Tarabiscoté, donc costaud

Quelle désillusion, j’ai longtemps cru qu’un dessin tarabiscoté, c’est un dessin remarquable et musclé !

Une des rares photos de mon enfance me permet de dater les faits avec précision. En juillet 1954, dix mois après ma naissance, mon grand-père et son frère labouraient encore leurs terres avec des bœufs. Si un tracteur Pony rouge améliora ensuite la vie de la ferme, les travaux de force restaient monnaie courante quand on faisait de la polyculture. Entre le pailler à édifier au moment des moissons, les sacs de pommes de terre à « charroyer » comme on disait chez moi ou la hotte à porter pendant les vendanges, il n’y avait vraiment pas besoin d’aménager une salle de sports à domicile. Plusieurs anciens m’ont d’ailleurs raconté que sur un pari de fin de banquet, mon grand-père avait réussi à emmener jusqu’à sa vigne, distante de plusieurs centaines de mètres de la ferme, deux sacs d’engrais pesant cinquante kilos chacun, c’est-à-dire son poids.

Autant dire que lorsque nous nous retrouvions dans les champs, les frêles, les « chétis » (chétifs), les malingres en prenaient pour leur grade. « Celui-là, il est monté pour le goujon » rigolaient les deux frères par allusion au fil très fin nécessaire pour capturer ce poisson méfiant. Et lors des pauses autour de la bouteille de limonade au frais sous un arbre, mon grand-père ou son frère n’hésitaient pas à me demander de tâter leurs biceps, avant de désigner les modestes renflements sur mes bras et de dire : « Allez à ton tour de nous montrer tes biscoteaux ! ». Et mon grand-père de conclure après cette peu édifiante présentation : « L’important, c’est surtout que tu les montres à l’école ! ». Ce qui était très gentil de sa part, car il savait que j’étais un très bon élève.

Autant je pouvais être chahuteur et turbulent pendant les récréations – pour avoir shooté dans un boulet de charbon qui avait atterri dans le mollet de la surveillante générale que je n’avais pas vue, j’eus droit à ma première consigne quinze jours après mon entrée en sixième avant d’y repartir la semaine suivante pour une bagarre ! -, autant je trouvais extraordinaire que des adultes viennent partager leurs savoirs avec les enfants que nous étions et tout, absolument tout, m’intéressait. Le soir, à la maison, je relisais mes livres scolaires avec plaisir, en particulier ceux d’histoire et de géographie qui me faisaient beaucoup rêver. Et je dois l’avouer avec un peu de honte, arrivé à neuf ans au collège et plus jeune de la classe, donc malmené, j’étais un affreux compétiteur et ressentais un vrai chagrin quand je ne terminais pas premier.

Cette année de cinquième qui s’achevait avait été marquante à deux niveaux. Mon père après avoir été prof de gymnastique vacataire puis instituteur, avait été nommé professeur de français au collège de Chasseneuil, nouvelle qui ne me réjouissait guère car je redoutais de l’avoir comme enseignant. Crainte confirmée mais un peu vaine : autant il était un père erratique et peu présent, autant il s’avéra un excellent professeur à l’originalité consommée, n’hésitant pas à arriver avec des coupures de presse dans les poches pour commenter l’actualité, à exprimer clairement ses points de vue souvent iconoclastes, et nous donnant surtout une immense envie de lire et de comprendre le monde qui nous entourait. Dès le mois de septembre, il avait été clair avec moi : « Quoiqu’il arrive, tu ne seras pas premier. Je ne peux pas faire ça, mais si tu mérites la première place, je te le dirai. » J’avais bien un peu râlé pour la forme (Ce maudit esprit de compétition !) tout en trouvant assez logique ce qu’il me disait. Une surprise de taille m’attendait cependant fin juin. J’avais obtenu le premier prix (à l’époque on distribuait encore des livres aux meilleurs élèves) dans toutes les disciplines sauf deux : le dessin où je maniais mon crayon comme une truelle et la composition française où je n’avais aucune illusion à avoir connaissant le caractère ferme de mon père. Pourtant peu de jours avant la distribution des prix, il me fit une énorme surprise en me convoquant dans son bureau où s’entassaient toujours des monceaux de rédactions à corriger. « Tu mérites incontestablement le prix de français, cette année même si tu sais que je ne peux pas te l’attribuer. Donc, tu vas aller à la librairie te choisir le livre qui te fait plaisir. Je te l’offre et je passerai le payer ». Un geste de grande classe qui m’avait marqué.

Sitôt l’école terminée, j’étais parti passer un été enchanteur à la ferme de mes grands-parents, où je redevenais un enfant à l’esprit libre sans avoir à être, comme pendant l’année scolaire, le témoin de lourds et perpétuels conflits familiaux. Je me souviens très bien que cette année-là quand on rentrait des champs, j’avais décidé de sortir mon livre d’histoire pour… recopier les illustrations. Je n’avais pas d’appétence spéciale pour le dessin, mais je ne supportais pas l’idée de faire baisser ma moyenne à cause de cette matière. Mes grands-parents, mon arrière-grand-mère, mon oncle s’intéressaient tous à ce que je faisais et me montraient toujours beaucoup de bienveillance. Ce jour-là, j’avais sué gouache et eau pour dessiner Roland à Roncevaux, jouant du cor pour alerter ses troupes avec à ses côtés sa fidèle épée Durandal. « C’est un peu tarabiscoté ton truc ! » me dit en riant mon oncle.  J’étais aux anges, ma libre interprétation des mots m’ayant persuadé que ma famille trouvait que mon dessin avait des… biscoteaux. J’ai donc multiplié tout l’été des dessins de costaud avec moult détails et nombre de vaines complications.

Est-il utile de préciser que je n’ai jamais eu le prix de dessin de toute ma scolarité…

Dans la même série :

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https://jeanyvesviollier.com/2020/04/26/rabibocher-na-rien-dallemand/

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4 réflexions sur “Tarabiscoté, donc costaud

  1. Chasseneuil…. le Chasseuneil du sieur Raffarin ?

    Ton père serait-il celui qui lui a enseigné la fameuse Raffarinade « le oui a besoin du non pour gagner contre le non » qu’il a utilisé plus tard dans un anglais d’anthologie ?

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