Grand homme incontinent

Ce n’est qu’adolescent que j’ai réalisé que lorsqu’on me parlait d’un homme devenu « Un continent », je commettais un contresens absolu.

Ma grand-mère maternelle n’avait pas pour habitude de m’emmener chez ses amies. J’ignore donc absolument pourquoi ce jour-là elle a dérogé à la règle et pourquoi ma mère l’accompagnait. Nous sommes arrivés dans un appartement vieillot du centre d’Angoulême et j’ai rencontré pour la première fois deux personnes qui m’ont paru très âgées du haut de mes huit ans. Sur le chemin qui menait à cet appartement, ma grand-mère m’avait expliqué que ce couple avait longtemps vécu en Afrique, et, dans mon imagination fertile, je m’attendais donc à voir quelques émules de « Tintin au Congo » avec des casques coloniaux sur la tête.  Si la dame manifestait encore beaucoup de vivacité, allant et venant entre sa cuisine et son salon pour nous proposer maintes espèces de gâteaux secs, son mari m’avait paru taciturne et amorphe. Contrairement à d’autres enfants de mon âge, ce genre de visite ne m’était pas pénible car j’étais déjà curieux de voir comment les gens vivaient, de regarder leurs bibelots ou leurs livres et ne m’ennuyais jamais.

C’est une sonnerie imprévue qui a tout fait basculer. L’hôtesse est partie dans l’entrée où les téléphones de l’époque, reliés par un fil à une prise, trônaient souvent sur un guéridon, et son mari d’un seul coup a semblé retrouver toute sa lucidité : « Ma femme me trompe, s’est-il soudain exclamé, elle a installé son amant au grenier et elle s’imagine que je ne le sais pas ».  Les communications téléphoniques coûtant fort chers à cette époque, la maîtresse de maison revint très vite et son mari reprit sa semi-léthargie de gros chat. J’avoue que je profitais de l’inattention générale pour détailler encore plus l’appartement et me demander comment on pouvait vivre à un étage avec son mari et à un autre avec son amant. Je suis à peu près certain que je connaissais le sens du mot amant à l’époque, ce qui est peu surprenant car mon père adorait commenter en détails tous les ragots de notre village charentais où les mariages n’étaient ni plus ni moins solides qu’ailleurs.

Mes parents ne considéraient pas de leur devoir de me faire des commentaires sur les événements inhabituels que je pouvais croiser dans mon existence d’enfant. Ma grand-mère et ma mère firent donc en sortant comme si de rien n’était, persuadées sans doute que je n’avais pas prêté attention à l’étrange sortie du mari prostré. Je pus tout de même attraper au vol un échange entre elles : « La pauvre, qu’est-ce qu’elle en voit avec son mari. Et en plus, il est devenu incontinent ! » N’ayant pas l’habitude de poser des questions par peur de me faire rabrouer, je me suis bien demandé comment l’homme que je venais de croiser et qui ne m’avait guère impressionné avait pu devenir un… continent à lui tout seul. Parce qu’il avait découvert des terres jusque-là inexplorées alors qu’il travaillait en Afrique ? Ou parce qu’il faisait preuve d’une très grande hauteur de vues en acceptant que l’amant de sa femme vive au-dessus de sa tête ?

Enfant secret, adorant les mots et les expressions, qui étaient pour moi comme des diamants dont j’étais le seul propriétaire, je me suis fait le serment  que moi aussi par mes mérites, mon courage et mon talent je deviendrai plus tard un continent.

Et il m’a fallu de très nombreuses années pour réaliser que là où je voyais grandeur et esprit de chevalerie, il n’y avait qu’un homme qui se pissait dessus.

Demain et les jours suivants : Caparaçonné, Magnanimité, Pécule.

Jouons tous ensemble !

Par principe, ce blog s’interdit de parler de l’ennemi invisible qui nous complique la vie ou même des futures élections municipales, ce qui viendra en son temps. Si vous aussi, dans votre enfance, vous avez donné à des mots un sens bien personnel, racontez-moi et je me ferai un plaisir de publier votre texte sous votre signature.

3 réflexions sur “Grand homme incontinent

  1. Ce que j’adorais, tout petit, quand nous allions (rarement) au cinéma du quartier, le « Gallia », c’étaient les publicités : la Pie qui chante, les meubles Lévitan garantis pour longtemps et surtout, surtout les chaussures André : André, cincusine, 150 magasins.
    Qu’une fabrique soit cincusine devait être une entreprise extraordinaire, grandiose, inimaginable. J’ai mis du temps à réaliser que l’on parlait de « cinq usines » ! la magie était perdue.

  2. Coïncidence, c’est « banc » qui m’a souvent causé des soucis. Avec ou sans « c »?
    J’ai du chercher dns le dictionnaire autant de fois que j’ai utilise ce mot.

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