Les chaussettes de la daurade

LES CROQUIS DE L’ÉTÉ DE BISQUE, BISQUE, BASQUE ! (1/4)

Lorsque j’ai vu ces deux loustics arriver à sept heures du matin sur le ponton G du port du Brise-lames, avec leurs bermudas dans lesquels on en aurait logé quatre comme eux, leurs claquettes en plastique pas tout à fait idéales pour le bateau et leurs chaussettes blanches remontées à mi mollet, j’ai eu le pressentiment que la journée n’allait pas être banale.

C’est bien ici pour venir niquer le poisson ?

Les trois autres touristes déjà installés à l’arrière du Lorycaa, de placides pêcheurs de truites pyrénéens ravis de découvrir la pêche en mer, se regardent un peu interloqués, mais ne disent rien. Ce n’est pourtant que le début du festival !

Je m’appelle Alain Duclos et je suis moniteur de pêche au Yacht Club de l’Adour à Anglet. À Biarritz, tout le monde me connait sous le nom de Kojak, sans doute parce que, avec ma coupe de cheveux, je suis tout de suite peigné à la sortie de la douche. Comme souvent l’été, je suis accompagné par Jean-Pierre, un charmant garçon dont le seul défaut est d’être un fervent supporter de l’Aviron bayonnais, alors que je ne jure que par le Biarritz Olympique.

Ce qui ne nous empêche pas de nous comprendre au quart de seconde sur le bateau, en particulier quand nous longeons la digue nord de l’Adour et que le jusant rend la passe délicate à franchir. J’espère un instant que le roulis et les méchantes vagues qui arrivent de travers à cet endroit vont faire taire nos deux jeunes banlieusards, mais c’est peine perdue. Ils veulent tout voir, tout savoir, tout comprendre, ce qui me les rend plutôt sympathiques même si je sais que la cohabitation avec les trois autres pêcheurs, d’un modèle plus classique, risque d’être haute en couleurs.

Eh toi, Monsieur, quand tu n’amènes pas des touristes comme nous en mer, qu’est-ce que tu fais ?

Je leur réponds volontiers :

– Soit je pêche avec des copains, sois je dispute des concours.

– Des concours ? Des concours où c’est le premier qui prend le plus de poissons qui gagne ?

– C’est ça.

– Et nous, on pourrait en faire des concours ?

– Pas pour le moment, car il faut être licencié.

– Tu te rends compte, frère, au Pays basque, pour pas que leurs chômeurs s’ennuient, ils leur organisent des concours !

Je fais semblant de ne pas avoir entendu l’aparté entre Joe et Eddy, et ne cherche même pas à leur expliquer ce qu’est une licence dans un club sportif, désireux de leur laisser leurs illusions sur le Pays basque. J’adore quand on pense du bien de mon pays !

Pour les distraire, je les invite dans la cabine et leur montre le fonctionnement du sondeur qui nous permet d’avoir un dessin précis des fonds et de détecter les bancs de poissons. Il y en a bien un pour oser un timide « C’est de la triche ! », mais ils sont fascinés en voyant toutes ces taches de poissons représentées sur l’écran. J’ai beau leur dire que le sar est chipoteur (« C’est bien connu, le sar dîne à l’huile ») et la daurade parfois pimbêche (« La daurade adore vous laisser en rade »), j’entends déjà cliqueter les engrenages de leurs têtes, persuadés qu’ils sont de ramener du poisson à ne savoir qu’en faire.

Je trouve enfin la belle gravière où les pageots et les daurades roses ont l’habitude de venir chercher leur pitance. J’étudie quelques minutes les vents et les courants pour placer idéalement le bateau et jette l’ancre à l’eau. Avec trente-cinq mètres de fond, la pêche ne devrait pas être trop difficile pour nos débutants qui devraient connaître quelques belles sensations.

Sans nous concerter, Jean-Pierre, d’un naturel discret, décide d’occuper le côté tribord avec les trois pêcheurs pyrénéens, tandis que je suis sur bâbord avec mes deux banlieusards parisiens.

Apprendre aux deux impatients la lecture du fond pour que la ligne soit bien tendue et la perception des touches plus facile, montrer comment agiter doucement son appât pour que le poisson remarque le manège sans être effrayé, répondre aux inévitables questions et surtout donner les consignes de sécurité : interdiction formelle de prendre à pleine main un poisson qu’on ne connaît pas, car une piqûre de vive ou un coup de dent d’un baliste, ça ne pardonne pas. J’aime passionnément l’océan et ce métier de moniteur de pêche qui me permet de faire découvrir la mer à des inconnus me donne de profondes joies.

Contrairement à mes pronostics, mes deux élèves sont plutôt attentifs et appliqués. Le geste n’est pas encore très sûr et l’un d’eux rate une touche pour avoir laissé traîner trop de fil dans l’eau. Du côté de Jean-Pierre, les premiers tacauds et serrans, des poissons moins timides que les daurades qui attendent souvent un peu avant de se décider à mordre, arrivent dans le bateau sous les exclamations des deux frères qui aimeraient bien en faire autant. Je ne me fais pas de souci et je sens qu’ils restent confiants.

Une heure s’écoule, lorsque survient la première attaque sérieuse. Peio a eu une touche fulgurante et ferre le poisson au moment qui convient.

« Ouaaaahhh, les coups de tête ! » La canne plie et Peio, un ancien troisième ligne de Mauléon, a fort à faire pour ramener à bord son poisson. Je profite de l’occasion pour faire un peu de pédagogie : « Tiens ta canne droite… Cale-la sur ta hanche… Ne force pas… Remonte le fil régulièrement pour que le poisson ne puisse pas s’échapper… C’est pour ça qu’il donne des coups de tête » Et puis, quand je constate qu’il y a un client sérieux au bout du fil, je lance ce cri qui donne toujours des frissons aux pêcheurs : « Épuisette ! ». Jean-Pierre est à la manœuvre. Avec dextérité il passe le filet sous le poisson habilement maintenu en surface par Peio. Un beau sar de presque deux kilos gigote énergiquement dans le bateau. Peio a du mal à cacher sa satisfaction tandis que ses voisins le félicitent. « Le bol qu’il a celui-là ! » murmure Joe entre ses dents, tandis que son frère cadet Eddy inspecte minutieusement le morceau de gambas installé au bout de son hameçon. « Elle a une sale gueule ma crevette pour que personne n’en veuille ?»

Je suis habitué à gérer cette situation sur un bateau. Quand des pêcheurs attrapent du poisson et d’autres non, il vaut mieux être imaginatif. Pour faire diversion, j’ai en magasin un répertoire inépuisable d’histoires salaces, mais je sens que le moment est mal choisi.

D’autres daurades sont prises, toujours du même côté du bateau. Je déploie à la hâte une canne pour pêcher à mon tour et tenter de ferrer quelques beaux spécimens en laissant à Joe ou Eddy le plaisir de remonter le poisson. Discrètement, je sors mon arme secrète, une boîte de vers de Capbreton et leur montre comment enfiler l’appât sur l’hameçon avec une aiguille à locher. Avec ce dispositif, je suis sûr du résultat… Trop vantard, Kojak ! Rien ! Même moi, je n’arrive pas à avoir une seule touche, tandis que Jean-Pierre et ses boys n’arrêtent pas. Je sens mes deux élèves particulièrement crispés. Quand personne ne pêche, on peut toujours remonter l’ancre et tenter sa chance ailleurs, mais, dans le cas présent ils vont être quatre à hurler si j’annonce qu’on bouge.

Il est presque onze heures et je décide de faire preuve d’autorité. « Il ne nous reste plus que deux heures de pêche. On change de côté. » Courtois, les trois Pyrénéens flanqués de Jean-Pierre viennent prendre notre place, tandis que nous nous installons à la leur.

Nos lignes ne sont pas arrivées au fond que nous entendons crier dans notre dos « Épuisette ! » C’est Philippe qui est en plein combat à l’endroit précis où Eddy a patienté en vain pendant trois heures. Un superbe pagre vient remplir un peu plus le seau à poissons. Joe et Eddy, crispés sur leurs cannes ne disent plus un mot et je capte leur colère sourde. J’ai tenté de changer leurs bas de ligne, de leur montrer comment agiter leurs appâts sur le fond sablonneux, mais rien n’y fait. Et le pire, c’est qu’ils ne pêchent pas mal du tout par rapport à d’autres clients que j’ai pu avoir cette année… La pêche peut être cruelle parfois.

D’urgence, de toute urgence, trouver une idée pour dissiper les nuages noirs qui commencent à s’accumuler sur le bateau ! Je capte bien le regard inquiet de Jean-Pierre et décide que je dois me surpasser.

Grand cri de surprise de ma part, alors que je viens de me pencher sur ma boîte à hameçons.

– Joe, j’avais pas fait gaffe… Je sais pourquoi tu ne prends pas de poissons. Au Pays basque, on ne met jamais de chaussettes dans un bateau, sinon la daurade ne mord pas.

Arrête tes conneries, Kojak, je n’ai vraiment pas envie de rire !

Je reste imperturbable :

Tu as tort de ne pas m’écouter, Joe. Tu pêches bien et je ne comprenais vraiment pas pourquoi tu ne prenais pas de poisson avec ton frère. Tu devrais essayer, même avec une chaussette en moins, je suis sûr que tu verrais tout de suite la différence. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi, mais c’est comme le vert pour les comédiens. Tu ne verras jamais un comédien porter cette couleur ou un pêcheur de daurades avec des chaussettes… »

Les deux frères se regardent en silence, l’air interrogateur. Il règne une tension absolue sur le bateau et, en silence, j’invoque le dieu des pêcheurs pour qu’il me vienne en aide. Je ne suis pas un garçon très exigeant, mais j’ai particulièrement besoin de lui aujourd’hui.

Alors que les trois pêcheurs locaux jettent de réguliers coups d’œil sur le côté et peinent à garder leur sérieux, Joe, exaspéré, décide soudain d’ôter ses chaussettes.

« J’en tiens un ! » Tout le monde croit à une blague, mais à la façon dont Joe bataille avec sa canne, il ne fait guère de doute qu’une belle prise est accrochée. Une daurade grise, un Zapatero comme on l’appelle ici, permet à Joe de goûter enfin à la sensation d’un sparidé livrant un beau combat pour sa survie.

Une fois le poisson mis à l’abri, Joe adresse un signe de tête autoritaire à son frère Eddy. Tandis que tout le bateau se retient pour ne pas hurler de rire, Eddy à son tour, l’air aussi honteux qu’une nonne faisant un striptease, ôte ses chaussettes.

J’ai peine à croire à un deuxième miracle possible. Et pourtant !

« J’en ai un moi aussi ! » Eddy se bat à son tour avec une belle bête, tandis que j’ai le sentiment que Jean-Pierre va tomber en syncope à force de se retenir de rire. Quand il va raconter ça aux Bayonnais…

Eddy sort une belle daurade rose, mais plus personne ne prête vraiment attention aux autres, car le poisson est soudainement devenu mordeur et chacun a fort à faire de son côté. Pour aider les deux frères à remplir leur seau, je capture coup sur coup trois beaux sparidés qu’ils pourront montrer triomphalement à leurs amis. Et de leur côté, ils réussissent à en sortir deux chacun.

Tandis que nous rentrons doucement dans l’Adour, je suis heureux en voyant les sourires qu’affichent nos cinq débutants et les échanges passionnés qu’ils ont désormais entre eux, toute timidité abolie… Ils en sont même à faire des selfies ensemble et à partager leurs adresses mail. Quand je vous disais que je fais le plus beau métier du monde !

Pour jouer mon rôle jusqu’au bout, j’ai même glissé à Joe, qui m’a assuré qu’il reviendrait l’an prochain : « Je m’en veux d’avoir mis autant de temps à réagir. Si j’avais vu plus tôt tes chaussettes, je te les aurais fait enlever tout de suite et tu aurais fait un carton. »

Joe et Eddy hochent la tête gravement. Le Pays basque est décidément une région pleine de mystères. Et, parole de Kojak, je ne serais pas plus surpris que cela, la saison prochaine, d’amener dans mon bateau un débutant venant de Pantin ou Sarcelles, un copain de copains de Joe ou Eddy, qui m’expliquera doctement qu’il est indispensable d’être pieds nus si on veut pêcher des daurades.

Une histoire certifiée authentique

Quelques détails ont été modifiés pour que les intéressés ne soient pas trop reconnaissables, mais cette histoire est véridique et a beaucoup fait rire les membres du Yacht Club qui connaissent la créativité de l’ami Kojak. Si vous souhaitez vivre une belle expérience de découverte de l’océan, le Yacht Club de l’Adour, qui possède deux bateaux au Port du Brise-lames à Anglet, peut vous emmener pêcher en mer tous les matins (départ 7 h 30 retour 13 h 30) pour la modique somme de 60 euros.

Pour tous renseignements : Yacht Club de l’Adour 05 59 63 60 31 et 06 14 74 60 20.

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