entre Cognac et Saintes, mais je revois cette grande fête annuelle, l’imposante table dressée dans la cour de la ferme et ma grand-mère qui aurait été morte de honte si un des vendangeurs s’était plaint d’avoir faim…

 Pardonnez-moi d’avoir entendu des bribes de votre conversation, mais je suppose que vous avez très bien mangé pendant ces vendanges?

Gaëlle et Erwan m’ont alors regardé comme des poilus revenant de Verdun, écoutant un planqué de l’arrière leur expliquant comment repousser les Boches, avant de franchement éclater de rire…

Ni eau, ni électricité pour les saisonniers

Ils sont arrivés dans ce très réputé vignoble du Bordelais, alors que les vendanges étaient commencées depuis deux semaines, un de leur copain les ayant informés que le propriétaire manquait de main d’œuvre. Pas vraiment le genre vignoble modeste : les bouteilles se vendent entre 20 et 50 euros pièce et le propriétaire de ce grand cru réputé survole son domaine et contrôle le travail de la centaine de saisonniers qu’il emploie aux manettes… de son hélicoptère personnel.

Gaëlle et Erwan sont expédiés par le contremaître sur une vaste prairie, assez loin du château, où dorment, dans des tentes ou des camions, les Tchèques, Espagnols ou Italiens, venus pour l’occasion. Presque aucun Français. Première surprise désagréable, il n’y a ni eau courante, ni électricité, ni sanitaires  et les occupants sont obligés d’aller remplir leurs bidons au robinet du cimetière communal.

La première journée se passe bien pour les deux coupeurs de raisin, qui ont déjà à leur actif plusieurs campagnes de vendanges en Champagne, où ils avaient été particulièrement bien reçus. Mais à midi et le soir, c’est la mauvaise surprise. Chacun doit se débrouiller pour les repas, le châtelain, contrairement à toutes les traditions campagnardes, ne prévoyant strictement rien pour ses vendangeurs.

C’est 9,53 € de l’heure, comme le veut la loi et, circulez, il n’y a rien à boire… ni à manger!

Léger embarras du syndicat des vins de Bordeaux, lorsque je les interroge le lendemain : « Le repas offert aux vendangeurs est une tradition qui n’a malheureusement presque plus jamais cours. Les choses ont beaucoup évolué. Et les viticulteurs n’ont aucune obligation légale de nourrir les saisonniers. »  Pas d’état d’âme, en revanche, de la part de ces richissimes propriétaires pour accepter les aides de l’État, estimées à 20 millions d’euros, qui prend en charge une exonération des cotisations sociales. C’est sympa le métier de patron…

Erwan se marre :  » Le plus drôle, c’est quand le contremaître s’est plaint de l’état de notre combiné « . En bon conteur, il marque un temps d’arrêt. «  Il paraît que ça agaçait le propriétaire, quand il faisait son jogging, de voir nos camions pourris au bout de ses vignes. Là j’ai eu une prise de bec musclée avec le contremaître. La propriété était très étendue et le terrain mis à notre disposition totalement excentré. Certaines pièces de vigne étaient à plus de cinq kilomètres. J’ai donc gentiment expliqué au contremaître que ça ne nous amusait pas du tout de devoir déplacer nos camions et manœuvrer au bout des rangs de vigne et qu’il n’y avait aucun problème s’il souhaitait venir nous chercher en voiture. »  Petit détail significatif, la convention collective des vendangeurs prévoit le remboursement des frais de déplacement, mais le propriétaire ne doit sans doute pas savoir lire et s’est bien gardé de débourser quoique ce soit. Manifestant une classe éblouissante jusqu’au dernier jour.

« Au moment du départ, poursuit Gaëlle, chaque vendangeur a reçu une bouteille de vin… sauf nous! Nous n’avions fait que cinq semaines de vendanges contre sept pour ceux qui étaient là dès le premier jour et le contremaître nous a expliqué que nous n’y avions pas droit. En fait, on nous a surtout fait payer le fait d’être Français et d’avoir défendu nos petits camarades quand il y avait trop d’abus ».

La population s’en mêle

Gaëlle et Erwan rigolent, se lancent des regards amoureux. Ce genre de petite saloperie n’a plus de prise sur eux. Ils ont tellement croisé de patrons exploiteurs, depuis qu’ils ont quitté la faculté, les sournois qui paient au noir, les adeptes du « forfait » qui passent à la trappe les heures supplémentaires, les inconscients qui se plaignent devant les salariés au SMIC de leur dur métier de chef d’entreprise, tandis que la Porsche est garée dans la cour!

« En fait, le pire, c’était la population du village, précise Gaëlle, mise en confiance.  Plusieurs fois, alors que nous étions en train de cuisiner, des promeneurs ont longé le champ où nous logions en admonestant leurs enfants : « Ne vous approchez pas, ce sont des gitans! » Ils ne se doutaient pas que nous comprenions parfaitement le français et qu’ils nous blessaient profondément avec leurs propos. » . Les souvenirs affluent :  » Sympathiques aussi, les fusillades que nous avons endurées, reprend Erwan. Un dimanche, nous tombons tous de notre lit, à six heures du matin, en entendant une pétarade toute proche de nous. Nous avons aperçu des chasseurs qui tiraient en l’air dans tous les sens et n’étions pas trop rassurés. Quelques jours plus tard, le maire du village, qui s’est montré plutôt sympa avec nous, nous aidant à nettoyer le terrain tandis que le propriétaire se désintéressait de la question, nous a avoué qu’il n’y avait pas le moindre gibier dans ce secteur et que les chasseurs voulaient juste « s’amuser » un peu »…  Mais qu’est-ce qu’on rigole dans le Bordelais!

Gaelle et Erwan me racontent aussi leurs galères administratives, Pôle-emploi qui les convoque, à l’autre bout de la France, alors qu’ils sont en plein travail, les indemnités qui mettent des mois à arriver, quand ils se retrouvent au chômage. Saisissant raccourci de cette France qui perd, si bien incarnée par François Hollande.

La gauche se fourvoie totalement

Étonnamment peu politisés, ils rêvent de mettre trois sous de côté pour partir en Australie ou au Canada, des terres qui leur semblent plus accueillantes, mais, en dehors d’une détestation viscérale du Front national, se montrent peu critiques pour l’actuel gouvernement.

Ils sont pourtant la démonstration que la gauche se fourvoie totalement quand elle fait des amabilités au patronat au lieu de chercher à améliorer le pouvoir d’achat des salariés. Manuel Valls, applaudi à tout rompre par le MEDEF, quel désastreux symbole de ces gouvernements de gauche dont le seul souci est de cajoler la droite! Et pour s’en convaincre,  il suffit de se souvenir, lors du gouvernement Fillon, de la baisse de la TVA sur la restauration qui devait permettre la création de 140 000 emplois. Sans vergogne, les patrons ont empoché la différence et, pour un saint qui a joué le jeu, baissant ses prix et engageant de la main d’œuvre, cent autres ont adressé un superbe bras d’honneur au gouvernement.

Emmanuel Macron peut bien vitupérer lors des questions d’actualité à l’Assemblée nationale contre les retraites chapeaux (… il a dix mille fois raison!), si des mesures rapides ne sont pas prises pour tous ces salariés exploités et méprisés par leurs patrons, c’est à l’évidence dans la rue que la partie va se poursuivre, avec une explosion sociale que plus personne ne pourra contrôler. Et là, bien malin celui qui pourra se hasarder à un pronostic sur ce qui se passera.

Sur le même sujet, lire aussi « Bien embauchés et mal embouchés » à propos du livre de Florence Aubenas « En France ».

https://jeanyvesviollier.com/2014/11/21/les-bien-embauches-et-les-mal-embouches/

2 réflexions sur “Un salaud ordinaire

  1. Quel immense gâchis Les vendanges étaient presque un privilège , réservés à des habitués. Une ambiance dure mais joyeuse.
    Et on est au delà du clivage patrons employés. Les salauds sont partout et doivent être pointés du doigt . Et tellement de patrons sont des hommes et des femmes admirables

    • Maïder,

      Je n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant votre commentaire. Je suis bien d’accord avec vous. Tous les politiques ne sont pas des pourris, tous les patrons des salauds… Mais le « tellement » m’a amusé, car je ne suis pas aussi optimiste que vous. J’ai eu la chance, au cours de ma carrière, de rencontrer des chefs d’entreprise remarquables et je me garderai de tout amalgame. Mais j’ai le sentiment qu’une grande majorité profite sans vergogne de la crise pour pressuriser encore un peu plus leurs salariés et les exploiter encore et toujours. Mais c’est sans doute ma sensibilité de gauche qui m’amène à regarder dans cette direction :-)
      Merci en tout cas pour votre réaction.
      JYV

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