Hâte de lutiner !

La mine gourmande de mes grands-parents utilisant ce mot, me rendait impatient d’être plus âgé pour partager les jeux des petits lutins.

Le climat familial entre mes parents n’étant pas toujours au beau fixe, je passais toutes mes vacances scolaires chez mes grands-parents paternels et, si cela avait été possible, je serais bien resté définitivement à La Chapelle-des-Pots, ce petit village rural situé juste à côté de Saintes, où la vie était si simple pour l’enfant que j’étais. Alors qu’elle était tellement compliquée dans ma famille ! Avec le recul, je mesure d’ailleurs mieux l’incroyable modernité de ce couple d’agriculteurs qui avait pris la route de l’exil en 1932, venant à pied avec leurs vaches depuis Bourg-sous-La-Roche en Vendée et dormant pendant une semaine dans les fossés avant de prendre en charge comme métayers une exploitation en friche, puis de grimper un peu dans la hiérarchie paysanne en devenant fermiers après la guerre. Le frère de mon grand-père et la mère de ma grand-mère étaient eux aussi du périple et les quatre adultes travaillaient dur pour survivre, ce que je percevais parfaitement même très jeune. Mais, je n’étais pas plutôt arrivé que le premier mot de mon grand-père était pour me dire : « D’après tes parents tu as bien fait ton métier d’écolier. Tes vacances sont méritées et tu te reposes ».

Mais comment rester contemplatif ou paresser au lit dans une ferme où on se lève à cinq heures du matin pour traire les vaches, où l’on élève des volailles et produit des légumes que l’on vend au marché voisin, mais aussi du blé, du fourrage pour les animaux et même un peu de vigne, la zone se trouvant en « borderie » des crus de cognac ?

Je me retrouvais donc de toutes les expéditions pour « aller aux champs », trop heureux de monter sur le tracteur et de montrer « que je n’étais pas un fainéant », même si ma productivité devait être plus qu’anecdotique. L’école à l’époque ne reprenant que le 15 septembre, j’ai eu la chance de participer à tous les travaux importants de la ferme, que ce soit les foins, les moissons ou le début des vendanges et je ne remercierai jamais assez ma famille de m’avoir montré par l’exemple combien on pouvait prendre de plaisir à travailler.

Il faut dire aussi qu’étant tous dotés d’une langue bien pendue, on n’avait guère le loisir de s’ennuyer au travail et que les railleries fusaient dur : « Chez nous, on ne se moque que de ceux qu’on aime, pas de ceux qui nous indiffèrent », précisait Auguste, mon grand-père. Quand je tenais mon rang comme les autres dans la vigne et que je me retrouvais soudain la cible de plaisanteries, j’avais donc le sentiment malgré mes culottes courtes de devenir un peu adulte par anticipation. Même si j’avais parfois du mal à suivre les jeux de mots, car ma famille mélangeait allègrement le patois vendéen qu’elle avait conservé, le patois charentais qu’elle avait adopté et un français très limpide appris à l’école communale et ayant valu leur certificat d’études aux intéressés.

En dehors des périodes de Tour de France, en particulier à la grande époque des duels Anquetil-Poulidor où le transistor accompagnait tous les travaux ruraux, nous passions en revue le reste du temps les derniers exploits des principales figures du village. Mon grand-père et son frère étant d’excellents conteurs, ce n’était jamais triste. La dernière cuite du curé, le garde-champêtre qui n’aimait pas le travail et parvenait à tromper la vigilance quotidienne du maire, l’incurable célibataire qui venait de se marier et le regrettait déjà, m’en apprenaient plus sur la vie que bien des heures d’école. C’est ainsi que parlant d’une jeune voisine un peu hautaine et que personne n’avait jamais vu dans les champs, j’entendis ma grand-mère dire à « ses » hommes : « Elle fait sa pimbêche, mais le samedi au bal ne déteste pas se faire lutiner ! » ce qui suscita un éclat de rire général. Et comme mes grands-parents n’étaient que bienveillance à mon égard, je n’hésitais pas à leur demander ce que ça voulait dire. « Grandis un peu et on t’expliquera ! ». La question me préoccupa plusieurs jours. Est-ce que les lutins dansaient la ronde avec cette voisine, un peu comme Blanche-Neige et les sept nains, est-ce qu’ils lui faisaient des chatouilles ? En tout cas, à voir la mine réjouie des miens, l’action évoquée avait l’air rudement intéressante. 

Ah vivement que je sois grand moi aussi pour pouvoir partager les jeux de ces coquins de lutins !

Dans la même série :

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/08/grand-homme-incontinent/

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/16/caparaconne-et-pret-pour-lecole/

 

 

 

 

 

 

9 réflexions sur “Hâte de lutiner !

  1. Puisque vous nous invitez à des évocations sémantico-familiales, j’avais une grand-mère qui avait, pour désigner certains personnages, deux expressions peu flatteuses: « un drôle de pistolet » ou « un sacré parfumeur ». L’enfant que j’étais n’a pas eu besoin d’attendre longtemps pour comprendre la considération extrêmement limitée que mon aïeule éprouvait à l’égard des individus ainsi qualifiés. Un peu plus tard, j’ai découvert le mot « gourgandine » (pas par ma grand-mère cette fois) qui, par sa seule phonétique, m’a inspiré une sensation instinctivement positive. J’ai, depuis, approfondi le sujet mais, chaque fois, j’en éprouve une réminiscence quasi-proustienne qui me remplit d’une douce nostalgie…Quant à La-Chapelle-des-Pots ou Bourg-sous-La-Roche chers à votre enfance, voilà des lieux où il a dû faire bon vivre !

  2. Un très juste rappel de notre vie d’enfant , fils d’agriculteur et les yeux grands ouverts sur la vie quotidienne de nos familles !
    Fort agréable de revivre même un court moment,  » ces moments magiques « dont le souvenir impérissable nous permet d’ oublier momentanément le réveil douloureux d’une sortie prochaine du confinement privations de nos libertés .

  3. Merci jean Yves, vous racontez merveilleusement une époque et un milieu très proche du mien, qui me renvoie également à de très bons souvenirs d enfance.

  4. Immense bravo et merci à vous, Jean Yves. En vous lisant, j’ai irrésistiblement pensé à Jean Pierre Chabrol (magnifique chanteur, conteur d’il y a longtemps… longtemps). Il raconte merveilleusement le quotidien chez son Papé et sa Mamé dans les Cévennes, je crois où, lui aussi passait ses vacances. Un moment savoureux de fin de repas me revient : « Mamé, un peu de pain pour finir le fromage »… un peu plus tard « Mamé, un peu de fromage pour finir le pain » etc etc… J’attends avec bonheur un recueil de vos souvenirs d’enfance et même … de rugby.

  5. Merci de partager si aimablement ces souvenirs d’enfance, qui en éveillent d’autres, mais au parfum d’armagnac ceux-là. Le paradis existe donc sur terre, peuplé de lutins et de belles aux bals d’été. Vivement leur retour

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