À Hendaye, on emprisonne d’abord, on discute ensuite

Barry Mamadou Macka, 17 ans, a eu la mauvaise idée d’acheter des faux papiers affirmant qu’il avait 30 ans. Après 18 mois de calvaire, ce mineur guinéen passé par les maisons d’arrêt de Montpellier, Pau et le centre de rétention d’Hendaye vient de retrouver la liberté.
Migrant acte de naissance

L’authentique acte de naissance de Barry Mamadou. Dans le doute, la justice française a préféré emprisonner un mineur.

« On met le paquet sur la sécurité, le centre s’est du coup vidé et nous on se fait chier » lâche ce policier qui tourne en rond, tandis que les murs du centre de rétention administrative (CRA) d’Hendaye sonnent creux depuis l’instauration de l’état d’urgence. Alors quand un migrant tombe dans les mailles du filet, la police ne lâche pas l’affaire. Ces derniers jours, le CRA comptait deux résidents pour 30 places, dont Abdoulaye Cissé, trentenaire guinéen qui doit quitter la France selon les autorités. Léger problème : Abdoulaye Cissé n’existe pas. Et à 17 ans, Barry Mamadou Macka, la véritable identité du réfugié guinéen, n’avait rien à faire derrière les barreaux. Au terme d’un périple administrativo-juridique aussi long qu’ubuesque, le jeune Barry, entré sans famille en France à l’âge de 14 ans, est sur le point de faire reconnaître ses droits. Sous le coup d’une expulsion, l’adolescent a été subitement libéré samedi 30 avril à Paris après avoir refusé d’embarquer vers la Guinée-Conakry et connu les joies d’une nouvelle détention. La faute à un fonctionnaire rigoureux, qui, après examen du dossier, a finalement contredit des décisions ayant déjà mené le jeune homme deux fois à la case prison.

Emprisonné sans la moindre vérification

C’est en octobre 2013 que Barry Mamadou découvre l’Europe. Né à Mamou, ville du centre de la Guinée-Conakry, le 4 novembre 1998, le collégien a réuni les économies de sa famille pour payer un réseau de passeurs bien intégré : « J’ai donné 8 000 euros pour des papiers et le trajet. 5000 euros provenaient des économies de mon père, décédé, et de la vente de ses vaches. Le reste m’a été prêté par un ami de mon père à crédit. Je devais le rembourser en arrivant en France ». Faux visa en poche, il débarque avec cinq autres mineurs à l’aéroport de Marseille en provenance du Mali voisin. Sa nouvelle identité : Abdoulaye Cissé. Âge : 30 ans à l’époque. Profession : commerçant. « C’était notre couverture pour les contrôles. Les passeurs nous ont chargé de produits en tout genre (huiles, chaussures, etc.), nous venions officiellement en France dans le cadre d’une foire. »

Arrivé à bon port, le groupe se disperse et Barry, sans point de chute ni famille, entame finalement une formation de cuisinier à Montpellier après des séjours à Paris et en Allemagne. C’est là, fin juillet 2015, que sa fausse identité refait surface : « Lors d’un contrôle, un policier a vu mon visa et l’âge qui lui était attaché. Je n’avais rien à faire en France… » L’adolescent, qui n’a pas vraiment le physique d’un adulte de 32 ans, conteste, extrait d’acte de naissance à l’appui : « Un autre policier m’a dit : ‘Tu n’as pas 32 ans… mais tu n’en as pas 17 non plus.’ » Insoluble. « Abdoulaye Cissé » est condamné pour usurpation d’identité à quatre mois de prison ferme.

 Retour à la case prison

À sa sortie de la maison d’arrêt de Montpellier, le migrant rejoint la ville de Pau sur les conseils d’un ex co-détenu. Nouvelle interpellation en novembre 2015. « J’ai encore montré mon extrait d’acte de naissance prouvant que j’ai 17 ans. Puis quand on m’a dit que je passerai mon temps à entrer et sortir de prison pour « usurpation d’identité », j’ai craqué et dit que mon âge était effectivement celui du visa… » Pour la justice, « Abdoulaye Cissé » essaie donc une nouvelle fois de se faire passer pour mineur : en récidive, il est condamné à 6 mois de prison puis envoyé le 23 mars au CRA d’Hendaye. Mais, en contact avec sa famille restée à Mamou, le jeune migrant a pu se procurer une copie de sa carte d’identité. Ce document, joint à l’extrait d’acte de naissance permet aujourd’hui de prouver qu’Abdoulaye s’appelle en réalité Barry, qu’il a bel et bien 17 ans et qu’il n’aurait jamais dû mettre les pieds dans une prison française ou un centre de rétention.

De quoi faire bondir Francisco Sanchez Rodriguez, juriste à la Cimade, qui a découvert ce dossier mi-avril : « La justice n’a pas fait les vérifications nécessaires dès la première interpellation. On se retrouve du coup avec un jeune mineur incarcéré puis placé en rétention de manière totalement irrégulière. »

Une ambassade sans imprimante

Saisi en référé, le juge des libertés, qui a statué sans convocation des parties, a refusé de lever la rétention du mineur en rappelant ses deux condamnations pour « usurpation d’identité ». Kafkaïen. L’ambassade de Guinée en France ne s’est elle non plus pas montrée très opiniâtre pour défendre son ressortissant ne « parvenant pas à imprimer » (sic) les documents d’identité qui lui ont pourtant été envoyés par mail et par fax (!).

Ulcéré, M. Sanchez Rodriguez alerte dans la foulée – en vain – procureur de la République de Pau, juge pour enfants et défenseur des droits.

En dernier recours, Maître Harold Chaney, avocat de Barry Mamadou Macka à Paris, a réclamé le 30 avril qu’un examen osseux soit réalisé en urgence tandis que son client refusait, à l’aéroport de Roissy, de rejoindre la Guinée-Conakry : «Ces tests ne sont pas forcément très précis mais, en l’espèce, ils permettront au moins de trancher entre 17 ans ou 30 ans ».

La solution viendra finalement, quelques heures plus tard, des autorités administratives : « La préfecture a pris la décision de libérer mon client qui avait été placé en cellule après son refus d’embarquement. Il s’agit d’une mesure discrétionnaire, sans motivation, mais on peut imaginer que la minorité de M. Mamadou Macka a clairement joué » expose Me Chaney.

Toujours sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), le jeune Barry n’en a pas terminé avec ses déboires mais s’ouvre pour lui la possibilité de faire reconnaitre ses droits de réfugié mineur. À peine libéré, l’adolescent, pourtant ébranlé par 18 mois de détention d’une hospitalité très française, a entrepris les démarches pour obtenir une carte consulaire et trouver un établissement scolaire. A-t-il seulement pens2 aux policiers qui se font royalement « chier » quand les centres de rétention se vident ?

Antton Rouget

Jeune journaliste indépendant, Antton Rouget a déjà collaboré avec plusieurs titres de presse locale et nationale : Le Canard enchaîné, Mediapart, l’Agence France-Presse ou encore la nouvelle revue d’enquête judiciaire Sang-Froid. Après sa percutante enquête sur La Semaine du pays basque, il offre ce nouveau papier au blog Bisque, Bisque, Basque ! Un très grand merci.

Pour le contacter : @AnttonRouget ou anttonrouget@hotmail.com

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