Hold-up réussi à Charlie

MohicansDenis Robert, vous savez, ce petit journaliste de province, momentanément passé par Libération, et qui avait suscité l’hilarité et la condescendance de la presse parisienne en évoquant une chambre de compensation au Luxembourg, une sorte de lessiveuse à argent sale. Sauf que les journaux dits d’investigation, auraient été bien inspirés en prenant la roue du tenace enquêteur de l’affaire Clearstream et en saluant sa pugnacité, alors que les procès lui tombaient dessus comme orage au printemps, car les faits lui ont donné raison.

Mais que voulez-vous, cet homme, en véritable journaliste, a l’art de naviguer à contre-courant et d’aller chercher les ennuis à plaisir! Denis Robert a une passion que je partage pour Cavanna, ce fils de maçon, qui a inventé et revivifié notre langue, comme pas un académicien ne l’oserait. Et c’est en tournant un documentaire sur l’auteur des « Ritals« , qu’il a découvert avec effarement comment était traité le fondateur historique, avec Choron, de « Charlie hebdo« .

Denis Robert sait qu’il va faire tousser l’intelligentsia, mais avec « Mohicans« , il se lance dans une édifiante enquête, qui nous montre comment Philippe Val et l’avocat du journal Richard Malka ont pris le pouvoir dans ce journal et ont grassement vécu sur la bête, pendant qu’ils étaient aux commandes. Et ce sont les mêmes, toute honte bue, qui ont montré leurs larmes devant les caméras, au moment des attentats, alors qu’ils étaient déjà fort éloignés du journal. Au point que Val, lorsqu’il a proposé de reprendre la direction de Charlie hebdo, après les attentats de janvier, s’est vertement fait éconduire par la rédaction.

Mais revenons à nos deux Mohicans, Cavanna et Bernier, dit professeur Choron, qui vont fonder Hara Kiri, et enthousiasmer une jeunesse qui n’en peut plus du gaullisme et de Pompidou. Dans ce titre foutraque, rien n’est fait dans les règles de l’art. Cavanna rédige, sous des pseudonymes, le journal presque à lui tout seul et le formidable bateleur Choron, ancien de la légion, impulse une équipe de vendeurs à la criée qui fait des miracles. Et l’on est effaré, en replongeant dans les collections de la liberté et de l’audace de cette équipe. « L’époque étant ce qu’elle est, ces journaux fougueux qui sentaient le foutre, l’alcool, la sueur, la liberté sont devenus des marques ».

Rien n’est fait dans les règles, mais tous ceux qui ont participé en gardent un souvenir ému. Les journalistes et les dessinateurs ne sont presque jamais payés, les charges sociales « oubliées », mais dès qu’il y a trois sous, ils sont scrupuleusement partagés entre tous, avant que la question rituelle des soirs de bouclage ne soit posée par Choron : « Alors, ce soir, on baise ou on bouffe? », le grand argentier du journal ayant une nette préférence pour la première solution qui lui coûte beaucoup moins cher que la deuxième, les pisse-copie ayant une sérieuse propension à biberonner sévère.

De procès en censure, Hara-Kiri  va devenir Charlie hebdo, avant de péricliter en 1982. Dix ans plus tard, Philippe Val et Cabu qui se sont connus à La Grosse Bertha proposent de racheter le titre. Cavanna est favorable à l’idée, tandis que Choron ne veut absolument pas en entendre parler. C’est là qu’intervient l’habile avocat Richard Malka, qui va permettre à la société « Kalachnikov » (ça ne s’invente pas!) de relancer le titre. C’est incongru, mais Charlie hebdo a désormais des actionnaires.

Tandis que  l’on interdit à la standardiste de passer à Cavanna les journalistes qui le demandent – tout doit être supervisé par Val!  – le nouveau journal affiche des positions surprenantes, comme le prétendu antisémitisme de Siné. Ce qui ne l’empêche pas de faire fortune au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet. Val empoche 300.000 € pour ce simple numéro, tandis que Cavanna végète à 1800 euros par mois. Mais le pillage n’est pas fini. Le grand copain de Carla Bruni et par ricochet de Sarkozy, ce qui lui vaudra de se retrouver à la tête de France Inter, où son autoritarisme laissera de mauvais souvenirs, monte avec la complicité de l’avocat Malka une société civile immobilière pour que Charlie soit plus grandement logé, mais ne se gêne pas pour réclamer un loyer exorbitant. Au total, c’est plus de un million d’euros que Val percevra, lors de ses trois dernières années à Charlie, soit 38737 euros mensuels. Avant de partir exercer ses talents à la radio et de laisser à Charb un journal exsangue financièrement.

Mais pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui s’est produit pendant vingt-six ans, comme chansonnier, avec Patrick Font, tout en affirmant qu’il ne le voyait pratiquement plus, contre-vérité évidente qui a scandalisé tous ses amis, quand Patrick Font a connu de graves déboires judiciaires pour s’être intéressé d’un peu près aux jeunes enfants?

Oui décidément, Denis Robert avec ce dernier livre est un briseur de rêves et un emmerdeur. Mais un emmerdeur passionnant comme il en faudrait tant dans le métier de journaliste.

« Mohicans, Connaissez-vous Charlie?« , Denis Robert, éditions Julliard, 306 pages, 19,50 €.

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