Les cahiers de brouillon de la plage

LES CROQUIS DE L’ÉTÉ DE BISQUE, BISQUE, BASQUE ! (3/4)

De la même façon que l’humoriste est souvent un pessimiste-né qui a décidé de rire de tout et surtout de son désespoir, de la même façon que l’extraverti mouline des gestes et des mots pour qu’on ne puisse déceler sa véritable personnalité, il est tentant de penser que le tatoué, en offrant à la vue de tous ce qu’il a décidé d’inscrire dans sa chair, se livre à une opération de diversion pour qu’on se focalise sur ce qu’il montre plutôt que sur ce qu’il est véritablement.

Même s’il n’est pas né celui qui me verra tatoué, n’allez pas croire que je vais me lancer dans une diatribe anti-tatouage ! Certains sont superbes et donnent vraiment envie de connaître l’artiste qui les a dessinés tout autant que celui qui les porte. Fasciné à Biarritz par les corps dénudés qui s’offrent à la vue de tous et par les 14% de Français et de Françaises qui ont décidé de se faire tatouer un ou plusieurs motifs (http://www.leparisien.fr/societe/sept-millions-de-tatoue-e-s-17-01-2017-6576954.php), je reste néanmoins perplexe lorsqu’on me répète sur tous les tons qu’il n’y a aucun risque à se faire tatouer. Ce coup-là, on me l’a déjà fait en m’expliquant que je ne pouvais pas continuer à vivre avec un tympan perforé et qu’on me proposait une simple intervention chirurgicale « de confort » ! Au final, dix-sept ans de bagarres contre la maladie, onze opérations et une oreille définitivement perdue avant de réussir à enrayer les dégâts commis par le gougnafier qui m’a massacré avec son bistouri !

Manger un œuf, traverser une rue en dehors des clous ou même respirer dans certaines villes relevant désormais de l’exploit, je comprends donc parfaitement qu’on prenne des risques et cède à l’impérieux désir de se faire tatouer.

Je papillonne, donc je suis…

Ce qui me laisse perplexe en revanche, c’est le choix du motif. Si l’on écrit à la femme de sa vie, on va s’efforcer d’avoir du style et de gommer les banalités de ses phrases. Si l’on décide d’inscrire à vie un motif sur sa peau, pourquoi diable choisir une étoile, un papillon ou un signe zodiacal ? (Pardon, mon ami François, ton scorpion sur l’omoplate est magnifique !) Le tatouage ne semble plus être l’apanage des garçons et filles de mauvaise vie, ce qui après tout constituait une affirmation de soi parfaitement respectable, mais plutôt, très souvent, le choix de suiveurs en berne d’imagination.

Bien sûr, pour le tatoueur, il est sans doute plus commode et rentable de vous vendre un dessin mille fois exécuté qui ne mettra pas à mal sa créativité et son (absence de) talent, plutôt que de vous aider dans votre quête d’affirmation de soi, avec un dessin qui vous résume totalement.Alors que ce dessin choisi et mûrement réfléchi devrait incarner toute la force et la complexité de votre personnalité, c’est un peu comme si vous écriviez sur votre épaule avec votre dauphin ou votre petite fleur : « Je suis tout le monde et je n’ai pas la moindre imagination ! ».

J’aime les dessins longuement préparés qui correspondent à la personnalité profonde de celui qui a décidé en connaissance de cause de se les faire tatouer, à l’image de ce frère et de cette sœur, très complices dans leur enfance, qui se répétaient une phrase qu’ils ont transformée en anagramme intelligible d’eux seuls et visuellement très beau. Dans ce cas-là, le tatouage fait sens.

Réservé à ceux qui se sentent une âme de bâtisseur.

Et l’on vous épargnera ces prénoms de fiancées, inscrits pour l’éternité dans la peau parce qu’on croit que l’amour dure toujours, et grossièrement retouchés pour que la suivante ne s’agace pas chaque jour à l’évocation de l’ex. Ou ces tatouages maoris aux formes géométriques tellement faciles à réaliser par des bacs moins quatre du dessin d’art. Quand ces tatouages guerriers sont portés par un colosse qui dépasse le quintal, on peut leur trouver un certain charme, mais quand c’est une freluquette aux bras épais comme des allumettes qui s’aventure dans cette direction, difficile de ne pas sourire. Vous êtes très fier du dessin que vous a fait le tatoueur ? On en reparlera dans trente ans quand vos enfants se paieront votre tête…

Zlatan Ibrahimovic, le plus célèbre cahier de brouillon de la planète.

Reste enfin tous ceux qui succombent à la tentation de s’offrir un nouveau petit tatouage chaque année, qui finit, à force d’accumulations, par les faire ressembler à des cahiers de brouillon. Un peu de polynésien à droite, du japonais dans le dos, une phrase en lettres gothiques sur les côtes, sans oublier l’ancre de marine et la colombe de la paix.  Et surtout de la couleur partout, histoire d’en rajouter.

Et quand, déambulant sur la plage, on voit le bazar qui règne sur certains corps, on n’ose imaginer celui qui règne dans la tête de l’intéressé !

 

3 réflexions sur “Les cahiers de brouillon de la plage

  1. Le premier paragraphe est une petite merveille d’observation,d’intelligence (au sens de compréhension du monde et des êtres) et donc de littérature.

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