37°2 le matin et 1650 € le soir

Oubliés, les prolos, les déclassés qui peuplaient les romans de Philippe Djian ! Maintenant, comme ses confrères, c’est vive l’écriture de classe… sociale.

Philippe Djian pose devant la plage du Miramar (Photo La Dépêche)

Non seulement Philippe Djian est un immense écrivain que Bisque, Bisque, Basque ! révère particulièrement, mais il a en plus le bon goût d’adorer Biarritz, où il s’est installé en famille. Et question virtuosité de l’écriture, Djian ne craint pas grand monde comme il l’a démontré dans Doggy Bag saison 1 à 6, publié chez Julliard entre 2005 et 2008, où l’auteur parodie les mécanismes des séries télé américaines.

Je partage sa conviction que l’écriture s’apprend et se travaille comme toute discipline, j’ai du respect pour l’écrivain et tout autant pour la libraire Le Festin Nu qui s’efforce de faire vivre la littérature. Alors comment expliquer le malaise ressenti à la lecture de l’article de Sud Ouest daté du 8 février ?

L’article de Sud Ouest du 8 février . Information ou publi-reportage?

Caroline Dupèbe, la libraire à l’initiative de cet atelier, vole au secours de son poulain. « Parce qu’il s’agit de littérature, il faudrait que les auteurs ne soient pas payés ? » Bisque, Bisque, Basque ! n’a jamais dit cela, mais s’étonne simplement du prix demandé aux participants : 1200 € pour vingt-quatre heures d’enseignement.

« Philippe Djian veut transmettre, il retravaille les textes, poursuit Caroline Duprène. C’est une vraie formation. Plusieurs participants ont été édités à la suite de ses cours. » Avant d’asséner l’argument massue : « Vous êtes le premier à vous étonner du prix. ça ne coûte pas plus cher qu’une formation professionnelle. Nous avons d’ailleurs énormément de demandes d’inscription ».

Des arguments qui semblent un peu fallacieux. Transmettre, c’est donner et non vendre. Quand d’anciens rugbymen internationaux viennent gratuitement s’occuper d’une école de rugby, ils transmettent effectivement leur passion à des plus jeunes. Comme tous ces bénévoles, animateurs d’associations, qui chaque jour éduquent, apprennent, expliquent à d’autres la cause qui les passionne.

Dans cette opération commerciale, Djian se contente de vendre son renom et son savoir, ce qui est parfaitement respectable… à condition de le dire. De la même façon, évoquer le coût des formations professionnelles peut prêter à sourire. Les formations professionnelles sont financées dans presque tous les cas par l’entreprise qui emploie le salarié ou par Pôle-emploi pour aider un chômeur à s’en sortir. La comparaison semble donc non-fondée.

Certes Philippe Djian n’est pas Neymar ou Sarkozy. En ces temps de Macronie décomplexée, où les plus puissants ne cachent plus leur voracité, ce très grand auteur reste beaucoup moins cher qu’un footballeur en goguette du Paris-Saint-Germain, qu’un ex-président de la république devenu conférencier ou même qu’une Camille Laurens qui, sous la flamboyante bannière de Gallimard, n’hésite pas à demander 1500 euros les vingt-quatre heures de cours.

http://www.ateliersdelanrf.fr/camille-laurens/

Mais face à ce nouveau business littéraire (Si Djian réunit 11 participants, il touchera 1650 euros par séance de trois heures), je ressens comme les journalistes de France-Culture, un peu de gêne aux entournures du stylo. Pour avoir été le petit fils d’un métayer et rêvé de journalisme, sans même oser le dire à mon entourage familial, je sais ce qu’on peut ressentir en voyant passer des trains réservés aux privilégiés et inaccessibles aux autres. Il me semble que Djian et Le Festin Nu auraient pu avoir un geste, faire payer les plus riches, ce qui est normal, mais laisser aussi une petite place à l’adresse d’un ou deux démunis au stylo prometteur.

https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-culturelle-dantoine-guillot/honteux-ateliers-decriture

Philippe Djian s’est toujours vanté de se tenir loin du « système », affichant son mépris pour l’académie ou les prix. Ancien docker ou péagiste d’autoroute, ses premiers romans mettaient en lumière des prolos, des déclassés tandis que le principal souci du romancier restait la classe de son écriture. Même si je continuerai à acheter ses romans, quelle déception de voir un immense écrivain passer d’une écriture classe à une écriture de classe !

9 réflexions sur “37°2 le matin et 1650 € le soir

  1. Cher « métayer ». On ne peut en vouloir à quelqu’un, fut-il un écrivain talentueux, de ne pas oser passer d’une métairie en ruine par manque d’argent à une ferme rendue bien dodue par des gains mérités et enfin, consécration finale, à un château aussi délabré soit-il !

  2. Pas faux Jean-Yves, toutefois… il serait concevable que ses frais (voyages, séjour) soient pris en charge par les participants (le libraire n’ayant pas les moyens de les assumer), ceci en divisant la somme totale / le nombre de participants.

    1650 EUR pour trois heures….il est certain qu’au regard de la notoriété de l’écrivain à succès qu^îl est (donc vraisemblablement bien assis dans la vie à ce stade de sa carrière) demander une telle somme est regrettable.

    Mais Jean-Yves le principe de gratuité en tout n’est pas réaliste voir dangereux Jean-Yves, désolé.

    Si je ne dis pas que tout doit être payant (je m’empresse de le préciser), mais si tout est « gratuit « (ce qui dans les faits est un leurre dangereux car cela conduit les citoyens à exiger des prestations qu’il faut bien financer d’une façon ou d’une autre) alors au final personne n’a plus de salaire non plus et sans revenus, je ne vois pas bien comment assumer nos besoins élémentaires (maison, nourriture etc) à moins que tu nous proposes de revenir au troc, auquel cas good luck pour soigner une leucémie, un cancer complexe dans un hosto de pointe ou voyager en TGV ou avaion etc.

    Alors oui nous vivons dans une économie de classe Jean- Yves mais bien que de gauche (et si je pense qu’une meilleure répartition des richesses est absolument nécessaire via l’impôt seul instrument crédible pour ce faire et qu’en 2018 les disparités sont totalement scandaleuses) je me tiens totalement éloigné du communisme, au vu de l’asservissement de millions d’individus qu’il a produit au XX siècle (la coopérative est une bien meilleure alternative et sur ce point nos voisins espagnols sont très en avance sur nous).

    J’aimerai bien être propriétaire d’une sublime demeure au sommet de Bordagain avec la vue sur la baie de St Jean Jean-Yves. Je n’en ai pas les moyens. Malgré cela, je ne veux pas voir son propriétaire suspendu à une potence (par simple réaction de classe).

    Un principe de réalisme s’impose me semble-t-il: accepter que parfois certaines activités ne nous soient pas accessibles, car nous n’en avons pas les moyens, sans pour autant développer une « haine » de classe, de l’autre. La majorité des citoyens peut et doit choisir les bons représentants afin de conduire les politiques qui établissent dans la société une justice sociale.

    Toutefois tu as raison de souligner via cet exemple, et de regretter le prix élevé. Je suggère toutefois de ne pas se bloquer dans un état de frustration (par nature souvent improductif) mais de considérer des alternatives crédibles : visiter la Médiathèque, suivre une conférence, emprunter des livres, regarder ARTE, échanger entre amis, écouter de la musique etc. La vie de ne s’arrête pas à la seule consommation (que ce soit de produits fabriqués ou de d’activités culturelles onéreuses).

    • N’étant pas d’un tempérament jaloux, je n’ai pas l’intention de clouer quiconque à une potence. Mais je suis toujours un peu gêné quand on s’affirme anti-système, Sauf… quand le système vous arrange. Je ne doute pas que Philippe Djian soit un type bien, en plus d’être un grand écrivain, mais il s’est embarqué dans un truc où il manque un petit quelques chose au niveau du panache ou de la générosité. À quand les dédicaces aux lecteurs… payantes?

      • D’accord avec toi tout ceci est regrettable mais l’homme et l’argent…relation impossible. Tu n’es pas jaloux reste à voir: et de « Tonio Latino » et de sa belle petit frimousse pour le festival éponyme ?

        ;o)

        Prends soin de toi Jean-Yves et une fois de plus merci pour ton excellent travail qui nous ravit à chaque fois (même sur le non-problème de parking et la petite jacquerie pathétique de quelques dizaines de commerçants sur les 25.000 habitants que compte Biarritz ;o)

  3. Un châtelain on lui coupe la tète, un gros et gras fermier on doit le « rouer », un « vilain » métayer on doit probablement le noyer ……. sauf s’il peut rembourser son crime.

  4. S’il y a des gens assez crédules pour donner 1200€ et assez stupides pour ne rien donner à ceux qui dorment dehors avec des enfants et des femmes enceintes ou malades,grand bien leurs fassent surtout là où ils ont mal…

    • Dans ce cas précis la question est de savoir s’il faut rémunérer un écrivain qui donne des cours ( pour moi c’est oui évidemment) et le montant de sa rétribution ( qui me paraît élevée mais ne doit-elle pas être à la hauteur de la réputation du professeur ?). Cela n’empêche pas de donner de l’argent ou du temps à des personnes dans le besoin dont les SDF ou les familles qui ne demandent rien que peu de compassion.

      • Je suis d’accord avec cette réponse et pour avoir déjà publié je sais qu’un travail intellectuel mérite aussi salaire.

  5. J étais folle de Djian mais là je dis non.
    Nous parlons de 3 heures de cours collectif. 3 heures pour devenir écrivain ? C est une blague non ? Juste le temps d apprendre à tenir le stylo !

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