Jean l’enchanteur

CabuCe grand gosse au sourire ravageur, resté antimilitariste forcené et traumatisé de la guerre d’Algérie, aurait sûrement trouvé cocasse de finir sous les balles d’un beauf fanatisé. Parfois, on plaisantait entre nous au Canard enchaîné : « Le jour où Cabu va mourir, il va être couvert d’éloges. Et le grand public ne va pas croire à la sincérité des hommages rendus, alors que nous serons absolument incapables de raconter l’homme merveilleux qu’il est ».

Jean Cabut, qui signait Cabu, était adoré de tous, comme ces gamins espiègles et talentueux à qui on pardonne tout. Rédacteur en chef à Charlie hebdo, un hebdomadaire de dessinateurs qui accueille des journalistes, et collaborateur depuis des lustres du Canard enchaîné, un journal de journalistes accueillant des dessinateurs, il ne cachait pas qu’il se sentait beaucoup plus à l’aise dans le premier titre, ce qui ne l’empêchait pas de faire l’unanimité, dans le premier comme dans le second.

Capable de dessiner les mains dans le dos

Il avait cette capacité à dessiner à toute allure lorsque l’actualité l’exigeait, à susciter le rire immédiat grâce à son trait fulgurant et à rendre heureux n’importe quel bouclage calamiteux.  En sale môme qui se respecte, lorsque les papiers qu’il devait illustrer tardaient un peu trop les jours de bouclage, il adorait partir dans des délires dessinés à quatre ou six mains, avec ses complices favoris Jacek Wozniak ou Jean-Michel Delambre. Des impubliables, réservés à la rédaction, capables de donner des vapeurs à Monseigneur Aillet, ou de faire rougir les péripatéticiennes les plus endurcies et qui le mettaient totalement en joie.

Il avait plus de 35 000 dessins au compteur, mais, à bientôt 76 ans, ne parlait absolument pas de dételer. Il ne s’octroyait que de rares vacances et pestait à l’idée de quelques jours sans dessin. Ce n’était nullement de la fausse modestie, mais il râlait comme un novice à son retour, affirmant qu’il ne savait plus dessiner.

Il faut dire qu’il dessinait tout le temps, ne se séparant jamais de son carnet de croquis. Il avait sympathisé avec Jean-Philippe Ségot, qui partageait avec lui une grande passion pour Trenet, et découvert Biarritz, à l’occasion du Salon du Livre 2011. Il avait été fasciné par les paysages, par l’océan, et, comme à son habitude lors des réceptions officielles, s’était amusé à croquer les notables locaux, en dessinant… les mains dans le dos ! Oui, vous avez bien lu, Cabu parlait tout à fait normalement à son interlocuteur, tout en croquant son interlocuteur sans voir son dessin.

Cabu, c’était Le grand Duduche devenu septuagénaire, mais resté adolescent. D’une gentillesse absolue, ilCabu 2 ne savait pas dire non et ne refusait jamais un dessin à un quidam ou une association qui lui demandait. Défiant vis-à-vis des politiques, il avait une tendresse totale pour l’écologie. Outre les curés et les galonnés, Cabu détestait les journalistes médiocres, les spécialistes de l’école hôtelière qui se contentent de passer les plats aux puissants du moment. Les mêmes qui vont l’encenser demain.

Les disparitions de Cabu, Tignous, Wolinski, Charb ne doivent pas représenter un coup dur pour l’impertinence. Leur rendre hommage, c’est,  pour les jeunes générations ne pas hésiter à prendre le relais, à oser, à relever le défi.

Le directeur de Charlie hebdo, Charb, de son vrai nom Stéphane Charbonnier, écrivait en 2012 : « Je n’ai pas peur des représailles. Je n’ai pas de gosses, pas de femmes, pas de voitures, pas de crédits. Ça fait sûrement un peu pompeux, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux »

Oui, mais pour parodier Brassens, « Mourir pour des dessins, d’accord, mais de mort lente ».

6 réflexions sur “Jean l’enchanteur

  1. Bel hommage en ce jour de grande tristesse.
    Que sont nos humoristes devenus, que nous avions de si près tenus ?……

  2. Merci pour ces mots.
    Cabu, c’était aussi pour bon nombre d’enfants des années 80 devenus grands aujourd’hui, un visage, une voix et des dessins qui les ont suivi depuis leur plus jeune âge jusqu’à aujourd’hui, faisant partie d’un paysage familier.

  3. A Charlie hebdo de ma jeunesse, au Canard enchainé que je lis toutes les semaines, Cabu et les autres vous allez nous manquer….
    Au nom de quel dieu, a t’on le droit de tuer.

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