Les matins chagrins de Séguin

Dans un livre touffu mais passionnant, Arnaud Teyssier dresse le portrait de l’homme qui a éclaboussé la droite de son talent.

Tous ceux qui s’intéressent à Philippe Séguin ont en tête cette image d’un enfant de six ans ployant sous les poids des médailles militaires de son père, tombé au champ d’honneur quatre ans plus tôt. Quand un jeune garçon n’a pas un père biologique ou de substitution pour le prendre par la main, fendre la foule devant lui et l’aider à entrer dans le monde des adultes, cet enfant, quelles que soient ses qualités, se cognera à vie à des conventions qui lui échappent, collectionnera les déconvenues et, étonné de se voir sans cesse devancé par un cortège de médiocres, se murera immanquablement dans une grande solitude. Quand son père est un lâche qui a fui ses responsabilités, l’enfant pourra à la rigueur s’en accommoder et, à force de résilience, s’inventer une vie où il deviendra le père vertueux qu’il n’a pas eu. Mais si par malchance suprême, le père est un authentique héros unanimement salué par tous, l’errance à vie provoquée par l’impossibilité d’égaler le modèle est garantie.

Normalien et énarque, Arnaud Teyssier a travaillé avec Philippe Séguin à l’Assemblée nationale. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a rédigé avec ce « Philippe Séguin, le remords de la droite » une biographie autorisée, même s’il a eu accès aux archives familiales. Bluffé (qui ne le serait pas ?) devant l’intelligence, la capacité de travail et la hauteur de vue de celui qui était à l’évidence une grande pointure politique, l’auteur fouille aussi avec beaucoup de lucidité du côté de ses failles, de son perfectionnisme déconcertant souvent qualifié de mauvais caractère, ou de ses errances politiques et alliances improbables qui l’éloigneront petit à petit du pouvoir.

Ma première rencontre avec « l’ogre » Séguin date de 1986, alors que j’étais journaliste à L’Équipe. Ministre des Affaires sociales du gouvernement Chirac et maire d’Épinal (Un cumul de mandats tout à fait banal à l’époque), le fervent lecteur du quotidien sportif qu’il était, s’était étonné que le championnat du monde de pétanque organisé dans sa ville reste ignoré de la presse. La remarque était pertinente et il était logique de couvrir l’événement, mais le caractère de l’homme était déjà tellement établi que, de mots d’excuses en défections soudaines et inopinées des reporters attitrés, je m’étais retrouvé envoyé spécial d’office, sous prétexte que j’étais celui du journal qui aimait le plus la politique. Je me souviens d’échanges passionnants dans l’avion qui nous conduisit du Bourget à Épinal, d’anecdotes désopilantes sur ses débuts de reporter au Provençal et d’un dîner où je n’avais jamais vu quelqu’un capable d’engloutir de telles bouchées.  Disons-le tout net, Séguin a tout de suite compris qu’intellectuellement, face au jeune reporter que j’étais, il pouvait ne faire qu’une bouchée de moi, et il eut l’élégance de ne pas trop le montrer.

Lors de mon arrivée au Canard enchaîné en 1997, j’ai eu la surprise de voir à quel point il était apprécié d’une rédaction très majoritairement à gauche. Très en pointe pour sa ville d’Épinal, l’homme a aussi mené le combat contre le traité de Maastricht avec Charles Pasqua, mais surtout, il a été le seul avec Juppé à parier en 1995 sur Chirac quand tout le monde ne jurait que par Balladur et sa chaise à porteurs. La nomination de Juppé comme Premier ministre, la prise de conscience de la méfiance de Chirac à son égard, et l’acceptation d’une présidence de l’Assemblée nationale en guise de hochet de consolation, vont développer en lui un cruel sentiment de solitude. Dans « Le Point » du 3 février 1996, Catherine Pégard écrivait : « Les doutes et la violence mêlés de Philippe Séguin sont des territoires inconnus et incompréhensibles pour Jacques Chirac » Avant de rajouter, fine mouche : « En réalité, ce que Jacques Chirac redoute chez lui, c’est ce matériau politique de base dont il est lui-même singulièrement dépourvu et qu’on appelle les convictions » Car Séguin est un pur gaulliste qui crie au fou et à la trahison des institutions quand deux ans après son élection le Président de la République veut dissoudre l’Assemblée. Une fois de plus Séguin avait raison, mais, trop seul, trop brocardé par les petits marquis de la droite qui ne lui arrivaient pas à la cheville, il n’arrivera à se faire entendre.

L’échec à la mairie de Paris sonnera le glas d’une carrière politique qui peut donner beaucoup de remords à la droite, tant le talent de l’homme est évident.

Lors de ses obsèques, le 13 janvier 2010, un de ses rares fidèles, Jean de Boishue, traduira à merveille la complexité de son mentor : « Pour nous qui formions son premier cercle, il était, au sens propre, un maître à penser. Mais aimer Séguin était toute une affaire. J’ai toujours pensé que Philippe détestait ceux qui l’aimaient, parce qu’il ne supportait pas qu’on lui dise en face ses quatre vérités. Il ne supportait pas non plus de se regarder dans un miroir. Par lâcheté masculine ? Un peu sans doute, mais surtout parce que mieux que n’importe qui, il savait, en réalité, combien les sautes de son caractère, son laisser-aller physique et sa passivité dans certaines circonstances privaient le France de sa stature d’homme d’État. Séguin, c’était une figure unique, un mélange de Jaurès et d’Oblomov, ce héros du roman de Goncharov frappé du mal de vivre »

Non, décidément non, on ne se remet pas d’un père absent pendant l’enfance.

« Philippe Séguin, le remords de la droite », Arnaud Teyssier, éditions Perrin, 412 pages, 24 €.

Une réflexion sur “Les matins chagrins de Séguin

  1. Et un nouvel exemple de l’Enarchie en Marche ! Pourquoi se gêner puisque le peuple préfère regarder le sport à la TV au lieu de se bouger civiquement et de s’impliquer dans la vie de la cité. Les moutons sont fait pour être tondus, cela les énarques qui nous gouvernent l’ont bien compris.
    bonjour chez vous

    http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/armee-et-securite/52-000-euros-par-mois-pourquoi-la-remuneration-de-la-ministre-des-armees-florence-parly-a-la-sncf-pose-question_2409339.html

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