Cantona… plus rien à dire !

Humainement et sportivement, Éric Cantona est un homme exceptionnel… Mais il vient de perdre une belle occasion de se taire!

Qu’on ne s’y trompe pas : je suis un fan absolu d’Éric Cantona et tout me plaît chez lui, l’homme, comme le sportif ou l’acteur. Que ce soit ce port de tête altier de celui qui ne courbera jamais l’échine, son coup de pied façon Kung Fu à un spectateur de Crystal Palace qui le chambrait, ou les vingt-quatre films auxquels il a participé depuis « Le bonheur est dans le pré », tout trouve grâce à mes yeux, tellement je préfère ce type de citoyen engagé, aux robinets d’eau tiède que l’on propose habituellement à l’adulation des foules.

Je me sens donc d’autant plus à l’aise pour estimer qu’Éric Cantona a perdu une belle occasion de se taire en affirmant dans The Guardian : « Benzema est un grand joueur, Ben Arfa est un grand joueur Mais Deschamps, il a un nom très français. Peut-être qu’il est le seul en France à avoir un nom vraiment français. Personne dans sa famille n’est mélangé avec quelqu’un, vous savez. Comme les Mormons en Amérique (…) Je ne suis pas surpris qu’il ait utilisé la situation de Benzema pour ne pas le prendre. (…) Ben Arfa est peut-être le meilleur joueur en France aujourd’hui, mais il a des origines. Je suis autorisé à m’interroger à propos de ça ».

En fait, Éric Cantona n’a visiblement pas digéré de ne pas avoir joué la finale de la Coupe du Monde 1998, où le bien falot Stéphane Guivarc’h, qui n’avait pas le quart du huitième de son talent, lui avait été préféré et il accuse Didier Deschamps, ce « porteur d’eau » comme il le qualifie avec dédain, d’être responsable de son éviction, ce qui n’est pas faux. Mais « The King » de Manchester United devrait savoir que dans les sports collectifs, ce ne sont pas les meilleurs qui jouent, mais ceux qui sont capables de se fondre dans un projet collectif. En 1958, le capitaine du XV de France Lucien Mias avait ainsi dit au fantasque pilier Amédée Domenech : « Amédée, tu es le meilleur d’entre nous, mais sans toi on joue mieux » … Et Amédée s’était contenté de regarder le match de la tribune.

Le cas de Ben Arfa est exactement comparable à celui de Domenech ou de… Cantona. Dans une équipe qui est toute entière à son service, Ben Arfa a fait une saison exceptionnelle, à la mesure de son talent qui n’est pas mince. Mais Didier Deschamps, par un souci qui semble plus relever du pragmatisme que de la couleur de peau, estime que l’équipe fonctionne mieux sans le meneur de jeu niçois, ce qui relève de la compétence de l’entraîneur et non du racisme.

La lucidité du président de SOS racisme

Quant à Karim Benzema, qui lui aussi a disputé des matches remarquables en équipe de France, son absence est surtout due à la méforme de… Valbuena. Après la pitoyable affaire de la sextape, il est évident que Deschamps a louvoyé, en espérant que Mathieu Valbuena allait redevenir aussi étincelant que par le passé et qu’il allait réconcilier les deux joueurs. Mais force est de constater que le petit lutin lyonnais n’a pas été au mieux cette année et que son absence de gabarit ne l’autorise pas à jouer en méforme. Dans ces conditions, il était difficile de laisser à la maison la victime d’un odieux chantage et de retenir celui qui, par bêtise, par naïveté ou cupidité – la justice tranchera ! – s’est montré le fauteur de troubles des Bleus.

Comme pour Éric Cantona, on comprend la tristesse de Karim Benzema à l’idée de ne pas porter le maillot bleu. Mais de là à estimer que c’est leur origine ethnique qui est à l’origine de leur non-sélection, il y a un pas qu’un personnage public n’a pas le droit de franchir.

On ne saura donc assez féliciter le chroniqueur Guy Carlier et le président de SOS Racisme Dominique Sopo, pour la lucidité de leurs propos lors d’un débat sur BFM-TV (1/6) « Oui, il y a de nombreuses raisons de s’indigner du racisme ambiant en France, mais l’équipe de France de football, en la personne de son sélectionneur Didier Deschamps, ne semble vraiment pas être concernée par ce problème ». Une réponse, pleine de dignité, face au nauséabond commentaire de Marine Le Pen qui s’est empressée de tisonner les communautarismes : « Je ne suis pas étonnée que Monsieur Benzema cache ses turpitudes derrière une charge aussi violente à l’égard du peuple français ».

Éric, tu es un des plus grands personnages du football français et j’imagine que depuis ton mariage avec Rachida Brakni, toi qui es un écorché vif de naissance, tu mesures encore plus à quel point le racisme peut faire de dégâts. Mais tu t’honorerais en reconnaissant que tu t’es montré excessif dans tes propos. Car tu sais très bien, comme tous ceux qui ont pratiqué le foot, le rugby ou d’autres sports collectifs, que l’origine ethnique d’un coéquipier, que ce soit sur le terrain ou sous la douche, est bien la dernière préoccupation d’un joueur. Dans un monde de brutes, où tout est fait pour que nous nous repliions sur nos communautés d’origine, le sport fait figure de délicieuse exception culturelle, de reposante oasis. Alors, s’il te plaît Éric, ne le salis pas par des propos inconsidérés !

La douce revanche du « con de la famille »

DebréDécidément, les vilains petits canards noirs restent toujours les plus intéressants de la portée ! Imaginez un peu comme il a dû s’amuser dans son enfance, le petit Jean-Louis, en étant le fils du très rigolo Michel Debré, « inventeur » de notre constitution et Premier ministre du grand Charles. Doté de surcroît de trois frères, tous brillants dans leurs études, tandis que l’intéressé ratait superbement son baccalauréat. D’où ce surnom de « con de la famille », méchamment colporté par son faux jumeau Bernard, qui en matière de haine recuite et de courte vue peut se targuer d’être un spécialiste. Heureusement, par le biais d’une capacité en droit, suivie d’une licence, avant de louper Sciences-Po, le vilain petit canard Jean-Louis va décrocher un poste de juge d’instruction, tout en demeurant un conseiller technique officiel ou officieux de Jacques Chirac, à qui il voue amitié et admiration.

Député de l’Eure, puis médiocre ministre de l’Intérieur, responsable de l’expulsion des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, Jean-Louis Debré va se patiner avec le temps, devenant un honorable président de l’Assemblée nationale puis un excellent Président du Conseil constitutionnel en 2007, qui n’hésitera pas à retoquer les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy.

Définitivement guéri de la vie politique, (« La politique n’est pas le royaume des amitiés sincères et durables. La lutte pour le pouvoir et les ambitions les rendent précaires, voire inexistantes »), Jean-Louis Debré réussit avec « Ce que je ne pouvais pas dire » un livre drôle et efficace de la première à la dernière page.  Et comme le vilain petit canard noir est loin d’être maladroit avec un stylo et voue une passion sans limite à la littérature (Pour l’avoir croisé un nombre incalculable de fois dans la Librairie Delamain qui fait face au Conseil constitutionnel, je peux témoigner de sa boulimie de papier imprimé !), l’ouvrage va faire passer un très bon moment à tous les passionnés de vie publique.

Car si le Conseil constitutionnel est une institution sérieuse qui a de plus en plus de travail, on y trouve parfois des rivalités de cour d’école, en particulier entre les deux anciens présidents de la République Valéry Giscard d’Estaing et Chirac. Si pour le premier le compteur est resté bloqué en 1981, malgré de loin en loin de brillantes fulgurances, le deuxième est resté, avant que la maladie ne l’oblige à démissionner, l’élève brillant mais chahuteur qui a le don de faire rire toute la classe, profs compris. Profitant d’un habituel retard de VGE, Chirac va ainsi s’installer dans le fauteuil du monarque déchu et faire pouffer l’assistance en lançant « Je sens l’intelligence qui remonte ». Et quand les deux ennemis sont présents, chacun prend d’ailleurs un malin plaisir à ne pas écouter l’autre et à perturber son intervention en chiffonnant des papiers ou en se faisant servir le thé. Lorsque Giscard publiera, en 2009, le très mièvre « La princesse et le président », où il laisse entendre un lien intime avec la princesse Diana, Jean-Louis Debré qui connaît par cœur son Chirac, lui fera jurer de ne pas intervenir publiquement. Et celui qui était surnommé par le personnel féminin du RPR, « Monsieur douze minutes, douche comprise », de lancer à son voisin, à voix faussement basse, du ton de l’homme à femmes qui se moque de son voisin puceau : « Tu crois vraiment qu’il se l’est faite ? », ce qui tétanisera VGE dans son intervention.

Jospin encensé, Dati vilipendée

Debré Chirac

Douze ans d’écart entre Jean-Louis Debré et Chirac, mais une amitié totale et absolue. Et quelques virées en commun dans les bistrots proches du Conseil constitutionnel ou à Saint-Germain, qui ont eu le don de mettre Bernadette en fureur.

Heureusement, « Ce que je ne pouvais pas dire », ne se limite pas à ce registre et on y trouve aussi des portraits très subtils des figures majeures de la vie politique actuelle. Sarkozy, pour qui le monde se limite aux vassaux qui le servent et aux ennemis qu’il veut « écrabouiller », mais aussi Juppé, qui « ne croit qu’en lui et cela se voit. Il extériorise peu de chaleur humaine, malgré une sensibilité réelle. Timide, il n’arrive pas à exprimer ces sentiments. Ce handicap crée avec les autres une distance qu’il ne parvient pas à combler. » ou Hollande, si chaleureux, si courtois… et si incapable de décider !

Debré est d’ailleurs le premier à se moquer de lui-même. À l’occasion d’un Salon du Livre à Dijon, où il dédicace un de ces romans policiers qu’il adore écrire, Debré est accosté par un vieux monsieur qui le félicite… pour son action de député. Jean-Louis lui explique qu’il a quitté l’Assemblée nationale en 2007. Désarroi du vieux monsieur : « Et à part, écrire des livres, qu’est-ce que vous faites ?». « Je suis président du Conseil constitutionnel » L’homme repart très déçu, n’ayant visiblement aucune idée de l’importance du poste.

Et c’est dans l’analyse même du fonctionnement du Conseil constitutionnel, que ce soit au moment des lois en faveur du mariage pour tous ou pendant l’examen des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy, que Jean-Louis Debré, défenseur féroce de notre actuelle Constitution imaginée par son père, se montre le plus intéressant, privilégiant manifestement la valeur humaine des gens qu’il croise à leur étiquette politique. Ainsi, il ne cache pas ses sympathies pour Christine Taubira ou Henri Emmanuelli et se montre fort élogieux sur le sens de l’État et la capacité de travail de l’austère qui se marre rarement Lionel Jospin. En revanche, il ne rate guère Rachida Dati et ses caprices de star, Jean-François Copé à l’arrivisme forcené, ou le diaphane président du Sénat, Jean-Pierre Bel, prédécesseur de Gérard Larcher.

Et surtout, il pousse un coup de gueule majeur contre des lois de plus en plus mal ficelées et truffées d’amendement qui les rendent inapplicables, avant de se souvenir, fort à propos de ce qu’écrivait, il y a près de deux siècles, Jules Michelet : « La politique est l’art d’obtenir de l’argent des riches et des suffrages des pauvres, sous prétexte de les protéger les uns des autres ». Maxime toujours d’actualité pour les présidentielles de 2017.

« Tout ce que je ne pouvais pas dire » n’a donc rien d’un livre complaisant ou nostalgique. C’est plutôt l’ouvrage d’un homme qui pose sa cravate avec soulagement avant de décider de se confier à ses amis.  Et nous vérifions avec plaisir qu’un homme qui déteste aussi viscéralement Nicolas Sarkozy ne saurait être tout à fait mauvais.

« Ce que je ne pouvais pas dire« , Jean-Louis Debré, éditions Robert Laffont, 360 pages, 21 €.