T’as la baraka, mon gars !

À force d’entendre dire que sa famille bénéficie d’une chance inouïe, on finit par y croire…

Des garçons et uniquement des garçons à toutes les générations ! Nous étions deux frères. Mon père était fils unique. Mon grand-père avait un frère qui cultivait avec lui la ferme familiale de La Chapelle-des-Pots. Et mon arrière-grand-père pour sa part partageait le toit familial avec… six frères ! Anecdote extraordinaire, les sept frères Viollier qui vivaient à cette époque à Bourg-sous-La-Roche en Vendée, avaient participé à la guerre de 14, puisqu’ils avaient entre dix-huit et trente-cinq ans. Et, hasard encore plus extraordinaire, les sept étaient rentrés vivants, après des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. L’un avait été nettoyeur de tranchée, l’autre avait fait Verdun, le troisième, prisonnier, avait réussi à s’évader à la deuxième tentative après avoir été repêché une première fois dans une rivière par un chien de marinier. Et puis, il y avait Edmond, le seul blessé de la famille, à qui on avait demandé d’observer les lignes ennemies après que deux de ses camarades se soient faits descendre et qui avait eu l’incroyable réflexe avant de sortir de la tranchée de prendre une pelle et de la glisser sous sa capote. La balle du tireur d’élite adverse avait frappé la partie métallique de l’outil à hauteur du cœur avant de ricocher et de le blesser légèrement au poumon. Nous étions la seule famille à ne pas avoir notre nom inscrit sur le monument aux morts du petit village vendéen.

Mon grand-père, né en 1907, fera pour sa part son service militaire en 1926 à Saint-Nazaire, ville où son physique de paysan râblé lui valut de découvrir le rugby en première ligne. Le début d’une passion durable qui embrasa toute la famille. Après ses classes, il fut expédié en Afrique du Nord, puis rentra travailler la terre dans sa minuscule propriété de Bourg-sous-la-Roche avant de tout vendre et de partir s’occuper d’une ferme charentaise.

La guerre le reprit au col en 1939. Nommé sergent-chef d’une section de tirailleurs sénégalais, il nouera des liens extraordinaires avec ses hommes, certains revenant même le voir des années plus tard dans le village et séjournant plusieurs jours à la ferme, tandis que l’épicier me demandait en douce : « Le Sénégalais qui est chez vous, il dort dans un lit ? Il mange avec une fourchette ? », questions qui par leur absurdité me laissaient totalement perplexe.

Après la débâcle de juin 1940, tous les soldats du village étant rentrés sauf mon grand-père, ma famille, sans nouvelles, se demanda s’il était mort ou prisonnier. Avant de le voir revenir triomphalement trois semaines après les autres. Bloqué par l’avancée allemande à La-Charité-sur-Loire, il avait refusé avec sa section d’être fait prisonnier et avait vécu caché dans les champs en attendant que la vigilance allemande se relâche un peu. Puis une nuit, il avait réussi avec tous les hommes qui lui faisaient confiance à traverser la Loire et à regagner la zone libre.

L’histoire avait visiblement marqué les esprits à La Chapelle-des-Pots, car plusieurs anciens évoquent encore devant moi l’exploit de mon grand-père tout comme le fait que les sept frères de la génération précédente avaient échappé à la grande faucheuse, estimant que nous avions bénéficié d’une chance inouïe.

En fait notre famille a eu son lot d’ennuis et de souffrances comme toutes les familles, mais entendre notre grand-père minimiser les aléas de l’existence et répéter que les Viollier avaient la « baraka » nous a donnés une confiance en nous inébranlable. Et quand une récolte s’annonçait bonne et qu’avec un grand sourire mon grand-père annonçait qu’il allait « casser la baraque », l’expression me semblait découler de la même logique.

J’ignore si mon grand-père avait appris ce mot fétiche pendant son séjour en Afrique du Nord ou à l’arrivée des « pieds noirs » dans notre village, mais son parler positif, que n’auraient pas renié des psychologues, a eu des effets considérables sur notre parcours. En cas de difficulté, nous gardons toujours le sentiment, mon frère et moi, que nous allons nous en sortir et finir par triompher… Si ce n’est pas un beau viatique !

Et je repense à ce premier combat de boxe, disputé en 1972 à Paris, où mon entraîneur de l’époque, aussi surpris que moi de me voir proclamé vainqueur, m’avait dit en se marrant à la descente du ring : « Cherche pas, mon gars, t’as la baraka ! ».

Dans la même série :

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/26/rabibocher-na-rien-dallemand/

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/24/9116/ (« Hâte de lutiner « )

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/08/grand-homme-incontinent/

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/16/caparaconne-et-pret-pour-lecole/

 

Une réflexion sur “T’as la baraka, mon gars !

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