Le château mille leurres d’Alexandre de La Cerda

Un vin ou une vaste blague ?

 

Ce grand distrait d’Alexandre s’annonce propriétaire-récoltant à Saint-Martial, alors qu’il ne possède plus la moindre vigne depuis… 2009.

Alexandre est un homme simple. De son vrai nom Von Miller de Roberty La Cerda Castro Cabrera Y Leuse (Sud Ouest, 5/4/2010), il se contente d’un prosaïque Alexandre de La Cerda. Et le vin qu’il produit, le Château Miller La Cerda, est à son image : non pas un grand cru classé et arrogant, mais un Bordeaux Supérieur franc et généreux qu’il s’empresse d’emmener avec lui à chaque apparition publique, histoire de vendre quelques caisses.  Séduit par cet auteur engagé qui, entre deux envolées lyriques sur le déclin de l’occident judéo-chrétien et les hordes venues d’Afrique du Nord, cultive paisiblement sa vigne, Bisque, Bisque, Basque ! est donc allé enquêter à Saint-Martial, là où le « propriétaire-récoltant » La Cerda produit son velours de l’estomac. L’histoire n’est pas triste et va sans doute beaucoup intéresser tous les inconditionnels de l’auteur qui vont découvrir que pour jouer sur les mots, Alexandre n’a décidément pas son pareil.

Entre-deux mers… ou presque !

Le site présentant le « Château Miller La Cerda » (http://www.chateau-millerlacerda.com/) est somptueux et tout de suite le décor est planté. L’heureux propriétaire qui annonce parler couramment – excusez du peu ! – le français, l’anglais, le russe, l’espagnol et l’allemand, plus le basque, le gascon et le latin (de messe ?), nous incite tout de suite à rêver avec une carte destinée à montrer où est fabriqué son élixir : « Au cœur du prestigieux vignoble de bordeaux, dans l’Entre-deux-Mers, sur la rive droite de la Garonne, entre Sauternes et Saint-Emilion, près de Malagar, la demeure de François Mauriac, et à quelques pas du château où Toulouse-Lautrec vécut ses dernières années. »

Aussi distrait que piètre géographe, Alexandre fait figurer sa vigne de Saint-Martial dans l’entre-deux-mers, ce qui est faux.

Ni Mauriac ni Toulouse-Lautrec ne sont réputés pour leurs talents de vignerons, mais passons. Plus réaliste, le cadastre nous apprend que l’humble viticulteur possède une vigne de 1,70 hectare à Saint-Martial. Josiane Combret, maire de cette jolie commune, joue les rabat-joie : « Dire que l’on fait partie de la zone géographique de l’Entre-deux-mers se discute sérieusement. Quant aux vignes de la commune, il n’y a aucun doute possible, elles sont classées Côte de Bordeaux Saint-Macaire ». Même discours au syndicat viticole de l’Entre-deux-mers à La Sauve Majeure : « Saint-Martial n’a jamais fait partie de l’AOC Entre-deux-mers. Dire le contraire relève de la fraude ». Les gens manquent d’indulgence, tout de même. On ne peut pas à la fois être bon linguiste et bon géographe et c’est donc sans aucun doute par pure maladresse qu’Alexandre de la Cerda a situé son vignoble en plein cœur d’une zone viticole qui n’est pas la sienne et qu’il n’utilise pas sur son site l’appellation Bordeaux Saint-Macaire, un saint pourtant tout à fait respectable et qui devrait plaire à Alexandre, si l’on se fie à la Bible, puisqu’il est qualifié de « terreur des démons ».

Un château ? Quel château ?

Au bout de la vigne d’Alexandre, un bâtiment en tôle appartenant à un voisin… devenu un château dans l’imagination fertile du chroniqueur.

Un noble sans château, c’est un peu comme une bonne sœur sans cornette. On connaît la propension des Bordelais à transformer la moindre remise à outils en château prestigieux. À ce sujet, la visite à Saint-Martial est édifiante. « Ah oui, le diplomate russe qui a voulu faire du vin » rigole un vigneron du coin qui, fort aimablement, nous conduit jusqu’au « domaine » d’Alexandre le bienheureux, une vigne modeste mais bien entretenue de 170 mètres sur 100 mètres. Trouve-t-on la trace d’un chai à proximité ? D’une cave ? D’une bâtisse quelconque, voire d’une simple cabane à outils ? La mairie confirme qu’Alexandre de La Cerda n’a jamais possédé le moindre bien immobilier dans la commune et qu’il fait faire son vin, chez un vinificateur, Alain Seral, habitant de la commune voisine de Saint-Laurent-du-bois. Là aussi, c’est parfaitement légal, mais le discret romancier, sans doute pour ne pas embêter le consommateur avec trop de détails, se garde bien d’en mentionner l’existence, préférant mettre en avant un château qui n’existe que dans sa fertile imagination.

« J’ai vendu ! La vigne, c’est fini ! »

Comme le prouve ce document, l’appellation Château Miller La Cerda est expirée depuis septembre 2014.

Mais il y a beaucoup mieux encore. Alors que la société créée le 20 juillet 2004 par l’exploitant agricole Alexandre de Miller de La Cerda n’emploie pas le moindre salarié, d’après societe.com, ce qui est curieux pour un propriétaire récoltant, la marque « Château de Miller De La Cerda » est expirée depuis le 10 septembre 2014 et peut être rachetée par n’importe quel quidam. Et pourtant les cuves tournent visiblement à plein régime si l’on en croit le site Internet du propriétaire : 11900 bouteilles en 2010, 9540 en 2012 et 80 hectolitres en 2014, soit environ 10 000 bouteilles. Des rendements qui font sourire quelque peu les agronomes interrogés sur la productivité d’une si modeste parcelle. Mais après tout, si Jésus a réussi à multiplier les pains, on ne voit pas pourquoi le très pieux Alexandre ne réussirait pas à multiplier les bouteilles.

Il existe peut-être une autre explication à cet abandon de marque et cette absence de salarié. Bisque, Bisque, Basque !  s’est fait un plaisir d’interroger l’homme à particules multiples. Gros malaise du noble Alexandre qui s’énerve tout de suite : « J’ai vendu. J’ai tout vendu. La vigne, c’est fini ! » Avant de raccrocher quand on lui demande à quelle date il a cédé ce bien dont il s’enorgueillit. Une réponse que le service de la publicité foncière s’empresse de nous donner. « La transcription nous est parvenue en 2010, donc cette vigne a été vendue en 2009 ». Voilà donc sept ans que notre chroniqueur à l’imagination débordante ne possède plus un cep de vigne, ce qui ne l’empêche pas de continuer à venir avec des caisses de vin, les dernières datées de 2014. Et l’on dira après ça que Dieu ne fait plus de miracles…

Le vin virtuel, c’est le meilleur !

Grande parade avec le sommelier de l’Hôtel du Palais et l’ancien maire de Biarritz Didier Borotra.

Lorsque des clients contactent cette semaine ce brave Alexandre en se disant intéressés par l’achat de quelques caisses, ce grand pudique se garde bien de leur dire qu’il a vendu ses vignes et leur sort le grand jeu. Le millésime 2014 ? « La robe est soutenue, couleur pourpre avec des reflets rubis – Nez net et intense, avec des notes de bourgeon de cassis frais et des nuances toastées discrètes. Bouche ronde en attaque, portée par des tanins plus musclés en finale et sur des arômes frais de crème de mûre. – Notre chai (à Saint-Martial près Sauveterre de Guyenne) a été entièrement rénové il y a trois ans : doublement de la surface, nouvelles cuves de vinification dont l’une enterrée, mise aux normes de l’exploitation du point de vue environnemental : installation de cuves d’évacuation enterrées pour les eaux usées, etc. » Voilà qui fait rêver, mais le souci, c’est qu’il n’existe pas le moindre chai à Saint-Martial selon la mairie.

Alexandre ne va pas s’arrêter à des détails aussi triviaux et pour faire rêver un éventuel chaland, reconnaissons qu’il affiche un talent sans pareil. « Lors de la sélection opérée en novembre 2013 par Decanter’s, notre vin a été retenu parmi les meilleurs bordeaux supérieurs, puis il a été primé au Decanter World Wine Awards – Notre vin est à la carte de restaurants étoilés Michelin (Cheval Blanc, Frères Ibarboure, etc., et d’établissements de la chaîne Châteaux & Relais. Il vient d’intégrer la carte du restaurant Azak de Saint-Sébastien (trois étoiles, sacré un des dix meilleurs restaurants au monde). Il est servi dans des manifestations de prestige, en particulier le bal des débutantes à l’hôtel Grosvenor House de Park Lane à Londres sous la présidence de la princesse de Kent (cousine de la Reine). » Et tout ça pour 99 euros la caisse de douze bouteilles, expédition comprise à partir de deux caisses… Ce n’est plus de la viticulture, c’est de l’apostolat !

Ce serait donc vraiment dommage de s’en priver, comme il serait dommage que le conteur La Cerda, vigneron sans vigne, nous prive de ses explications sur son rôle exact dans la production du Château Miller La Cerda. Un homme aussi pieux ne saurait mentir et Alexandre va donc se faire un plaisir de nous dire s’il achète son vin en coopérative et colle lui-même l’étiquette sur la bouteille, ce qui demande une dextérité manuelle certaine, ou si c’est pour ne pas faire de peine aux amateurs de grands bordeaux qu’il continue sur son site à se faire passer pour un propriétaire-récoltant ? Débordé sans doute par tous ses clients à servir, Alexandre de La Cerda n’a pas eu le loisir de répondre encore à nos questions (voir le document en fin d’article), mais il ne fait nul doute que nous saurons bientôt tout sur la confection de ce petit joyau en bouteille.

Comme Alexandre l’écrit joliment, le Château Miller La Cerda est un « vin d’auteur ». Un vin d’auteur de fiction, alors.

 

Le mail adressé à Alexandre de La Cerda et resté sans réponse

mail-adresse-a-la-cerda

 

5 réflexions sur “Le château mille leurres d’Alexandre de La Cerda

  1. Aux dernières nouvelles, ce cher Alexandre, descendrait de la lignée de Gaston Phebus !…
    Quel cépage….

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