Un curé qui se fait sonner les cloches

Pour résoudre un problème avec le clergé, quelques bouteilles valent parfois beaucoup mieux qu’un long discours.

Mon grand-père avait une façon bien à lui de diriger sa commune. Il savait que la gentillesse de son épouse n’avait d’égale que son incapacité à tenir sa langue.  Aussi, lorsque qu’il avait en tant que maire quelque message non-officiel à faire passer à un de ses administrés, il entonnait en direction de sa femme sa formule magique préférée : « Surtout, tu ne le répètes pas ! ». Présent toutes les vacances scolaires, je connaissais parfaitement les habitants du village et j’arrivais à cet âge enchanté de la préadolescence où l’on commence à très bien décoder les petites manigances des adultes tout en passant encore suffisamment inaperçu pour pouvoir capter toutes les conversations sans que l’on ne se méfie de vous.

Ma grand-mère Raymonde vivait son heure de gloire quotidienne à partir de dix-huit heures, peu après la traite des vaches. Elle avait toujours vendu son lait aux voisins, mais, curieusement, depuis qu’elle était devenue la femme du maire, les gamins étaient plus rares, remplacés par leurs mères qui semblaient ravies d’échanger avec elle. Le rituel était immuable : « Je vous fais confiance car je sais que vous êtes discrète, mais mon mari est très en colère contre Coco qui est en train d’empiéter sur le terrain municipal et il va lui envoyer les huissiers ». Autant de bidons de lait remplis, autant de messages distribués. Dès le lendemain, le drôle de Coco qui avait succombé à la tentation d’agrandir son domaine, le sport national de la paysannerie française, était informé de la colère du maire et tout se réglait en douceur sans qu’il soit besoin de faire appel au garde-champêtre et à son tambour annonçant un « Avis à la population » ou de dépenser de l’argent pour des huissiers.

Outre la vie de la ferme et la compréhension de la nature, mon grand-père avec sa nouvelle écharpe tricolore m’offrait désormais à chaque séjour un magnifique cours d’instruction civique grandeur nature. Je ne ratais jamais une occasion de l’accompagner à la mairie où j’étais impressionné par sa volonté de défendre ses administrés et sa combativité lors de ses échanges téléphoniques avec le sous-préfet ou un membre de l’administration. Je l’idéalise sans doute, mais j’ai vraiment le sentiment que le souci de valoriser sa commune, d’être économe et d’assurer le bien commun de tous était chez lui une préoccupation absolue. Peut-être parce qu’il était Vendéen, parfois encore traité de « migrant » trente-cinq ans après son arrivée dans le village, et qu’il tenait à prouver aux Charentais sa valeur. Souvent après avoir accompli une longue journée dans les champs et opéré la traite de ses vaches, il passait à la mairie pour s’assurer qu’aucun courrier fâcheux n’était arrivé, puis repartait en voiture planter des jeunes plants de fleurs que son épouse avait fait pousser dans le jardin afin d’embellir le village. En le voyant, les gens s’arrêtaient pour engager la conversation avec lui et j’admirais son aisance de conteur-né ayant toujours un mot aimable pour tous.

Pourtant, en ce début d’été 1966, je perçois vite que quelque chose ou plutôt quelqu’un agace prodigieusement mon grand-père : « Il m’emmerde ce curé, Il m’emmerde ! ». Je comprends que l’homme en soutane est venu le voir pour lui réclamer l’électrification de la cloche de l’église. Le devis s’élève à 3 000 francs de l’époque et mon grand-père a refusé, estimant que la dépense est trop importante pour une petite commune rurale comme la sienne. Jusque-là, leurs rapports sont plutôt bons, car le curé est d’origine vendéenne tout comme lui. Fureur de mon grand-père lorsqu’il apprend que le dimanche suivant le curé, lors de son sermon, a fustigé l’attitude du maire.

« Celui-là, on va lui sonner les cloches et il va s’en souvenir !» me confie mon grand-père. J’avoue que l’expression m’amuse au-delà de tout car si je suis habitué à ce qu’on sonne les cloches sévèrement aux enfants turbulents et aux élèves médiocres, j’ai quelque peine à imaginer comment on fait dans le cas d’un homme qui est censé avoir Dieu comme allié.

« Raymonde, si tu es d’accord on invite à déjeuner mercredi, le curé, le facteur et le garde-champêtre » Cordon bleu réputée, ma grand-mère adore recevoir une grande tablée et ne soulève aucune objection. Profitant du moment de répit que constitue la traite des vaches, je demande à mon grand-père : « Pourquoi tu as invité le facteur et le garde-champêtre ? »  Le paysan madré sourit : « Pour que tout le village soit au courant de ce qui va se dire »

Avec trois invités « rompus à la picole » et qui « biberonnaient déjà en culottes courtes », l’apéritif me rappelle certaines consignes des entraîneurs de rugby : « On attaque à fond dès le coup d’envoi et ensuite on accélère ». Les « jaunes » s’enchaînent, des pastis tellement compacts qu’ils ressemblent à des sacs de ciment versés dans un verre, et au moment de passer à table chacun a déjà le verbe haut. Le curé est installé « à la place du mort », comme on dit dans la famille, c’est-à-dire entre mon grand-père et son frère qui vont veiller avec une attention soutenue à ce qu’il puisse étancher sa soif. Premier coup de théâtre : dès les entrées, le garde-champêtre se lève soudain et va s’allonger à l’ombre dans le petit jardin qui fait face à la maison. Contre-performance inhabituelle pour ce buveur de fond : c’est sans doute un des premiers signes avant-coureurs de la cirrhose qui l’emportera moins d’un an plus tard.

Après les poulardes rôties, le facteur commence à lâcher prise. Il bredouille une excuse, s’empare de son vélomoteur qui lui sert de béquille, avant de s’affaler dans le fossé à une centaine de mètres de la ferme pour une sieste réparatrice.

« Ce sacré curé, j’ai bien cru qu’il allait nous avoir » racontaient en se marrant les deux frères, quelques jours plus tard. Aussi frais qu’Obélix après avoir avalé douze sangliers rôtis, l’ensoutané vendéen ne semble en effet nullement entamé par le petit encas solide et surtout liquide qui lui est proposé. Heureusement ma grand-mère à qui rien n’échappe va sauver la situation et l’honneur de ses hommes. « Monsieur le curé, après le dessert, vous prendrez bien des petites prunelles à l’eau de vie que j’ai gardées pour les grandes occasions ».

Visiblement les prunelles ne constituent pas un péché pour l’invité. Et le curé de se resservir, de se resservir, avant de se lever, de prendre un congé titubant et de se mettre à chanter à tue-tête dès la porte franchie « J’ai deux grands bœufs dans mon étable ». Les bras en croix, occupant à lui seul toute la chaussée qui le mène au presbytère, l’homme en soutane alterne ensuite chansons païennes et jurons à faire rougir une nonne, sous l’œil effaré de tous les habitants du village se demandant d’où vient cet inhabituel chahut.

Le dimanche suivant, lors du sermon, le curé tenta une ultime fois d’évoquer l’électrification de la cloche, mais les rires mal étouffés, les messes basses et les coups de coude goguenards des paroissiens, l’incitèrent à changer très vite et définitivement de sujet.

Deux ou trois jours plus tard, René Audouin, l’adorable instituteur du village et aussi adjoint du maire, m’adressa une bourrade amicale : « Sacré Auguste, tout de même ! Ton grand-père, c’est vraiment un artiste dans sa façon de résoudre les conflits ».

4 réflexions sur “Un curé qui se fait sonner les cloches

  1. Votre papier me fait penser irrésistiblement à cette plaisanterie, que vous connaissez sans doute, en forme de devinette : « pourquoi Jésus, après sa résurrection, est d’abord apparu à des femmes ? Réponse : « pour que la nouvelle se répande plus vite ».

  2. Jean Yves, ce que vous racontez si bien me fait terriblement penser à ce que chante le groupe Nadau, de la poesie, de l humour de la provocation !!

Répondre à Pocrain Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s