Le carnet du cimetière et le scotch de la gare

LES CROQUIS DE L’ÉTÉ DE BISQUE, BISQUE, BASQUE ! (2/4)

Dix ans pour honorer une promesse, même si mon camarade a l’éternité devant lui, ce n’est pas terrible ! Habitant depuis plus d’une décennie à Biarritz, je prends enfin le temps, ce matin de me présenter au cimetière du Sabaou où repose François-Xavier Beaudet. Après une enfance passée à Châteauroux, il était arrivé à Biarritz à la fin de l’adolescence, le temps de pratiquer assidûment le surf et le rugby, avant de rejoindre Paris et la rubrique moto-bateaux du journal « L’Équipe ». Bon copain et bon joueur de rugby, il était adoré de tous.

L’employé qui m’accueille dans une petite guérite assez semblable à celle des vendeurs de billets du stade Aguilera est charmant et visiblement ravi d’avoir un visiteur. « À quelle date est décédé votre ami ?». Aussi impensable que cela puisse paraître, je ne sais plus. Je me souviens du brouillard de ce jour de novembre, de ce voyage de presse partant de l’aérodrome de Toussus-le-Noble pour aller essayer une BMW sur un circuit de Clermont-Ferrand, de notre accablement en apprenant que l’avion s’était crashé du côté des étangs de Saclay, de notre espoir insensé en découvrant qu’un des journalistes avait eu une panne de réveil et avait raté le décollage. Malheureusement, notre spécialiste maison du réveil en carafe, ce compétiteur qui avait disputé plusieurs Paris-Dakar, se trouvait dans l’avion, ce jour-là et faisait partie des sept victimes…

J’hésite, avant de répondre : « Je dirais le début des années quatre-vingts ».

L’employé municipal ouvre alors le tiroir de son bureau et sort un grand carnet. Il ne remarque pas mon étonnement absolu quand je le vois commencer à déchiffrer péniblement les noms à demi effacés par le temps qu’un préposé a notés au stylo bille bleue au fur et à mesure des arrivées, en respectant bien le quadrillage des feuilles à carreaux prévues à cet effet.

Le temps passe, le feuilletage du carnet se poursuit. L’employé est désolé de ne pouvoir me répondre.

« Novembre 1988 ! » Cette fois, je suis sûr de la date et je me demande comment j’ai pu hésiter aussi longtemps.

Mon interlocuteur retrouve à cette date le nom de famille indiqué, me désigne la section 8, mais comme aucun prénom n’accompagne le nom et que la tombe ne porte pas d’inscription, je ne suis pas sûr d’avoir trouvé celui que je recherche.

En partance pour Paris, quelques heures plus tard, je rumine encore sur les quais de la gare ma déconvenue du matin. Comment, en 2017, peut-on faire si peu de cas de ceux qui ont établi leur résidence au cimetière de Sabaou ? Sans tomber dans le snobisme du cimetière Montparnasse, où des bornes interactives vous permettent de retrouver seul n’importe quel défunt et vous indiquent le chemin le plus rapide pour s’incliner devant sa tombe, ne serait-il pas possible en 2017 de demander à un stagiaire de saisir dans une base de données tous les noms des défunts contenus dans ce précieux carnet et de doter d’un ordinateur portable le préposé chargé de répondre à la clientèle, ce qui lui permettrait de répondre dans la seconde à n’importe quelle demande ?

À côté de moi, sur la voie numéro deux, un cyclotouriste hollandais s’agite beaucoup et je mets un certain temps à comprendre qu’il a besoin d’aide. Il stationne devant le panneau où sont, en théorie, affichés les emplacements des trains à venir et s’étonne de le voir désespérément vide. Amusé, je lui explique que c’est un préposé qui vient fixer un morceau de carton quelques minutes avant le départ. Le cyclotouriste apprécie mon aide, hoche la tête poliment, mais ne peut s’empêcher de trouver cela étrange. « Et vous n’avez pas de panneaux électroniques ? » J’éclate de rire : « À Paris, à Paimpol ou même à Ruffec, si… Mais pas à Biarritz ! « 

Comme pour confirmer mes dires, ils sont deux à arriver. Le chef, bedaine avantageuse, qui tient la maquette en carton du train à venir et la stagiaire chargée de porter le rouleau de scotch. Bien évidemment, le malheureux cyclotouriste étranger qui avait installé tout son fourbi devant ce panneau doit tout déménager, car il faut ouvrir la vitrine. La stagiaire peut alors opérer. Le numéro du train annoncé n’est pas très droit et elle n’a pas collé au bon endroit la maquette du TGV à venir… « Il faut que tu la déplaces d’au moins vingt centimètres sur la droite » affirme très sérieusement le chef qui n’a pas eu ses galons par hasard. Le visiteur hollandais vient de réaliser qu’il est très loin du wagon qui le concerne et détale fissa, vélo dans une main, bagages dans l’autre, en direction du bout du quai. J’ai juste le temps de hausser les épaules pour lui dire que la France fonctionne ainsi, avant l’arrivée du TGV, qui va s’arrêter loin, très loin, de toutes les prévisions établies. Confusion totale sur le quai. Juste avant de monter dans mon wagon, j’apercevrai le malheureux touriste qui s’était installé au moins cent mètres plus loin que la tête de la rame, revenir sur ses pas en courant.

Comment lui expliquer que c’est tout le paradoxe de Biarritz, les splendeurs et misères d’une ville courtisane, comme aurait dit Honoré de Balzac ? Biarritz, c’est un petit périmètre rutilant compris entre le quartier impérial et la Côte des Basques, histoire de faire croire aux touristes qu’ils arrivent dans une des plus belles villes du monde. Pour eux, rien n’est trop beau, n’est trop cher, mais, derrière ce décor de théâtre fardé comme une vieille catin, les routes défoncées, les bassins de rétention des eaux usées vidés en douce les jours de pluie, les quartiers périphériques mal entretenus, les services aux usagers réduits à la portion congrue, les associations de la ville à la diète permanente. C’est cette même ville qui s’apprête à engloutir soixante millions d’euros pour rénover L’Hôtel du Palais et supprime la piscine olympique promise pendant la campagne électorale de 2014. C’est cette même ville qui, du temps de Borotra, claquait annuellement 200 000 euros en frais de séjour et libations diverses dans le palace biarrot et ne recevait que 170 000 euros de redevance de l’établissement, chaque citoyen biarrot contribuant donc par sa feuille d’impôts à financer les vacances des plus riches. C’est cette même ville où le maire actuel déplore régulièrement les actes d’incivilité mais gare tous les soirs son véhicule sur le trottoir de l’avenue de la République, au mépris du code de la route, se fichant bien du mauvais exemple qu’il donne.

Oui, vraiment, les Biarrots sont braves, bien braves de se laisser malmener ainsi…

2 réflexions sur “Le carnet du cimetière et le scotch de la gare

  1. Je suis mort de rire , et bien à cause du passage de la gare ….. À quoi bon l’informatique quand on a ce petit « bout de carton » , voir même l agent d accueil ? Quant à son ventre bedonnant pourvu que ce ne soit pas moi ce jour, qui ai dérangé le cycliste…

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