La douce revanche du « con de la famille »

DebréDécidément, les vilains petits canards noirs restent toujours les plus intéressants de la portée ! Imaginez un peu comme il a dû s’amuser dans son enfance, le petit Jean-Louis, en étant le fils du très rigolo Michel Debré, « inventeur » de notre constitution et Premier ministre du grand Charles. Doté de surcroît de trois frères, tous brillants dans leurs études, tandis que l’intéressé ratait superbement son baccalauréat. D’où ce surnom de « con de la famille », méchamment colporté par son faux jumeau Bernard, qui en matière de haine recuite et de courte vue peut se targuer d’être un spécialiste. Heureusement, par le biais d’une capacité en droit, suivie d’une licence, avant de louper Sciences-Po, le vilain petit canard Jean-Louis va décrocher un poste de juge d’instruction, tout en demeurant un conseiller technique officiel ou officieux de Jacques Chirac, à qui il voue amitié et admiration.

Député de l’Eure, puis médiocre ministre de l’Intérieur, responsable de l’expulsion des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, Jean-Louis Debré va se patiner avec le temps, devenant un honorable président de l’Assemblée nationale puis un excellent Président du Conseil constitutionnel en 2007, qui n’hésitera pas à retoquer les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy.

Définitivement guéri de la vie politique, (« La politique n’est pas le royaume des amitiés sincères et durables. La lutte pour le pouvoir et les ambitions les rendent précaires, voire inexistantes »), Jean-Louis Debré réussit avec « Ce que je ne pouvais pas dire » un livre drôle et efficace de la première à la dernière page.  Et comme le vilain petit canard noir est loin d’être maladroit avec un stylo et voue une passion sans limite à la littérature (Pour l’avoir croisé un nombre incalculable de fois dans la Librairie Delamain qui fait face au Conseil constitutionnel, je peux témoigner de sa boulimie de papier imprimé !), l’ouvrage va faire passer un très bon moment à tous les passionnés de vie publique.

Car si le Conseil constitutionnel est une institution sérieuse qui a de plus en plus de travail, on y trouve parfois des rivalités de cour d’école, en particulier entre les deux anciens présidents de la République Valéry Giscard d’Estaing et Chirac. Si pour le premier le compteur est resté bloqué en 1981, malgré de loin en loin de brillantes fulgurances, le deuxième est resté, avant que la maladie ne l’oblige à démissionner, l’élève brillant mais chahuteur qui a le don de faire rire toute la classe, profs compris. Profitant d’un habituel retard de VGE, Chirac va ainsi s’installer dans le fauteuil du monarque déchu et faire pouffer l’assistance en lançant « Je sens l’intelligence qui remonte ». Et quand les deux ennemis sont présents, chacun prend d’ailleurs un malin plaisir à ne pas écouter l’autre et à perturber son intervention en chiffonnant des papiers ou en se faisant servir le thé. Lorsque Giscard publiera, en 2009, le très mièvre « La princesse et le président », où il laisse entendre un lien intime avec la princesse Diana, Jean-Louis Debré qui connaît par cœur son Chirac, lui fera jurer de ne pas intervenir publiquement. Et celui qui était surnommé par le personnel féminin du RPR, « Monsieur douze minutes, douche comprise », de lancer à son voisin, à voix faussement basse, du ton de l’homme à femmes qui se moque de son voisin puceau : « Tu crois vraiment qu’il se l’est faite ? », ce qui tétanisera VGE dans son intervention.

Jospin encensé, Dati vilipendée

Debré Chirac

Douze ans d’écart entre Jean-Louis Debré et Chirac, mais une amitié totale et absolue. Et quelques virées en commun dans les bistrots proches du Conseil constitutionnel ou à Saint-Germain, qui ont eu le don de mettre Bernadette en fureur.

Heureusement, « Ce que je ne pouvais pas dire », ne se limite pas à ce registre et on y trouve aussi des portraits très subtils des figures majeures de la vie politique actuelle. Sarkozy, pour qui le monde se limite aux vassaux qui le servent et aux ennemis qu’il veut « écrabouiller », mais aussi Juppé, qui « ne croit qu’en lui et cela se voit. Il extériorise peu de chaleur humaine, malgré une sensibilité réelle. Timide, il n’arrive pas à exprimer ces sentiments. Ce handicap crée avec les autres une distance qu’il ne parvient pas à combler. » ou Hollande, si chaleureux, si courtois… et si incapable de décider !

Debré est d’ailleurs le premier à se moquer de lui-même. À l’occasion d’un Salon du Livre à Dijon, où il dédicace un de ces romans policiers qu’il adore écrire, Debré est accosté par un vieux monsieur qui le félicite… pour son action de député. Jean-Louis lui explique qu’il a quitté l’Assemblée nationale en 2007. Désarroi du vieux monsieur : « Et à part, écrire des livres, qu’est-ce que vous faites ?». « Je suis président du Conseil constitutionnel » L’homme repart très déçu, n’ayant visiblement aucune idée de l’importance du poste.

Et c’est dans l’analyse même du fonctionnement du Conseil constitutionnel, que ce soit au moment des lois en faveur du mariage pour tous ou pendant l’examen des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy, que Jean-Louis Debré, défenseur féroce de notre actuelle Constitution imaginée par son père, se montre le plus intéressant, privilégiant manifestement la valeur humaine des gens qu’il croise à leur étiquette politique. Ainsi, il ne cache pas ses sympathies pour Christine Taubira ou Henri Emmanuelli et se montre fort élogieux sur le sens de l’État et la capacité de travail de l’austère qui se marre rarement Lionel Jospin. En revanche, il ne rate guère Rachida Dati et ses caprices de star, Jean-François Copé à l’arrivisme forcené, ou le diaphane président du Sénat, Jean-Pierre Bel, prédécesseur de Gérard Larcher.

Et surtout, il pousse un coup de gueule majeur contre des lois de plus en plus mal ficelées et truffées d’amendement qui les rendent inapplicables, avant de se souvenir, fort à propos de ce qu’écrivait, il y a près de deux siècles, Jules Michelet : « La politique est l’art d’obtenir de l’argent des riches et des suffrages des pauvres, sous prétexte de les protéger les uns des autres ». Maxime toujours d’actualité pour les présidentielles de 2017.

« Tout ce que je ne pouvais pas dire » n’a donc rien d’un livre complaisant ou nostalgique. C’est plutôt l’ouvrage d’un homme qui pose sa cravate avec soulagement avant de décider de se confier à ses amis.  Et nous vérifions avec plaisir qu’un homme qui déteste aussi viscéralement Nicolas Sarkozy ne saurait être tout à fait mauvais.

« Ce que je ne pouvais pas dire« , Jean-Louis Debré, éditions Robert Laffont, 360 pages, 21 €.

2 réflexions sur “La douce revanche du « con de la famille »

  1. En somme Jean-Louis Debré n’a qu’un défaut majeur (ce qui est à mes yeux une qualité et en fait ce qu’il est) : il n’est pas énarque !
    Bien que du bord opposé je lui reconnais comme vous de s’être bonifié avec le temps. Dommage car pour une fois, c’est un qu’on aurait voulu voir rester dans cette période difficile qui part.

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