Le désœuvré magnifique

Jacques de Bascher n’a rien fait de sa vie, mais a durablement bouleversé celles de Karl Lagerfeld et Yves Saint-Laurent.

Un miroir n’est pas a priori un objet très passionnant. Mais si ce miroir vous permet d’observer à la dérobée un univers qui vous est totalement inconnu, alors la perspective change du tout au tout. Fils de bonne famille, à l’évidence très beau et plutôt cultivé, Jacques de Bascher, en arbitre des élégances qui se respecte, passe un temps considérable devant sa glace et ne fait strictement rien de sa vie, si ce n’est un modeste court-métrage en 1977 pour annoncer la première collection de prêt-à-porter de Karl Lagerfeld chez Fendi. Un tournage épique à Rome, avec un metteur en scène qui n’arrive pas à travailler avant dix-sept heures et qui arrête à la tombée du jour pour aller se poudrer le nez et profiter de la nuit romaine.

« Tout ce qui se dit la nuit ne voit jamais le jour », aimait à répéter à ses amants de passage l’excentrique dandy. Jacques de Bascher a vingt ans quand il croise Karl Lagerfeld et déjà une belle carrière de provocateur né. Ils vont vivre dans le sillage l’un de l’autre pendant dix-huit ans. « Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo » se remémore le grand couturier allemand. « Il s’habillait comme personne avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables ». Karl installe son amoureux dans une de ses garçonnières et, bien plus porté sur le travail que sur le sexe, refuse absolument de savoir ce qu’il fait quand ils ne sont pas ensemble.

Tout ce petit monde se retrouve le soir rue Saint-Anne et côtoie d’autres bandes amies, comme celle de Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Ce dernier, dont la relation avec Pierre Bergé s’étiole, va concevoir une passion violente pour le dandy désinvolte. Passion, puis cris, insultes, larmes. Pierre Bergé, décidément aussi odieux quand il était jeune qu’il l’est maintenant, s’en mêle et manque un soir d’en venir aux mains avec Karl Lagerfeld au 7, le QG des deux bandes de la rue Sainte-Anne. Le couturier allemand, qui apparaît sous un jour très sympathique dans ce livre, préfère rire de tout ce cirque : « Je suis un puritain de la pire espèce. Mais les histoires de Jacques m’amusaient. Plus différent de moi, on ne peut pas trouver. L’histoire avec Saint-Laurent, évidemment, j’étais au courant. J’étais très ami avec Yves depuis vingt ans».

Pierre Bergé commère partout en racontant que la liaison entre Bascher et Saint-Laurent a délibérément été organisée par Lagerfeld pour déstabiliser leur maison de couture, ce qui en ces temps de grande liberté sexuelle paraît pour le moins hasardeux. Il insulte aussi publiquement Yves Saint-Laurent : « Je n’ai jamais compris comment tu avais pu tomber amoureux d’un séducteur d’opérette efféminé, fat et mal monté » La grande classe !

Désormais irréconciliables, les deux bandes vont abandonner de plus en plus la rue Sainte-Anne pour fréquenter Le Palace, le temple des excentricités de la rue du faubourg Montmartre. C’est l’époque des excès, de la démesure, du tout est possible, avant que le SIDA ne vienne modifier définitivement les comportements. Jacques de Bascher est devenu totalement dépendant de la cocaïne, ce qui n’empêche pas Karl Lagerfeld de continuer à l’aimer et à le soutenir. « J’admire les gens qui savent se détruire et aller au bout. Dans un sens, cela demande plus de courage que les égoïstes comme moi qui ne tiennent qu’à se préserver ».

Proche de la fin, Jacques de Bascher s’efforce de consoler son frère Xavier qui veille sur lui : « Ne sois pas triste si je meurs. Même si tu vis jusqu’à cent ans, tu ne connaîtras sans doute pas la moitié de ce que j’ai vécu ».

On l’aura compris, on peut être un simple miroir des vanités et mener une existence passionnante qui justifie tout à fait qu’un livre vous soit consacré..

« Jacques de Bascher, dandy de l’ombre », Marie Ottavi, éditions Séguier, 294 pages, 21 €.

Un passionnant documentaire ethnographique

Petite fourmi laborieuse, travaillant à L’Équipe, juste à côté du Palace, j’ai souvent croisé, à l’heure où nous sortions du bouclage, les bandes évoquées qui arrivaient en grand tapage devant la boîte de nuit, prenaient un verre Au vieux gaulois, le café qui était notre quartier général où même venaient carrément dans la cour intérieure de notre journal pour s’aérer les narines. Presque tous étaient avenants, rigolards et suscitaient la sympathie, même s’il y avait à peu près autant de différences entre notre monde et le leur qu’entre une gouvernante du XVIe arrondissement de Paris et ses patrons. La journaliste de Libération Marie Ottavi a fait un remarquable travail d’enquête et a parfaitement su restituer l’esprit de ces années quatre-vingts, dans ce livre qui se dévore.

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