Cogner enfin dans le vrai

LA_BRIGADE_DU_RIRE– Toi, qu’est-ce qu’il te manque?

– Je ne sais pas. Un affrontement.

Ouvrir un nouveau livre de Gérard Mordillat, c’est comme retrouver un vieux copain qui vit à l’autre bout de la France. Le trajet sera long, mais l’on s’émerveillera de le voir fidèle à ses idéaux de jeunesse et pas décidé, malgré l’âge, à faire la moindre concession au système.

L’auteur de « Vive la sociale ! » et du superbe « Les vivants et les morts », qui contait le démantèlement d’une usine dans l’est de la France, nous offre avec « La brigade du rire », un récit désopilant et iconoclaste qui nous change agréablement des niaiseries de Christine Angot ou Michel Houellebecq.

Ils sont sept copains, vaguement unis par un titre régional en handball, obtenu des années auparavant. Ils sont tous précaires et malmenés par l’existence et sentent, à l’approche de la quarantaine, qu’ils s’éloignent doucement des idéaux et des indignations de leur jeunesse. Heureusement Pierre Ramut, le chroniqueur de Valeurs françaises, qui milite sans relâche pour la suppression des 35 heures, la baisse du salaire minimum et une compétitivité accrue, va les fédérer, les décider à passer à l’action, « à cogner dans le vrai ». Ils décident de le kidnapper et de l’installer devant une perceuse à colonne, où il pourra mettre en pratique ses grandes idées sociales : semaine de 48 heures, réduction de 20% du SMIC, travail en trois huit. Pas de demande de rançon, pas de menace sur sa vie, et la promesse qu’ils se font à eux-mêmes de le libérer lorsqu’ils n’auront plus le sentiment de participer à une brigade du rire.

Au début, le chroniqueur qui n’a jamais rien fait de ses mains se révolte, mais comme il ne peut manger qu’avec l’argent gagné, il s’exécute puis se pique au jeu, réussissant à percer six cents ronds de duralumin par heure, tout en s’indignant qu’on lui reproche ses écrits : « Les idées? Mais quelles idées? Qu’est-ce que j’en ai à foutre des idées? Je défends les idées qui me permettent de vivre à la place qui est la mienne. Voilà ce que je défends. »

Cette place, bien évidemment, Ramut la perdra. Pendant qu’il s’escrime avec sa perceuse, un autre cloporte à Valeurs françaises, s’efforce de squatter le bureau directorial en surenchérissant à plaisir sur l’immigration et les Français qui ne veulent plus travailler.

Mais face à cette profusion de valets du pouvoir,  doit-on pour autant renoncer à combattre?

On l’aura compris, Gérard Mordillat qui a été journaliste à « Libération » jusqu’en 1981 et qui sait de quoi il parle, raille l’avidité sans limite du patronat, mais aussi tous ces journalistes qui écrivent sur des sujets qu’ils ne connaissent absolument pas. Une charge sévère, mais juste, heureusement contrebalancée par les histoires personnelles de ces attachants kidnappeurs amateurs qui ne ressortiront pas intacts de cette aventure. C’est Kol, le petit patron aux abois, qui lit en douce Marx et Bakounine sans oser le dire à son personnel, qui résume sans doute le mieux la vision de  l’humanité de l’auteur. « La vie des héros est toujours montrée comme une ligne droite tendue entre ombre et lumière. Mais ce sont des contes. Les vrais héros – ceux du quotidien comme toi et moi- ne connaissent que les chemins détournés, les routes semées d’embûches, les ponts détruits, les rivières en crue qu’il faut traverser…« 

Enfin, la vraie vie…

 

 

« La brigade du rire», Gérard Mordillat, éditions Albin Michel – 520 pages, 22,50 €.

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