Fâcheuses fatalités familiales

la-succession-par-jean-paul-dubois« Nous étions les petites mains, les petits gants de l’entreprise, la classe ouvrière d’un drôle de monde, qui partait chaque jour au labeur avec son casque de mineur coloré et son étrange outil de travail dont l’âme était gainée de châtaigner coupé à la lune descendante et le corps, d’une armure blonde tressée d’osier ». Diplômé de médecine comme son père, Paul s’offre un supplément d’adolescence en acceptant un poste de pelotari professionnel à Miami, cette ville où il peut « pleuvoir à boire debout », ce qui ne calme nullement les parieurs, adeptes de cesta punta. Car, au début des années 70, « le Jaï-Alaï de Miami était une sorte de chapiteau de cirque sous lequel entraient et sortaient toutes sortes de bêtes curieuses, vedettes de cinéma sanctifiées, producteurs opiomanes, chanteurs déglingués, gangsters en vue ou rangés » Avec son coéquipier cubain, Joey Epifanio, Paul n’est qu’un modeste soutier, chargé comme des centaines d’autres de faire vibrer les spectateurs. « Ces gens-là auraient tué pour avoir une place à ce spectacle étincelant où l’on voyait des types aux mains d’osier courir, danser contre les murs et sauter dans la lumière comme des bulles de champagne. »

Le salaire est modeste, mais Paul est heureux de pouvoir vivre sa passion au quotidien, depuis quatre ans. Jusqu’au jour où le consulat de France lui annonce le décès de son père, avec lequel il n’a plus de contact depuis des années. Un suicide abominable. Seul rejeton d’une famille particulièrement tourmentée, Paul est obligé de demander trois semaines à son employeur pour pouvoir régler la succession de ce père qu’il n’apprécie guère. À Toulouse, il faut négocier avec un employé des pompes funèbres aux dialogues surréalistes « Après-demain, 24 décembre, cela vous convient ? Alors 11 heures au crématorium. C’est la meilleure heure. », affirmation qui laisse Paul perplexe : « On allait donc mettre mon père au four à « la meilleure heure » pour un tarif de base. La mort, parfois, savait tenir son rang ».

Surprise, alors que Paul s’attend à être seul pour faire incinérer ce père à qui il ne connaît pas d’amis, une foule de patients reconnaissants vient assister à la cérémonie. Perplexe, le fils va plonger dans les carnets intimes de son père et découvrir son secret. Ce qui ne l’empêche pas de repartir le plus vite possible à Miami. Mais entretemps, les joueurs professionnels de cesta punta se sont mis en grève, obligeant Paul à trouver un emploi de serveur avant de reprendre, la mort dans l’âme, le cabinet médical de son père à Toulouse, puis de vagabonder au Pays basque avant de finir à Ciboure.

Mais là n’est pas l’essentiel dans ce roman qui est tout sauf un récit sur la pelote basque. Les amitiés, les amours ratées qui vous laissent pantelant et surtout le poids du karma familial contre lequel vous vous débattez, intéressent autrement plus cet ancien journaliste sportif de Sud Ouest, qui a reçu le Prix Fémina en 2004 pour Une vie française et qui fait preuve d’autant de maîtrise dans chacun de ses livres que de modestie dans ses propos « Je suis venu à l’écriture, car c’est le moyen de gagner sa vie le moins douloureusement possible ».

« La succession » vient d’être retenu dans la première sélection de seize titres du Prix Goncourt. N’étant pas publié par Gallimard, Grasset ou Le Seuil, il sera probablement écarté du sprint final, mais qu’importe. Si l’on mesure la valeur d’un livre au parfum tenace qu’il vous laisse après avoir terminé la dernière page, alors « La succession » est un roman superbe, avec une écriture à nulle autre pareille et une petite musique totalement personnelle. Et pour ma part, je n’ai aucun doute : si Jean-Paul Dubois décide un jour de vendre sa splendide écriture, je casse ma tirelire tout de suite pour la lui acheter !

« La succession, Jean-Paul Dubois, éditions de l’Olivier, 240 pages, 19 €.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s