Caparaçonné et prêt pour l’école

On peut être professeur de français et se faire prendre en défaut.

Mon père cultivait sa singularité aussi méthodiquement que d’autres leur carré de salades et ne voyait vraiment pas où était le problème de nous offrir nos cadeaux de Noël en novembre. Agnostique convaincu, il ne voulait surtout pas que ses enfants croient au Père Noël une fois devenus adultes. Début octobre, notre géniteur arrivait donc avec le catalogue « Spécial jouets » édité par Les Galeries Lafayette et le tendait à mon jeune frère et à moi. « Cette année, le budget sera de 50 Francs pour chacun de vous » décrétait-il. « Et dépêchez-vous de choisir, car bientôt tous les jouets ne seront plus disponibles ! » Pour avoir fait quelques tentatives, les années précédentes, nous savions qu’il était inutile de viser un jouet à cinquante francs et cinquante centimes, car la munificence paternelle n’allait pas jusque-là. Toute la semaine qui suivait l’arrivée du catalogue, se passait donc en fraternelles hésitations, supputations et incertitudes – choisir, c’est mourir un peu ! – avant que la commande ne parte.

Et puis quelques jours plus tard, le paquet arrivait, prétexte à une dispute de plus entre nos parents. Ma mère refusait que l’envoi soit éventré avant Noël, quand mon père levait les yeux au ciel en disant que puisque ces cadeaux n’étaient pas une surprise, il n’y avait aucune raison d’attendre. Et comme il finissait toujours par avoir gain de cause, nous recevions donc notre cadeau de Noël plusieurs semaines avant tous nos petits camarades de classe, ce que nous nous gardions bien de raconter. Comme nous nous gardions bien d’avouer qu’il n’y avait dans notre foyer ni sapin ni cérémonie spéciale le 25 décembre.

En cette année 1962, le mercredi après-midi, nous n’aurions pour rien au monde raté la diffusion à la télévision du feuilleton « Ivanhoé ». Mon frère avait donc commandé une panoplie de son héros favori tandis que j’avais opté pour un château-fort en carton bouilli accompagné de quelques soldats en armure. Le fabricant du château-fort avait joint un livret pédagogique comprenant de nombreux termes qui me fascinaient : le pont-levis, la meurtrière, la courtine, le chemin de ronde ou la haute cour et pour les chevaliers le heaume, la cotte de mailles ou le gorgerin.

Ne manquait à mon bonheur que le nom de l’armure du cheval, le blindé de l’époque médiévale : « Un caparaçon ! » affirma mon père avec la légère condescendance du professeur de français qu’il était, comme si tout enfant de neuf ans était censé connaître parfaitement le terme. Avant de se moquer de moi quelques jours plus tard en m’entendant dire, « Je suis carapaçonné pour l’école ! », car je savais d’expérience que la cour de récréation pouvait parfois ressembler à la guerre avec les élèves plus grands. « Un cheval n’est pas une tortue et n’a pas de carapace ».

Vexé, je décidais d’une plongée dans Le Grand Larousse où je découvris que le caparaçon était la couverture d’ornement du cheval pour les jours de parade, tandis que son armure s’appelait… la barde. Comme ce qui entoure le rôti du dimanche ! Un nom horrible qui me consterna totalement et qui ébranla singulièrement la confiance que j’accordais à mon père.

J’avais bien trop peur pour lui faire part de son erreur, mais cette visite du dictionnaire eut un effet radical. L’époque médiévale cessa de m’intéresser contrairement au dictionnaire avec qui je développais dès lors des relations très suivies.

La semaine prochaine : rabibocher  

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