Père Noël et mère Michèle

(Conte de Noël)

Occupant depuis des décennies ce bel appartement de Ciboure avec une vue magnifique sur l’océan et le fort de Socoa, Michèle reste pourtant indifférente au superbe paysage qui se trouve devant ses yeux, tout comme elle ignore les parures de Noël qui scintillent sous ses fenêtres. Il faut dire aussi qu’elle a tant à faire ! Patrick, son compagnon, inquiet pour la santé d’un de ses proches, a décidé de prolonger son séjour en Dordogne et de la rejoindre un peu plus tard. Passer cette veille de Noël seule, dans cette ancienne cité de corsaires qu’elle chérit particulièrement, ne soucie nullement Michèle qui se réjouit de ce temps libre inespéré, loin de son existence parisienne trépidante.

Pour faire comme tout le monde, Michèle regarde quelques minutes les niaiseries télévisuelles proposées à l’occasion de ce réveillon de Noël, avant de retrouver avec plaisir ses notes et ses carnets. Rien ne lui est plus agréable que le travail. Qui peut-elle entraîner dans l’aventure qu’elle prépare ? À qui faire confiance ? De qui se défier, alors qu’elle a déjà pris tellement de coups, subi tellement de trahisons dans sa carrière ? Tandis que résonnent dans le lointain quelques cantiques de Noël, Michèle répète en boucle sa phrase talisman qui va l’aider à faire les bons choix pour les mois à venir : « Finalement, ce qui est facile n’est pas très intéressant. C’est ce qui est difficile, ce qui exige un effort, qui nous donne le sentiment de vivre un peu plus. Finalement, ce qui est facile n’est pas très intéressant… »

Un léger bruit fait sursauter Michèle. Elle constate qu’elle s’est endormie sur le canapé et aperçoit une lueur diffuse dans la salle à manger. Elle ne pense pas une seconde à un possible cambrioleur. Mue par la curiosité qui a toujours été sa marque de fabrique depuis l’enfance, elle se dirige d’un pas résolu vers la source lumineuse. Avant de trouver le Père Noël penché sur le sapin que son amie Maialen lui a préparé avec soin, comme chaque année.

L’homme affiche un beau visage empreint de douceur, malgré sa barbe blanche.

Je ne t’ai pas fait peur au moins ?

Michèle ne peut s’empêcher de s’esclaffer.

Tu sais, j’ai un peu passé l’âge de croire au Père Noël !

Le vieil homme qui ne s’attendait pas à être dérangé dans son travail, semble hésiter sur la conduite à tenir.

Qu’on soit grand ou petit, tout le monde aime recevoir des cadeaux. Puisque tu es réveillée, profites-en donc pour regarder ce que je t’ai amené. Et si tu avais un verre à m’offrir, ce ne serait pas de refus.

Michèle se dit que les Pères Noël ne ressemblent plus guère à ceux de son enfance et qu’ils ont désormais de drôles de manières. Mais après tout, à part Robert Rabagny à Biarritz, elle n’en a pas connu beaucoup. Elle ramène donc une bouteille d’Egiategia, ce vin blanc fortement iodé, immergé dans l’océan du côté d’Urrugne.

Sitôt les verres servis, Michèle ne résiste pas au plaisir de déballer les deux cadeaux offerts par l’homme en rouge.

Oh, Père Noël, une urne magique ! Et une panoplie de candidate ! Mais comment as-tu deviné que rien ne pouvait me faire plus plaisir ?

Le Père Noël a du mal à réprimer un grand fou-rire.

Tu sais, Michèle, comme tous les politiques, tes souhaits ne sont pas très difficiles à déchiffrer.

Michèle cache difficilement sa joie et son émotion à la vue des cadeaux reçus.

 Je le savais, je le savais ! Je suis certaine que je vais être présidente de la République en 2017. Toi au moins, contrairement à tous les moqueurs, tu crois en moi !

Accablé à l’idée de tous les enfants qui l’attendent encore, le Père Noël qui avait déjà esquissé un pas vers la sortie, se rassoit lourdement.

Mais, Michèle, tu n’as pas compris…

Michèle qui caresse machinalement le velours de sa robe de candidate, interrompt son geste, bouche bée. Le Père Noël s’efforce de se montrer pédagogue, conscient de la situation délicate dans laquelle il s’est fourré.

Quand tu étais petite, qu’est-ce que je t’offrais ?

Michèle sourit, extatique :

– Je ne risque pas d’oublier ! Une visite de l’Assemblée nationale pour mes sept ans ! Une invitation à l’Élysée, pour la fin de l’année 1956, où j’ai pu saluer, à dix ans, le président René Coty. Et puis des panoplies de conseillère municipale, de ministre, un déguisement en général de Gaulle avec le képi à étoiles qui me plaisait tant. Sans compter ces jeux de société « Politica » et « Que la meilleure gagne ! » que j’ai toujours conservés précieusement.

Le Père Noël se fait plus précis.

Et en 1972, qu’as-tu reçu pour Noël quand tu as démarré ta carrière politique ?

Michèle est perplexe. Elle ne voit pas du tout où veut en venir son interlocuteur.

Alors, là, aucun souvenir !

L’homme à barbe blanche sourit malicieusement.

Des parfums, des foulards de marque, et autres fariboles que toutes les jeunes femmes aiment généralement porter.

Michèle n’ose avouer son trou de mémoire. Le Père Noël, pour sa part, continue sur sa lancée.

Ensuite, tu as eu cette fabuleuse carrière politique que tout le monde connaît. Tu es la seule femme à avoir occupé avec brio les quatre ministères régaliens, Défense, Intérieur, Justice et Affaires étrangères…

Finalement, ce Père Noël est un gros macho planqué sous une houppelande rouge. Michèle lui réplique vertement :

Ah, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi et me sortir, comme Patrick mon compagnon, que POUR UNE FEMME j’ai eu une carrière inespérée ! Je veux devenir Président de la République !

Le Père Noël qui en a vu bien d’autres ne se départit pas de son calme.

Tu n’es pas la seule à avoir cette ambition. Michèle, toi qui as fait tant de choses dans ton existence et qui a gagné une place bien méritée dans les livres d’histoire, tu ne t’es jamais interrogée sur la fonction du Père Noël ?

Des coriaces, elle en a connu à l’Assemblée nationale où les bellâtres de l’opposition tentaient de lui faire perdre contenance lors des questions au gouvernement, mais cette interrogation doucereuse la laisse sans voix.

L’homme en rouge regarde sa montre avec agacement : « Nom d’un renne, je suis tellement en retard ! Et en plus, il faut que je t’explique ! Tu imagines un monde où tous les rêves seraient réalisés ? Ce serait invivable. Ma mission de Père Noël, c’est d’aider les enfants à croire au possible et les adultes à accepter l’idée de l’impossible. Quel que soit notre âge, nous restons tous d’incorrigibles rêveurs. À 80 ans passés, un ancien Don Juan restera toujours un homme émerveillé par les femmes et qui se remémorera en boucle ses bonnes fortunes passées. Un ancien directeur d’entreprise pensera sans cesse à ses plus beaux conseils d’administration. La nostalgie fait partie de la vie. Je dirais même qu’elle est indispensable à la vie. C’est ainsi qu’avec l’âge, on prend de la distance avec son propre parcours, on abolit ses désirs et ses ambitions pour petit à petit se détacher de tout. Mais je dois reconnaître que le pouvoir est une drogue particulièrement dure et que je vous plains sincèrement les politiques ! »

Michèle a du mal à dissimuler son émotion.

« Écoute-moi plutôt, au lieu de t’attendrir sur ton sort. En dehors de la malencontreuse affaire tunisienne, ton parcours est superbe et tu peux être fière de toi. Tu as baptisé ton mouvement politique « Nouvelle France ». Maintenant, donne l’exemple et laisse la place aux autres… Et quand c’est trop difficile, joue avec les cadeaux que je t’ai apportés. La nostalgie est souvent le premier pas qui mène à la guérison »

Un instant, le Père Noël a le sentiment qu’il va prendre en pleine figure la bouteille vide d’Egiategia. Heureusement Michèle se ressaisit et le Père Noël regrette de ne pas disposer de plus de temps à consacrer à la septuagénaire.

« Tu ne vas pas forcément me croire, Michèle, mais j’éprouve une immense admiration pour tous les politiques. Ce que vous faites, le temps que vous consacrez aux autres, votre altruisme, votre souhait d’un monde meilleur, votre générosité de départ, même si elle se mue souvent avec le temps en féroce égoïsme, défient l’entendement. Pas un salarié normal n’accepterait de faire un tel job sans en référer immédiatement à son syndicat. Et je ne parle même pas des dégâts que vous provoquez dans vos propres familles. Une drogue dure, il n’y a pas d’autre terme !  Quand on a goûté au pouvoir, y renoncer de soi-même, en s’épargnant l’humiliation publique d’une cuisante défaite électorale, est un sacrifice presque équivalent à la peine de mort. Regarde Hollande comme il a tergiversé avant de se rendre à l’évidence. Rassure-toi, tu n’es pas la seule dans ton cas. Je te prends tous les paris que dans vingt ans, Max Brisson ou Peyuco Duhart, s’ils sont encore en position de remporter une élection, seront candidats à tout ce qui passera à leur portée. Et prends le jeune talent d’Anglet, le maire Claude Olive ou celle qui pourrait bien atterrir à l’Assemblée nationale, Maïder Arostéguy, ils finiront sans doute comme toi, à chercher encore un suffrage à emporter à soixante-dix ans passés, s’ils ont l’habileté de réussir une longue carrière politique. Je sais, tu as le sentiment que le sol s’ouvre devant toi en entendant mes propos, mais tu verras, Michèle, après les jours de pouvoir, une vie est possible et elle ne manque pas de saveur. »

Michèle se penche par la fenêtre de son appartement et tente de scruter la grisaille cotonneuse du jour naissant. Pas une voiture ne roule en ce matin de Noël, accentuant l’atmosphère ouatée. Dans le chenal, le chalutier Urtxintxa se laisse porter par les courants de la marée descendante pour se diriger vers Capbreton et ramener les précieux merlus, indispensables aux restaurateurs locaux. Malgré sa nuit agitée, Michèle est bien décidée à ne plus opiner machinalement de la tête quand on lui parle, mais à regarder désormais avec attention le monde qui l’entoure. Elle serre les dents et, comme premier exercice, se force à scruter longuement le chalutier bleu et rouge, les marins qui préparent les lignes destinées à capturer par plus de cent mètres de fonds le poisson roi des tables de Noël, le capitaine à la barre, attentif au jusant qui a piégé bien des débutants. Quand elle s’est levée de fort bonne heure, le premier réflexe de Michèle a été d’inspecter le sapin, aussi dépourvu de cadeaux que la veille au soir. Mais elle s’explique mal les deux verres et la bouteille vide sur le guéridon.

Pour se donner du courage à l’idée de descendre dans la rue dès qu’il y aura un peu plus de monde, pour se prémunir contre les réflexions fielleuses qui seront au départ beaucoup plus nombreuses que les gentilles, elle se répète en boucle, comme pour s’encourager dans le nouveau défi qu’elle se lance, « Finalement, ce qui est facile n’est pas très intéressant. »

Sa décision est prise. Elle va renoncer à ses projets et chercher à réapprendre l’existence en mode ordinaire. À 9 heures, elle va prévenir Patrick, son compagnon qui ne va certainement rien comprendre à la nouvelle situation et à 10 heures, elle enverra un très bref communiqué à l’Agence France Presse.

Noël n’est vraiment pas le jour idéal pour communiquer, mais, en définitive, elle s’en moque. C’est aussi cela la vraie vie.

 

Une réflexion sur “Père Noël et mère Michèle

  1. Tellement agréable d’avoir un aussi talentueux journaliste/conteur que vous sur la côte basque. C’est juste un régal de vous lire…

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