Boudjellal le tout bon de Toulon

Boudjellal et Guazzini ont de l’estime l’un pour l’autre, ce qui n’a rien d’étonnant. Le premier justifie sa réputation de président le plus intelligent du Top 14, le deuxième raconte un management par le sexe au Stade Français.

« Je suis le plus grand escroc du rugby. Je ne l’ai jamais pratiqué de mon existence. Sauf une fois à l’école pendant dix minutes ». Que c’est bon le rugby quand il ne s’habille pas de langue de bois ! Avec « Un président ne devrait pas dire ça », malicieux clin d’œil à un autre président qui n’aura pas tout à fait réussi son quinquennat, le président du RC Toulon, Mourad Boudjellal publie un livre très personnel et tout à fait passionnant où il n’hésite pas à s’attaquer aux clichés qui encombrent encore le rugby. « Je considère qu’il existe aujourd’hui davantage de valeurs dans le football que dans le rugby, où prime l’égoïsme le plus absolu. Les fameuses valeurs du rugby constituent un gros mensonge. J’y suis depuis dix ans et je les cherche encore. Dans toutes les commissions siègent des hommes corrompus qui n’ont pas la légitimité pour y être à cause de conflits d’intérêts ».

On l’aura compris, le roi de la provocation Boudjellal ne recule devant rien et n’hésite pas à sortir la sulfateuse face à ceux qui lui déplaisent. Mais ce serait une grosse erreur de limiter son livre à quelques phrases à l’emporte-pièce. L’ancien éditeur de bandes dessinées est avant tout un homme remarquablement intelligent qui n’hésite pas à mettre sur la table les sujets qui fâchent dans une France plus divisée que jamais. Son arrivée dans le rugby et les spectateurs qui le traitent de « bougnoule », mais aussi son enfance modeste avec un père conducteur de camion et son engagement à gauche : « Ne pas faire de politique aujourd’hui s’apparente à une non-assitance à personne en danger ». Ce qui n’empêche pas Boudjellal de se montrer lucide sur les défauts d’une gauche parfois angélique. Les créateurs de richesses que sont les entrepreneurs, les commerçants, les artisans et tous ceux qui prennent des risques doivent être valorisés car sinon il n’y aura que la misère à partager.

Un président-vedette qui assume

Le président de Toulon ne cache pas son amertume d’avoir été évincé de la Ligue alors que son club constitue une des principales puissances économiques du Top 14 et que siègent des présidents qui relèvent de faillite. Goze, mais aussi Wilkinson, Dominguez, Galthié, Laporte sont ainsi racontés par l’homme au tee-shirt et ce n’est pas triste. Boudjellal est convaincu que les nouveaux présidents de club doivent être des showman qui font partie intégrante du spectacle : « J’aime bien m’amuser avec les autres présidents, les titiller. C’est une vraie forme de respect et une façon de mieux cerner leur personnalité. » Mourad reconnaît qu’il joue un rôle face aux caméras de Canal +. « J’ai essayé de créer le rôle du président-manager. D’étoffer celui de président-vedette, mouvement impulsé par Max Guazzini ».

Et pour titiller, l’ancien éditeur de bandes dessinées en connaît un rayon : « Quand je dis que Thomas Savare, le président du Stade Français, a été premier dans un concours de spermatozoïdes, je ne fais que prendre acte qu’il est né, tant mieux pour lui, avec une cuillère d’argent dans la bouche. Moi je suis né dans la basse ville de Toulon avec la colère à la bouche. ».

Boudjellal est parfaitement conscient des dangers que court le rugby progfessionnel et veut y remédier. « Nous devons offrir plus qu’une place dans un stade : un moment de vie, un moment de live, un scénario imprévisible n’obéissant à aucune trame. »

Passionnant de la première à la dernière page, « Un président devrait dire ça plus souvent » mérite d’être offert à tous les inconditionnels de rugby mais aussi à tous les amoureux de l’existence. Car comment ne pas aimer cette France, libre, généreuse, créative incarnée par Boudjellal, loin si loin de celle voulue par Marine Le Pen ?

« Un président devrait dire ça plus souvent… », Mourad Boudjellal avec Arnaud Ramsay, éditions Robert Laffont, 270 pages, 19 €.

Adorable et insupportable Guazzini

Voilà un livre que certains rugbymen professionnels vont bien se garder de faire lire à leurs épouses ! Autant Boudjellal fait dans la distance et la présidentialité, autant l’écorché vif Guazzini pratique la confidence et l’envers du décor. Comme beaucoup de joueurs des années soixante-dix, je n’ai pas été très fan de ce « rugby plume dans le cul » inventé par Guazzini. Mais l’objectivité oblige à reconnaître qu’il a réussi à draîner un public de femmes et de jeunes dans des stades qui sentaient bon la carte vermeil et que la fédération serait bien bête de se priver de son talent tout comme de celui de Boudjellal.

Chanteur de variété, ami intime de Dalida, Guazzini c’est aussi NRJ, la radio libre qui a osé défier le pouvoir socialiste, où le grand Max comptait pourtant beaucoup d’amis, en invitant sous Mitterrand les jeunes à descendre dans la rue. C’est aussi une sensibilité et un flair hors pair qui vont l’amener à tout quitter pour le rugby et à choisir des hommes en adéquation avec son projet. Entre le « minet » Guazzini et l’électricien en survêtement Bernard Laporte, aucun point commun en apparence sauf que Guazzini a su voir dans l’ancien champion de France avec Bègles le passionné avide d’apprendre d’autres codes qui allait conduire le Stade Français au sommet.

Avec un management très particulier – quand on joue au rugby, on joue, quand on se lâche on se lâche ! – qui fera du Stade Français d’avant Thomas Savare un club tout à fait à part. Grand ami de Denise qui tient un club libertin rue Quincampoix à Paris, Guazzini, à la fortune limitée, ne peut offrir aux joueurs les meilleurs salaires de la capitale, mais peut leur garantir les fêtes les plus débridées. Guazzini sera même obligé de confectionner des cartes aux juniors du club, car Denise a pour habitude de ne pas faire payer les jeunes étalons rugbymen qui viennent dans son établissement. Mais les juniors ont parlé à leurs copains de ce bon plan et c’est la cohue… Sans complexe aucun, Max raconte aussi comment il a gagné le concours de la plus grosse face à Christophe Dominici, comment il a séduit Patrick Tabacco en lui présentant la chanteuse Hélène Segara ou déniché un hôtel à six heures du matin près de l’Étoile pour rendre service à un joueur qui avait un rancard improbable avec une danseuse du Pink Paradise.

Mais, fort heureusement, Max Guazzini ne se résume pas à ces péripéties extra-sportives. Insupportable quand il raconte les engueulades adressées aux joueurs dans les vestiaires, lui qui n’a jamais joué ni poussé une seule mêlée, Guazzini peut être touchant quand il explique le marketing de son club, sa stratégie maillots, ses calendriers des Dieux du Stade ou sa très grande piété l’amenant à arroser d’eau de Lourdes les en-but à chaque finale disputée par le club de son cœur. Et l’on a mal pour lui quand il se fait injustement déposséder de son club pour un trou de cinq millions d’euros dans son budget, lié à la faillite de sa régie publicitaire qui ne lui a jamais payé… cinq millions d’euros pourtant dûs.

Depuis ce jour,  probablement une grande solitude pour ce septuagénaire portant beau, mal masquée par sa dévotion pour ses deux chiens.

Part rapport au livre de Boudjellal, « Je ne suis pas un saint », manque un peu de hauteur de vues. Mais quelle chance le rugby français a de pouvoir compter dans ses rangs deux personnages de cette envergure qui nous changent agréablement des gros pardessus qui ne pensent qu’à bouffer !

« Je ne suis pas un saint », Max Guazzini, éditions Robert Laffont, 352 pages, 21 €.

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