Un sacré coup sur le carafon…

LES PASSES CROISÉES DE MANZANA ET PATXARAN (6)

Salut Manzana,

Dans les dernières minutes, le BO plie mais ne rompt pas. C’est l’Aviron qui repart avec un sacré mal de tête.

J’ai été très touché que tu prennes de mes nouvelles quand je me suis retrouvé à l’hôpital Saint-Léon en soins intensifs, mais j’ignore si les collègues t’ont raconté en détail ce qui m’est arrivé. Il y a trois semaines, quand j’ai su qu’Hubert Vindemess, celui qu’on avait déjà coffré pour trafic d’hosties frelatées et de jambon falsifié, s’était évadé de la prison de Bayonne, j’ai tenté de te joindre mais on m’a dit que tu étais en vacances. Pour moi, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, cet escroc s’était planqué à Domezain chez ses copains intégristes. Félicien, notre stagiaire landais, m’a immédiatement accompagné et nous nous sommes dirigés vers l’église Saint-Jean Baptiste, persuadés que nous allions trouver notre homme en train de faire trempette dans l’eau bénite. Heureusement que j’avais demandé à Félicien de couvrir mes arrières ! Alors que je déambulais dans l’église que je croyais vide, le sinistre Vindemess, planqué dans un confessionnal, m’a cassé un manche de pioche sur la tête avant que Félicien ne réussisse à le plaquer au sol et à alerter les collègues.

Tout cela on me l’a raconté, car tu te doutes bien que je n’ai guère de souvenirs. Il paraît simplement que dans l’ambulance, je me réveillais de temps en temps pour marmonner : « Je vais rater le derby, Je vais rater le derby ».

Reste cette étonnante impression d’être au paradis entouré de gens aimables et de jeunes femmes en blouse blanche totalement aux petits soins, ce qui n’est pas toujours notre lot quotidien dans la police. En reprenant conscience, j’ai compris que j’étais à l’hôpital où, je dois le dire j’ai particulièrement été bien soigné. Pantxika a vite été rassurée par les médecins : « On n’a jamais vu quelqu’un avec la tête aussi dure. Il n’a même pas une bosse. C’est le manche de pioche qui a eu très mal » Et Pantxika de rajouter à l’intention de tous ceux qui sont venus me rendre visite : « Les médecins sont formels. On lui a fait une radio du cerveau et on n’a rien trouvé ». Des fois, je me demande si elle ne se moque pas un peu…

Tu imagines sans peine ma joie, cher Manzana, quand, au lendemain de ma sortie de l’hôpital, je me suis retrouvé à Jean-Dauger, samedi soir en compagnie de mon épouse et de mon fils adoré qui a réussi à se libérer pour le match. Ah que c’est bon de voir ce stade bourré comme un festayre le premier soir des fêtes de Bayonne et paré de bleu et blanc ! Et je ne te raconte pas mon émotion au moment du Vino griego, entonné sans retenue par 17 000 personnes à l’exception de quelques pisse-froid de Biarrots contingentés dans une aile de la tribune nord.

L’entame du match m’a totalement surpris, avec un incident sur Jané dès le premier ballon. C’était l’occasion idéale de se réchauffer les mains en balançant quelques claques aux Biarrots, mais au lieu de cela les nôtres se sont contentés de les tenir au col et de les repousser presque paisiblement. Décidément le rugby n’est plus ce qu’il était. Est-ce Berbizier qui avait insufflé cet esprit de sérieux ? La première mi-temps, comme souvent dans les derbys, a été crispée au possible. Du Plessis, qui claquait un drop d’entrée, et Bustos Moyano qui se montrait habile dans le jeu au pied, semblaient dans un bon jour, tandis que les Biarrots paraissaient quelque peu empruntés. J’ai vraiment cru que nous allions l’emporter sans trop de difficulté. Hélas, hélas, la légendaire étourderie bayonnaise allait encore frapper avec un gros cadeau défensif et un essai cadeau offert à Artru, qui permettrait aux Biarrots de prendre l’avantage juste avant la mi-temps.

Guillaume Rouet a été un poison constant pour le BO. Pour l’empêcher de courir et de marquer, un fourbe Biarrot a même trouvé le moyen de lui baisser le short sur les genoux.

Et c’est ensuite, tu as pu le constater comme moi Manzana, que les deux équipes nous ont offert une deuxième mi-temps superbe. Les Biarrots un peu plus puissants, jouant au près et guettant la faute, tandis que les Bayonnais, plus véloces, cherchaient à créer du désordre. Si mon cœur n’a pas lâché ce jour-là, il ne lâchera jamais ! Coup sur coup Lucu puis Hamdaoui nous poignardaient à la 52e et 54e minute et nous avons tous pensé dans les tribunes que la cabane était définitivement tombée sur le pottok.

Mais c’était sans compter sur la vaillance des nôtres qui nous ont fait nous dresser de nos sièges. Un essai de Tisseron au large, deux minutes plus tard, puis un exploit de notre centre qui la jouait en solitaire, ce qui est bien normal quand on s’appelle Robinson, allaient ramener les Bleus à trois points des Biarrots. Suspense insoutenable. Et par charité, je ne parlerai pas de la fourberie du Biarrot qui a baissé jusqu’aux genoux le short de Guillaume Rouet, empêchant notre malheureux demi de mêlée de courir alors que l’essai semblait imparable !

Sans se décourager, les Bleus poussent, poussent et poussent sans parvenir à franchir, payant leur déficit de puissance. Et Biarritz, pour la première fois depuis 2010, remporte enfin le derby.

Tu vas être surpris, Manzana, et sans doute attribuer cette crise d’objectivité au coup reçu sur la tête, mais le score reflète le match et la victoire des Biarrots est méritée même s’il m’en coûte de le reconnaître.

Alors que les Bayonnais quittaient le stade un peu déconfits, une grande émotion s’est emparée de moi. Finalement, si vous n’étiez pas là, les Biarrots, nous n’aurions pas la chance de vivre cet événement extraordinaire qu’est le derby et peut-être que le rugby n’aurait pas la même importance dans nos vies. Et je vous rappelle quand même pour pas que vous attrapiez bobo à vos petites têtes de Biarrots que nous menons 7 à 1 sur les huit derniers derbys disputés et que j’attends déjà le match retour avec gourmandise.

En fait, alors que suis encore obligé d’ingurgiter quelques médicaments contre le mal de tête, je partage totalement l’avis de Vincent Etcheto (Sud Ouest, 16/10) : « Je ne crois pas à la fameuse légende urbaine qui dit qu’une fois qu’on a perdu un derby, on en a pour quatre mois de mal de tête. On va prendre des Doliprane et la migraine, on va vite l’oublier ».

Je ne te raconte pas, Manzana, notre retour à la maison. Tu sais comment est Pantxika quand je vais bien. Alors depuis que les médecins lui ont dit de veiller sur moi… Lors de la sortie du stade, le moindre passant qui s’approchait à moins de trente centimètres, Pantxika était prête à lui mettre un coup d’épaule ou un croche-pied pour l’écarter. Cette fois, je ne risquais pas de rentrer à pied à Ustaritz (Lire l’épisode précédent). Et je ne te dis pas le cirque quand on s’est retrouvé devant la maison familiale. Les médecins m’ont provisoirement interdit de porter des charges importantes. Dans la voiture, j’avais un vieux Midi Olympique que je n’avais pas fini de lire. Pantxika a refusé que je le porte en disant qu’il était trop lourd et a menacé de grimper les marches qui nous conduisent à notre porte d’entrée en me portant sur les épaules si je ne l’écoutais pas. La honte devant tous les voisins !

Vivement que je retrouve la santé, tout comme l’Aviron !

Patxaran

Retrouvez « Les aventures de Manzana et Patxaran », de Pierre George et Jean-Yves Viollier, tomes 1, 2 et 3, chez Atlantica.

Une réflexion sur “Un sacré coup sur le carafon…

  1. Malgré ce sérieux coup le carafon n’est pas fêlé; le style reste vif et le ton blagueur
    C’est de bon augure pour la récupération.

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