La confiture des feignasses

(Chronique publiée dans La Semaine du Pays basque du 12 novembre 2021)

Seriez-vous prêt à confier à un inconnu tout ce qui se passe dans votre chambre à coucher ? Bien sûr que non ! Il en va de même au niveau des intentions de vote. La désarmante naïveté des sondeurs réside dans le fait qu’ils croient à la sincérité des personnes qu’ils interrogent. Même si on déplore souvent des taux d’abstention élevés, les Français forment un peuple très politique, souvent passionné de vie publique et plutôt averti en matière électorale.

Que ce soit à propos de leur chambre à coucher ou de leurs intentions de vote, les gros malins interrogés par les sondeurs racontent ce qu’ils veulent et c’est souvent fort loin de la réalité. À l’arrivée, une approximation garantie qui fausse complètement la vie politique. À en croire les instituts de sondage, Balladur était imbattable en 1995, Jospin intouchable en 2002, Juppé puis Fillon irrattrapables en 2017. On connaît la suite : des plantades spectaculaires pour ces loosers magnifiques que sont les sondeurs, adeptes des chiffres chiffonnés, des pronostics en toc et des courbes fourbes.

Et pourtant, à chaque présidentielle, les sondeurs continuent de sévir, car ils arrangent bien tout le monde. Et tout d’abord la presse qui, au lieu de faire son

boulot consistant à analyser les programmes et décortiquer les propos de chaque candidat, peut, grâce à cette inépuisable confiture des feignasses généreusement fournie par les sondeurs, tartiner sur la campagne présidentielle façon Grand Prix de l’Élysée : « Tandis que le cavalier Macron caracole en tête, Peste-brune Zemmour entame une remontée spectaculaire et devance désormais d’une courte tête Peste-blonde Marine qui semble fléchir ». Malheureusement, on caricature à peine.

Vous imaginez une campagne présidentielle sans le moindre sondage ?

On ne félicitera donc jamais assez le quotidien Ouest-France pour la décision radicale qu’il vient de prendre. Ne plus commanditer le moindre sondage électoral en vue de la présidentielle ! « Le temps passé à les commenter détourne les personnalités politiques et les médias de l’essentiel » écrit Xavier Lefranc, rédacteur en chef du grand quotidien.

Vous imaginez une campagne présidentielle sans le moindre sondage, où on ne saurait rien du ressenti de ses compatriotes, où il faudrait prendre la peine de lire les programmes où on devrait écouter les candidats pour se forger sa propre opinion au lieu de faire du suivisme derrière les fumeuses « intentions de vote » ?  Ce serait le retour à la démocratie originelle, l’oubli du conformisme de pensée, l’impossibilité de se laisser aller à une désespérante tendance moutonnière. On le sait, la remontée annoncée par les sondeurs d’un candidat, même si elle ne correspond pas à la réalité, incite « mécaniquement » d’autres indécis à voter pour le postulant pointé du doigt par les faiseurs de courbes.

Ne rêvons pas : la suppression des sondages en période électorale se produira sans doute le jour où il n’y aura plus dans ce pays que des élus honnêtes, c’est-à-dire jamais. Mais les autres médias feraient bien de s’inspirer de la décision prise par le plus grand quotidien régional de France.

Car en définitive le sondage est à la démocratie ce que le film porno est à l’amour : une gesticulation sans grande signification.

Mais que fait la gauche ?

(Chronique publiée dans La Semaine du Pays basque du 15 octobre 2021)

Marie est aide-soignante en Pays basque intérieur depuis moins d’un an. Elle visite chaque jour entre douze et quinze personnes, commence sa journée à 6 heures du matin et la finit à 20 heures passées. Sur son téléphone, une application lui donne son programme quotidien qui change sans arrêt. Alors quand elle se retrouve avec un trou entre deux clients, Marie qui depuis ses débuts a déjà parcouru 35 000 kilomètres dans sa voiture hors d’âge, dort quelques minutes en pleine forêt, ce qui fait trembler sa famille. Considérée comme apprentie, elle touche dans les mille euros par mois.

Antton travaille dans la restauration depuis dix ans. À propos des patrons voyous, les mêmes qui à la télé se plaignent de ne pas arriver à recruter, il pourrait vous en raconter, entre les heures supplémentaires jamais comptabilisées, les coupures de deux à trois heures l’après-midi non défrayées et les pourboires entreposés dans un pot commun par les clients, pot dans lequel certains patrons puisent sans vergogne.  Antton lui aussi dort dans sa voiture pendant les pauses, car avec ses deux enfants, il ne peut se permettre d’augmenter ses frais d’essence.

Face aux nouveaux pauvres, la gauche ratiocine et regarde ailleurs

L’histoire des pourboires payés en carte bleue et défiscalisés l’a consterné. Si Macron, au lieu de faire du théâtre avec Brigitte dans son lycée, avait effectué quelques jobs d’étudiant dans sa jeunesse, il éviterait de se ridiculiser en proposant des solutions qui ne peuvent sortir que du cerveau d’un énarque aux mains blanches.

Pour Marie, pour Antton et pour tous ces nouveaux pauvres, c’est-à-dire des gens qui travaillent à plein temps et n’arrivent pas à s’en sortir, la moindre hausse du gaz ou de l’essence, fiche par terre des mois et des mois d’économies pour tenter de survivre. Et que fait la gauche pendant ce temps-là ? Elle ratiocine et regarde ailleurs.

Anne Hidalgo, absolument pas consciente du ridicule de ses propos, nous explique, quand elle ne fait pas le mur, qu’il faut lui faire confiance « car elle sait gérer ». Yannick Jadot que les socialistes sont bien gentils mais qu’on ne peut gouverner sans une « vraie culture écologique ».

Mais tous ces petits marquis et marquises de la gauche bien-pensante, labellisés bobos certifiés, n’ont pas l’idée de s’attaquer au problème le plus urgent qui soit, à savoir que le salaire minimal doit être relevé et permettre à ceux qui travaillent de vivre dans la dignité. Bien sûr les patrons vont hurler, bien sûr les experts économiques professant sur télé Bolloré vont affirmer qu’une telle mesure nuirait à la compétitivité de la France.

En 1981, François Mitterrand, sans doute pour faire croire qu’il était de gauche, avait augmenté le salaire minimal de 10%. Résultat, les familles modestes ayant rarement des comptes aux îles Caïmans, l’argent gagné avait été immédiatement dépensé et avait irrigué l’économie française, dynamisée par cette mesure.

À cette époque, la gauche représentait encore en France la moitié des électeurs, ce qui n’est plus le cas depuis longtemps. Les sondages ne la créditent plus que de 25% d’intentions de vote. Au vu de son autisme à l’égard des plus démunis, elle n’a que ce qu’elle mérite.