37°2 le matin et 1650 € le soir

Oubliés, les prolos, les déclassés qui peuplaient les romans de Philippe Djian ! Maintenant, comme ses confrères, c’est vive l’écriture de classe… sociale.

Philippe Djian pose devant la plage du Miramar (Photo La Dépêche)

Non seulement Philippe Djian est un immense écrivain que Bisque, Bisque, Basque ! révère particulièrement, mais il a en plus le bon goût d’adorer Biarritz, où il s’est installé en famille. Et question virtuosité de l’écriture, Djian ne craint pas grand monde comme il l’a démontré dans Doggy Bag saison 1 à 6, publié chez Julliard entre 2005 et 2008, où l’auteur parodie les mécanismes des séries télé américaines.

Je partage sa conviction que l’écriture s’apprend et se travaille comme toute discipline, j’ai du respect pour l’écrivain et tout autant pour la libraire Le Festin Nu qui s’efforce de faire vivre la littérature. Alors comment expliquer le malaise ressenti à la lecture de l’article de Sud Ouest daté du 8 février ?

L’article de Sud Ouest du 8 février . Information ou publi-reportage?

Caroline Dupèbe, la libraire à l’initiative de cet atelier, vole au secours de son poulain. « Parce qu’il s’agit de littérature, il faudrait que les auteurs ne soient pas payés ? » Bisque, Bisque, Basque ! n’a jamais dit cela, mais s’étonne simplement du prix demandé aux participants : 1200 € pour vingt-quatre heures d’enseignement.

« Philippe Djian veut transmettre, il retravaille les textes, poursuit Caroline Duprène. C’est une vraie formation. Plusieurs participants ont été édités à la suite de ses cours. » Avant d’asséner l’argument massue : « Vous êtes le premier à vous étonner du prix. ça ne coûte pas plus cher qu’une formation professionnelle. Nous avons d’ailleurs énormément de demandes d’inscription ».

Des arguments qui semblent un peu fallacieux. Transmettre, c’est donner et non vendre. Quand d’anciens rugbymen internationaux viennent gratuitement s’occuper d’une école de rugby, ils transmettent effectivement leur passion à des plus jeunes. Comme tous ces bénévoles, animateurs d’associations, qui chaque jour éduquent, apprennent, expliquent à d’autres la cause qui les passionne.

Dans cette opération commerciale, Djian se contente de vendre son renom et son savoir, ce qui est parfaitement respectable… à condition de le dire. De la même façon, évoquer le coût des formations professionnelles peut prêter à sourire. Les formations professionnelles sont financées dans presque tous les cas par l’entreprise qui emploie le salarié ou par Pôle-emploi pour aider un chômeur à s’en sortir. La comparaison semble donc non-fondée.

Certes Philippe Djian n’est pas Neymar ou Sarkozy. En ces temps de Macronie décomplexée, où les plus puissants ne cachent plus leur voracité, ce très grand auteur reste beaucoup moins cher qu’un footballeur en goguette du Paris-Saint-Germain, qu’un ex-président de la république devenu conférencier ou même qu’une Camille Laurens qui, sous la flamboyante bannière de Gallimard, n’hésite pas à demander 1500 euros les vingt-quatre heures de cours.

http://www.ateliersdelanrf.fr/camille-laurens/

Mais face à ce nouveau business littéraire (Si Djian réunit 11 participants, il touchera 1650 euros par séance de trois heures), je ressens comme les journalistes de France-Culture, un peu de gêne aux entournures du stylo. Pour avoir été le petit fils d’un métayer et rêvé de journalisme, sans même oser le dire à mon entourage familial, je sais ce qu’on peut ressentir en voyant passer des trains réservés aux privilégiés et inaccessibles aux autres. Il me semble que Djian et Le Festin Nu auraient pu avoir un geste, faire payer les plus riches, ce qui est normal, mais laisser aussi une petite place à l’adresse d’un ou deux démunis au stylo prometteur.

https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-culturelle-dantoine-guillot/honteux-ateliers-decriture

Philippe Djian s’est toujours vanté de se tenir loin du « système », affichant son mépris pour l’académie ou les prix. Ancien docker ou péagiste d’autoroute, ses premiers romans mettaient en lumière des prolos, des déclassés tandis que le principal souci du romancier restait la classe de son écriture. Même si je continuerai à acheter ses romans, quelle déception de voir un immense écrivain passer d’une écriture classe à une écriture de classe !

Les matins chagrins de Séguin

Dans un livre touffu mais passionnant, Arnaud Teyssier dresse le portrait de l’homme qui a éclaboussé la droite de son talent.

Tous ceux qui s’intéressent à Philippe Séguin ont en tête cette image d’un enfant de six ans ployant sous les poids des médailles militaires de son père, tombé au champ d’honneur quatre ans plus tôt. Quand un jeune garçon n’a pas un père biologique ou de substitution pour le prendre par la main, fendre la foule devant lui et l’aider à entrer dans le monde des adultes, cet enfant, quelles que soient ses qualités, se cognera à vie à des conventions qui lui échappent, collectionnera les déconvenues et, étonné de se voir sans cesse devancé par un cortège de médiocres, se murera immanquablement dans une grande solitude. Quand son père est un lâche qui a fui ses responsabilités, l’enfant pourra à la rigueur s’en accommoder et, à force de résilience, s’inventer une vie où il deviendra le père vertueux qu’il n’a pas eu. Mais si par malchance suprême, le père est un authentique héros unanimement salué par tous, l’errance à vie provoquée par l’impossibilité d’égaler le modèle est garantie.

Normalien et énarque, Arnaud Teyssier a travaillé avec Philippe Séguin à l’Assemblée nationale. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a rédigé avec ce « Philippe Séguin, le remords de la droite » une biographie autorisée, même s’il a eu accès aux archives familiales. Bluffé (qui ne le serait pas ?) devant l’intelligence, la capacité de travail et la hauteur de vue de celui qui était à l’évidence une grande pointure politique, l’auteur fouille aussi avec beaucoup de lucidité du côté de ses failles, de son perfectionnisme déconcertant souvent qualifié de mauvais caractère, ou de ses errances politiques et alliances improbables qui l’éloigneront petit à petit du pouvoir.

Ma première rencontre avec « l’ogre » Séguin date de 1986, alors que j’étais journaliste à L’Équipe. Ministre des Affaires sociales du gouvernement Chirac et maire d’Épinal (Un cumul de mandats tout à fait banal à l’époque), le fervent lecteur du quotidien sportif qu’il était, s’était étonné que le championnat du monde de pétanque organisé dans sa ville reste ignoré de la presse. La remarque était pertinente et il était logique de couvrir l’événement, mais le caractère de l’homme était déjà tellement établi que, de mots d’excuses en défections soudaines et inopinées des reporters attitrés, je m’étais retrouvé envoyé spécial d’office, sous prétexte que j’étais celui du journal qui aimait le plus la politique. Je me souviens d’échanges passionnants dans l’avion qui nous conduisit du Bourget à Épinal, d’anecdotes désopilantes sur ses débuts de reporter au Provençal et d’un dîner où je n’avais jamais vu quelqu’un capable d’engloutir de telles bouchées.  Disons-le tout net, Séguin a tout de suite compris qu’intellectuellement, face au jeune reporter que j’étais, il pouvait ne faire qu’une bouchée de moi, et il eut l’élégance de ne pas trop le montrer.

Lors de mon arrivée au Canard enchaîné en 1997, j’ai eu la surprise de voir à quel point il était apprécié d’une rédaction très majoritairement à gauche. Très en pointe pour sa ville d’Épinal, l’homme a aussi mené le combat contre le traité de Maastricht avec Charles Pasqua, mais surtout, il a été le seul avec Juppé à parier en 1995 sur Chirac quand tout le monde ne jurait que par Balladur et sa chaise à porteurs. La nomination de Juppé comme Premier ministre, la prise de conscience de la méfiance de Chirac à son égard, et l’acceptation d’une présidence de l’Assemblée nationale en guise de hochet de consolation, vont développer en lui un cruel sentiment de solitude. Dans « Le Point » du 3 février 1996, Catherine Pégard écrivait : « Les doutes et la violence mêlés de Philippe Séguin sont des territoires inconnus et incompréhensibles pour Jacques Chirac » Avant de rajouter, fine mouche : « En réalité, ce que Jacques Chirac redoute chez lui, c’est ce matériau politique de base dont il est lui-même singulièrement dépourvu et qu’on appelle les convictions » Car Séguin est un pur gaulliste qui crie au fou et à la trahison des institutions quand deux ans après son élection le Président de la République veut dissoudre l’Assemblée. Une fois de plus Séguin avait raison, mais, trop seul, trop brocardé par les petits marquis de la droite qui ne lui arrivaient pas à la cheville, il n’arrivera à se faire entendre.

L’échec à la mairie de Paris sonnera le glas d’une carrière politique qui peut donner beaucoup de remords à la droite, tant le talent de l’homme est évident.

Lors de ses obsèques, le 13 janvier 2010, un de ses rares fidèles, Jean de Boishue, traduira à merveille la complexité de son mentor : « Pour nous qui formions son premier cercle, il était, au sens propre, un maître à penser. Mais aimer Séguin était toute une affaire. J’ai toujours pensé que Philippe détestait ceux qui l’aimaient, parce qu’il ne supportait pas qu’on lui dise en face ses quatre vérités. Il ne supportait pas non plus de se regarder dans un miroir. Par lâcheté masculine ? Un peu sans doute, mais surtout parce que mieux que n’importe qui, il savait, en réalité, combien les sautes de son caractère, son laisser-aller physique et sa passivité dans certaines circonstances privaient le France de sa stature d’homme d’État. Séguin, c’était une figure unique, un mélange de Jaurès et d’Oblomov, ce héros du roman de Goncharov frappé du mal de vivre »

Non, décidément non, on ne se remet pas d’un père absent pendant l’enfance.

« Philippe Séguin, le remords de la droite », Arnaud Teyssier, éditions Perrin, 412 pages, 24 €.

Apostrophe à un petit fripon

Bernard Pivot l’avoue sans ambages : le corsage de sa voisine l’intéresse davantage que l’ouvrage qu’il a en main.

Manifestant un talent certain pour l’erreur de jugement, j’avais écarté avec mépris « La mémoire n’en fait qu’à sa tête », estimant qu’Albin Michel avait publié cet ouvrage du président de l’Académie Goncourt dans l’espoir d’un retour sur investissement. N’étant pas à une contradiction près, je continuais pendant ce temps à me régaler des tweets de l’intéressé,- 570 000 abonnés tout de même !- toujours drôles et inattendus.

Avec « La Mémoire n’en fait qu’à sa tête », n’attendez pas de l’ancien présentateur d’ « Apostrophes », un récit détaillé et linéaire de son existence. Pivot nous offre les perles, à nous, de composer le collier. Partant à chaque fois d’une citation d’un écrivain, Pivot extrapole et nous conduit, à travers de courts récits souvent très réussis, dans des chemins de traverse irrésistibles. Son enfance de fils d’épiciers lyonnais, sa propension à la rêverie, son incapacité à opter pour une carrière avant de se révéler au Centre de Formation des Journalistes, mais aussi, plus surprenant, son baiser avec un garçon « pas mal » quand il était pensionnaire chez les frères du Sacré-Cœur à Lyon,  ou sa liaison amoureuse avec la poétesse Louise Labé, décédée en… 1566.

 L’octogénaire un peu polisson n’hésite pas à évoquer « les filles bandantes », les « baisers qui chamboulaient nos parties de colin-maillard » ou les décolletés, « ces tendres cachettes ouvertes » où il fait bon plonger, comme dans le livre de Pivot.

 « La mémoire n’en fait qu’à sa tête », Bernard Pivot, éditions Albin Michel, 230 pages, 18 €.

 

EXTRAIT

 Nombril et arobase

« La mode d’été incitant les jeunes filles à se promener le nombril dénudé, Milan Kundera considère qu’après les cuisses, les fesses et les seins, « ce petit trou rond détient le quatrième pouvoir de la séduction féminine ».

Cependant, contrairement aux trois autres appas, différents pour chaque femme, « tous les nombrils sont pareils ». Il existe donc selon Kundera, un érotisme fondé sur la similitude et la répétition.

Sitôt apparue sur nos ordinateurs, l’arobase des adresses électroniques m’a semblé ressembler beaucoup au nombril. Mêmes rondes et étroites géographies repliées sur elles-mêmes. Mêmes attaches circulaires. Universellement répandus, autant nécessaires l’un que l’autre, le nombril et l’arobase sont si évidents et si discrets qu’on ne leur prête guère d’attention. Il y a pourtant en eux une part de magie. Le nombril est une cicatrice qui remonte aux origines de l’homme ; la minuscule arobase est un caractère qui nous met en relation écrite avec la planète.

Ils se ressemblent encore en ce qu’ils ne sont que des auxiliaires, des intermédiaires.

Le plus important est quand même ce qui précède et suit l’arobase. De même, ce qui se situe au-dessus et au-dessous du nombril – pardon Milan Kundera – concourt avec plus de liant à la communication érotique. »

Le désœuvré magnifique

Jacques de Bascher n’a rien fait de sa vie, mais a durablement bouleversé celles de Karl Lagerfeld et Yves Saint-Laurent.

Un miroir n’est pas a priori un objet très passionnant. Mais si ce miroir vous permet d’observer à la dérobée un univers qui vous est totalement inconnu, alors la perspective change du tout au tout. Fils de bonne famille, à l’évidence très beau et plutôt cultivé, Jacques de Bascher, en arbitre des élégances qui se respecte, passe un temps considérable devant sa glace et ne fait strictement rien de sa vie, si ce n’est un modeste court-métrage en 1977 pour annoncer la première collection de prêt-à-porter de Karl Lagerfeld chez Fendi. Un tournage épique à Rome, avec un metteur en scène qui n’arrive pas à travailler avant dix-sept heures et qui arrête à la tombée du jour pour aller se poudrer le nez et profiter de la nuit romaine.

« Tout ce qui se dit la nuit ne voit jamais le jour », aimait à répéter à ses amants de passage l’excentrique dandy. Jacques de Bascher a vingt ans quand il croise Karl Lagerfeld et déjà une belle carrière de provocateur né. Ils vont vivre dans le sillage l’un de l’autre pendant dix-huit ans. « Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo » se remémore le grand couturier allemand. « Il s’habillait comme personne avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables ». Karl installe son amoureux dans une de ses garçonnières et, bien plus porté sur le travail que sur le sexe, refuse absolument de savoir ce qu’il fait quand ils ne sont pas ensemble.

Tout ce petit monde se retrouve le soir rue Saint-Anne et côtoie d’autres bandes amies, comme celle de Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Ce dernier, dont la relation avec Pierre Bergé s’étiole, va concevoir une passion violente pour le dandy désinvolte. Passion, puis cris, insultes, larmes. Pierre Bergé, décidément aussi odieux quand il était jeune qu’il l’est maintenant, s’en mêle et manque un soir d’en venir aux mains avec Karl Lagerfeld au 7, le QG des deux bandes de la rue Sainte-Anne. Le couturier allemand, qui apparaît sous un jour très sympathique dans ce livre, préfère rire de tout ce cirque : « Je suis un puritain de la pire espèce. Mais les histoires de Jacques m’amusaient. Plus différent de moi, on ne peut pas trouver. L’histoire avec Saint-Laurent, évidemment, j’étais au courant. J’étais très ami avec Yves depuis vingt ans».

Pierre Bergé commère partout en racontant que la liaison entre Bascher et Saint-Laurent a délibérément été organisée par Lagerfeld pour déstabiliser leur maison de couture, ce qui en ces temps de grande liberté sexuelle paraît pour le moins hasardeux. Il insulte aussi publiquement Yves Saint-Laurent : « Je n’ai jamais compris comment tu avais pu tomber amoureux d’un séducteur d’opérette efféminé, fat et mal monté » La grande classe !

Désormais irréconciliables, les deux bandes vont abandonner de plus en plus la rue Sainte-Anne pour fréquenter Le Palace, le temple des excentricités de la rue du faubourg Montmartre. C’est l’époque des excès, de la démesure, du tout est possible, avant que le SIDA ne vienne modifier définitivement les comportements. Jacques de Bascher est devenu totalement dépendant de la cocaïne, ce qui n’empêche pas Karl Lagerfeld de continuer à l’aimer et à le soutenir. « J’admire les gens qui savent se détruire et aller au bout. Dans un sens, cela demande plus de courage que les égoïstes comme moi qui ne tiennent qu’à se préserver ».

Proche de la fin, Jacques de Bascher s’efforce de consoler son frère Xavier qui veille sur lui : « Ne sois pas triste si je meurs. Même si tu vis jusqu’à cent ans, tu ne connaîtras sans doute pas la moitié de ce que j’ai vécu ».

On l’aura compris, on peut être un simple miroir des vanités et mener une existence passionnante qui justifie tout à fait qu’un livre vous soit consacré..

« Jacques de Bascher, dandy de l’ombre », Marie Ottavi, éditions Séguier, 294 pages, 21 €.

Un passionnant documentaire ethnographique

Petite fourmi laborieuse, travaillant à L’Équipe, juste à côté du Palace, j’ai souvent croisé, à l’heure où nous sortions du bouclage, les bandes évoquées qui arrivaient en grand tapage devant la boîte de nuit, prenaient un verre Au vieux gaulois, le café qui était notre quartier général où même venaient carrément dans la cour intérieure de notre journal pour s’aérer les narines. Presque tous étaient avenants, rigolards et suscitaient la sympathie, même s’il y avait à peu près autant de différences entre notre monde et le leur qu’entre une gouvernante du XVIe arrondissement de Paris et ses patrons. La journaliste de Libération Marie Ottavi a fait un remarquable travail d’enquête et a parfaitement su restituer l’esprit de ces années quatre-vingts, dans ce livre qui se dévore.

L’art d’être où il ne faut pas

Remarquable photojournaliste, Daniel Velez, 79 ans, raconte dans un livre édité par son fils ses plus emblématiques clichés.

C’était une réflexion immanquable, lorsque, jeunes journalistes de L’Équipe, nous nous retrouvions dans une ville de province peu connue et que, le temps d’interviewer les sportifs et d’envoyer les articles, il était plus de minuit. « On a un photographe avec nous ? Pas de problème, il va nous dénicher une table encore ouverte ». Les photographes de presse (Ne dites pas photographes de paresse, car s’il est un métier difficile, c’est bien celui-là !), maintenant appelés photojournalistes ont toujours eu cette réputation fort justifiée de débrouillardise exceptionnelle quand les manieurs de stylos faisaient figure de gros balourds à leurs côtés. Quelques années avant mon arrivée, Daniel Velez a commencé sa carrière à L’Équipe avant de retrouver très vite son cher Pays basque. Fils d’un photographe qui avait son magasin à Saint-Jean-de-Luz, Daniel a baigné dans la technique photographique avant même de se tourner vers le journalisme.

L’ETA, le GAL et les scanners calés sur les fréquences de la police pour être le premier sur les lieux où il se passse quelque chose ont rythmé sa vie. Mais Daniel Velez a aussi gardé quelque chose du talent artistique de son père et de cette capacité du photographe à être où il ne faut pas et à voir ce qui échappe au commun des mortels. C’est un pottok récalcitrant mal maîtrisé par deux éleveurs, un surfeur octogénaire qui tombe de saisissement en voyant l’objectif, ou une magnifique composition le long d’un fronton. Et à chaque fois, l’homme interrogé par son fils Christian, passionné de photo lui aussi et devenu éditeur, vous raconte son cliché comme si sa production relevait d’une banalité totale ne méritant pas le moindre commentaire.

Pourtant à 79 ans, Daniel Velez n’a nullement perdu son instinct de chasseur d’images exceptionnel. Alors que les photographes se pressent à Aguilera, il est le seul qui, captant une agitation insolite dans les tribunes, aura le réflexe de tourner le dos à la partie et de découvrir que la mascotte Géronimo, venu assister au match dans son costume d’indien est flanquée pendant toute la partie par deux hommes de la sécurité, ce qui suscitera une grande vague d’indignation dans le milieu du rugby.

 « Ce travail, c’est vingt pour cent de métier et quatre-vingts pour cent de chance » affirme modestement l’auteur. Peut-être, mais certains grands photojournalistes, à l’image des grands gardiens de but au football, ont visiblement plus de chance que d’autres. Vous hésitez encore pour votre cadeau de fête des pères ? Ce livre superbe, qui raconte le Pays basque, son charme comme ses drames, va à l’évidence faire un triomphe dans toute votre famille.

« Une photo Une histoire », Daniel Velez, éditions Zortziko, 124 pages, 35 €.

La mutuelle des arbres

Solidaires et adeptes de la vie en communauté, les arbres, quand l’homme ne s’en mêle pas, s’entraident et se protègent.

Pour une fois la publicité dit vrai et vous ne regarderez plus jamais la forêt de la même manière après avoir lu « La Vie secrète des arbres, ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent ». Peter Wohlleben, l’auteur de ce livre qui a déjà été vendu à plus de 650 000 exemplaires, est un forestier allemand qui a commencé son métier en pratiquant comme les anciens : éclaircissement des parcelles pour que les arbres sauvegardés aient plus de place pour grandir, coupes régulières et méconnaissance absolue du fonctionnement d’un arbre. « Quand j’ai commencé ma carrière de forestier, j’en savais à peu près autant sur la vie secrète des arbres qu’un boucher sur la vie affective des animaux. » Fort heureusement, notre sylviculteur a compris avec le temps qu’un arbre ne servait pas uniquement. à produire du bois. Devenu responsable d’une forêt écologique à Hummel en Allemagne, Peter Wohlleben nous raconte et c’est absolument passionnant.

Vous imaginez les arbres commes des individus isolés tentant de survivre et profitant des déboires de leurs voisins pour étaler leurs frondaisons ? Rien de plus faux ! En fait, quand ils sont de la même espèce, les arbres s’épaulent et se protègent entre eux. Si une graine a la malchance de pousser à un endroit peu fertile, les arbres voisins par leurs racines donneront au petit rabougri les nutriments dont il a besoin pour pousser comme les autres.

Pour être fort et beau, un arbre doit grandir lentement. Dans les forêts naturelles, celles qui n’ont pas été « ordonnées » par l’homme, le rôle des parents consiste donc à empêcher leurs enfants de croître trop vite en ne lui laissant que peu de lumière. Ainsi le jeune arbre s’enracine profondément dans le sol et ne craindra rien à l’âge adulte.

Car, bien évidemment, la notion du temps pour un arbre est sans commune mesure avec celle d’un humain. Cinq cents ans constituent juste l’arrivée dans la plénitude de ses moyens pour un chêne ou un hêtre qui ne connait pas d’intervention humaine, et l’on estime que certaines souches vont vivre plusieurs milliers d’années.

En fait, notre passionné et passionnant forestier constate que les scientifiques savent bien peu de choses sur les forêts, pourtant indispensables à la vie terrestre. Dans des laboratoires, des chercheurs ont réussi à faire remonter de l’eau par capillarité à une hauteur maximale de un mètre. Mais comment font les arbres pour puiser le liquide nourricier dans la terre et aller rafraîchir leur houppier qui se situe parfois à plus de cinquante mètres du sol ? Personne jusqu’à maintenant n’a pu l’expliquer.

Wohlleben va même plus loin en remarquant que les arbres ont chacun leurs caractères. Dans la forêt qu’il observe quotidiennement, dans un même bosquet, ce sont toujours les mêmes arbres, d’un tempérament précautionneux, qui vont se dépouiller de leurs feuilles aux premiers froids, tandis que d’autres, plus téméraires, lanterneront jusqu’au dernier moment. Et le forestier d’avouer qu’il ne serait pas surpris si les scientifiques trouvaient une sorte de cerveau dans les racines de ces arbres qui savent si bien s’adapter aux conditions climatiques changeantes. Heureux de voir la souffrance animale enfin reconnue, l’auteur aimerait que l’on réfléchisse maintenant à la condition végétale   « Quand on sait qu’un arbre est sensible à la douleur et a une mémoire, que des parents-arbres vivent avec leurs enfants, on ne peut plus les abattre sans réfléchir, ni ravager leur environnement en lançant des bulldozers à l’assaut des sous-bois ».

Quand je vous disais que vous ne regarderez plus jamais un arbre de la même façon…

« La vie secrète des arbres… », Peter Wohlleben, éditions Les Arènes, 270 pages, 20,90 €.

Boudjellal le tout bon de Toulon

Boudjellal et Guazzini ont de l’estime l’un pour l’autre, ce qui n’a rien d’étonnant. Le premier justifie sa réputation de président le plus intelligent du Top 14, le deuxième raconte un management par le sexe au Stade Français.

« Je suis le plus grand escroc du rugby. Je ne l’ai jamais pratiqué de mon existence. Sauf une fois à l’école pendant dix minutes ». Que c’est bon le rugby quand il ne s’habille pas de langue de bois ! Avec « Un président ne devrait pas dire ça », malicieux clin d’œil à un autre président qui n’aura pas tout à fait réussi son quinquennat, le président du RC Toulon, Mourad Boudjellal publie un livre très personnel et tout à fait passionnant où il n’hésite pas à s’attaquer aux clichés qui encombrent encore le rugby. « Je considère qu’il existe aujourd’hui davantage de valeurs dans le football que dans le rugby, où prime l’égoïsme le plus absolu. Les fameuses valeurs du rugby constituent un gros mensonge. J’y suis depuis dix ans et je les cherche encore. Dans toutes les commissions siègent des hommes corrompus qui n’ont pas la légitimité pour y être à cause de conflits d’intérêts ».

On l’aura compris, le roi de la provocation Boudjellal ne recule devant rien et n’hésite pas à sortir la sulfateuse face à ceux qui lui déplaisent. Mais ce serait une grosse erreur de limiter son livre à quelques phrases à l’emporte-pièce. L’ancien éditeur de bandes dessinées est avant tout un homme remarquablement intelligent qui n’hésite pas à mettre sur la table les sujets qui fâchent dans une France plus divisée que jamais. Son arrivée dans le rugby et les spectateurs qui le traitent de « bougnoule », mais aussi son enfance modeste avec un père conducteur de camion et son engagement à gauche : « Ne pas faire de politique aujourd’hui s’apparente à une non-assitance à personne en danger ». Ce qui n’empêche pas Boudjellal de se montrer lucide sur les défauts d’une gauche parfois angélique. Les créateurs de richesses que sont les entrepreneurs, les commerçants, les artisans et tous ceux qui prennent des risques doivent être valorisés car sinon il n’y aura que la misère à partager.

Un président-vedette qui assume

Le président de Toulon ne cache pas son amertume d’avoir été évincé de la Ligue alors que son club constitue une des principales puissances économiques du Top 14 et que siègent des présidents qui relèvent de faillite. Goze, mais aussi Wilkinson, Dominguez, Galthié, Laporte sont ainsi racontés par l’homme au tee-shirt et ce n’est pas triste. Boudjellal est convaincu que les nouveaux présidents de club doivent être des showman qui font partie intégrante du spectacle : « J’aime bien m’amuser avec les autres présidents, les titiller. C’est une vraie forme de respect et une façon de mieux cerner leur personnalité. » Mourad reconnaît qu’il joue un rôle face aux caméras de Canal +. « J’ai essayé de créer le rôle du président-manager. D’étoffer celui de président-vedette, mouvement impulsé par Max Guazzini ».

Et pour titiller, l’ancien éditeur de bandes dessinées en connaît un rayon : « Quand je dis que Thomas Savare, le président du Stade Français, a été premier dans un concours de spermatozoïdes, je ne fais que prendre acte qu’il est né, tant mieux pour lui, avec une cuillère d’argent dans la bouche. Moi je suis né dans la basse ville de Toulon avec la colère à la bouche. ».

Boudjellal est parfaitement conscient des dangers que court le rugby progfessionnel et veut y remédier. « Nous devons offrir plus qu’une place dans un stade : un moment de vie, un moment de live, un scénario imprévisible n’obéissant à aucune trame. »

Passionnant de la première à la dernière page, « Un président devrait dire ça plus souvent » mérite d’être offert à tous les inconditionnels de rugby mais aussi à tous les amoureux de l’existence. Car comment ne pas aimer cette France, libre, généreuse, créative incarnée par Boudjellal, loin si loin de celle voulue par Marine Le Pen ?

« Un président devrait dire ça plus souvent… », Mourad Boudjellal avec Arnaud Ramsay, éditions Robert Laffont, 270 pages, 19 €.

Adorable et insupportable Guazzini

Voilà un livre que certains rugbymen professionnels vont bien se garder de faire lire à leurs épouses ! Autant Boudjellal fait dans la distance et la présidentialité, autant l’écorché vif Guazzini pratique la confidence et l’envers du décor. Comme beaucoup de joueurs des années soixante-dix, je n’ai pas été très fan de ce « rugby plume dans le cul » inventé par Guazzini. Mais l’objectivité oblige à reconnaître qu’il a réussi à draîner un public de femmes et de jeunes dans des stades qui sentaient bon la carte vermeil et que la fédération serait bien bête de se priver de son talent tout comme de celui de Boudjellal.

Chanteur de variété, ami intime de Dalida, Guazzini c’est aussi NRJ, la radio libre qui a osé défier le pouvoir socialiste, où le grand Max comptait pourtant beaucoup d’amis, en invitant sous Mitterrand les jeunes à descendre dans la rue. C’est aussi une sensibilité et un flair hors pair qui vont l’amener à tout quitter pour le rugby et à choisir des hommes en adéquation avec son projet. Entre le « minet » Guazzini et l’électricien en survêtement Bernard Laporte, aucun point commun en apparence sauf que Guazzini a su voir dans l’ancien champion de France avec Bègles le passionné avide d’apprendre d’autres codes qui allait conduire le Stade Français au sommet.

Avec un management très particulier – quand on joue au rugby, on joue, quand on se lâche on se lâche ! – qui fera du Stade Français d’avant Thomas Savare un club tout à fait à part. Grand ami de Denise qui tient un club libertin rue Quincampoix à Paris, Guazzini, à la fortune limitée, ne peut offrir aux joueurs les meilleurs salaires de la capitale, mais peut leur garantir les fêtes les plus débridées. Guazzini sera même obligé de confectionner des cartes aux juniors du club, car Denise a pour habitude de ne pas faire payer les jeunes étalons rugbymen qui viennent dans son établissement. Mais les juniors ont parlé à leurs copains de ce bon plan et c’est la cohue… Sans complexe aucun, Max raconte aussi comment il a gagné le concours de la plus grosse face à Christophe Dominici, comment il a séduit Patrick Tabacco en lui présentant la chanteuse Hélène Segara ou déniché un hôtel à six heures du matin près de l’Étoile pour rendre service à un joueur qui avait un rancard improbable avec une danseuse du Pink Paradise.

Mais, fort heureusement, Max Guazzini ne se résume pas à ces péripéties extra-sportives. Insupportable quand il raconte les engueulades adressées aux joueurs dans les vestiaires, lui qui n’a jamais joué ni poussé une seule mêlée, Guazzini peut être touchant quand il explique le marketing de son club, sa stratégie maillots, ses calendriers des Dieux du Stade ou sa très grande piété l’amenant à arroser d’eau de Lourdes les en-but à chaque finale disputée par le club de son cœur. Et l’on a mal pour lui quand il se fait injustement déposséder de son club pour un trou de cinq millions d’euros dans son budget, lié à la faillite de sa régie publicitaire qui ne lui a jamais payé… cinq millions d’euros pourtant dûs.

Depuis ce jour,  probablement une grande solitude pour ce septuagénaire portant beau, mal masquée par sa dévotion pour ses deux chiens.

Part rapport au livre de Boudjellal, « Je ne suis pas un saint », manque un peu de hauteur de vues. Mais quelle chance le rugby français a de pouvoir compter dans ses rangs deux personnages de cette envergure qui nous changent agréablement des gros pardessus qui ne pensent qu’à bouffer !

« Je ne suis pas un saint », Max Guazzini, éditions Robert Laffont, 352 pages, 21 €.