Journalisme de combat plutôt que de constat

En voulant mettre à mal Edwy Plenel, le journaliste Laurent Huberson rate son coup et réussit à nous faire apprécier encore plus le patron de Mediapart.

Rien ne me met de meilleure humeur que le sournois qui laisse délibérément traîner un râteau dans son jardin, en espérant qu’un distrait marchera dessus, et qui, l’oubliant, finit par se le prendre dans les dents. Sous couvert d’objectivité, celle qui permet au journaliste conformiste de cautionner toutes les décisions gouvernementales ou municipales et de s’assurer une existence tranquille, cette deuxième enquête consacrée à Edwy Plenel, par le journaliste de Public Sénat Laurent Huberson, est d’une grande fourberie.

Passé l’inévitable paragraphe sur le père anticolonialiste et les débuts d’Edwy Plenel à Rouge sous la signature de Joseph Krasny, ce qui permet à l’auteur de s’interroger sur ce qui reste de trotskiste chez le Edwy Plenel d’aujourd’hui, Laurent Huberson, ignorant qu’un miroir a toujours deux faces, s’acharne à ne scruter que le côté qui l’arrange. Si Plenel est passé par Le Matin de Paris avant d’entrer au Monde en 1980, c’est parce qu’un arrivisme forcené l’anime. C’est pour cette raison qu’il se précipite sur la rubrique « police », alors disponible, afin de publier ses premières enquêtes. Bien entendu, l’idée que la passion du journalisme ait aussi pu animer Plenel, ne semble même pas lui traverser l’esprit. Ce n’est qu’à regret que l’auteur consent à reconnaître que c’est sous le duumvirat Colombani, Plenel que Le Monde a réussi ses meilleures ventes.

Un scoop, comme un diamant, a besoin d’être poli

Laurent Huberson détaille ensuite les scoops de Plenel, en pointant du doigt avec une maniaquerie d’instituteur les imperfections, révisions et approximations. Des centaines de confrères se satisferaient d’avoir réussi le dixième de ce qu’a publié Plenel, mais le journaliste de « Public Sénat » détaille toutes les « erreurs » du patron de Mediapart et les moments où il n’avait pas toutes les cartes en main en publiant. Comme si un diamant sortait parfaitement poli d’une mine d’Afrique du Sud ! Comme si le scoop devait être parfait et irréprochable dès sa première parution et non peaufiné et amélioré par les apports successifs des enquêteurs. Mais il est vrai qu’à Public Sénat, le dernier qui a vu un scoop de près ne doit pas être très jeune.

Vous l’avez compris, ce « Edwy Plenel. Coups, intrigues, réseaux : enquête sur un journaliste controversé » est un livre plus que contestable. Mais paradoxalement, comme le fourbe qui va faire rire tout le monde en se prenant son râteau en pleine poire, chacun peut y trouver son bonheur. Ceux qui détestent Plenel y dénicheront de nouveaux arguments. Quant à ceux qui estiment que Mediapart est actuellement le meilleur support d’information en France, ils en sortiront vivifiés.

Je suis loin, très loin, d’être d’accord avec tout ce qu’écrit Plenel, mais comment ne pas partager sa vision du journalisme, si loin des ennuyeux robinets d’eau tiède qui nous sont servis chaque jour : « Il pratique un journalisme de soupçon. Celui de considérer que la vérité n’est pas dans ce qui est montré, dans l’observation des faits. Mais qu’elle est cachée, le plus souvent volontairement, et se niche derrière les apparences. »

Et Laurent Huberson, inconscient de l’involontaire couronne de lauriers qu’il tresse au patron de Mediapart, de poursuivre : « Il est dans le rapport de force, dans l’idée que l’information ne sort pas d’elle -même. Il faut aller la débusquer, quitte à bousculer ce qui est établi, installé. Il faut déranger, « porter la plume dans la plaie ». C’est un journalisme de divulgation, voire de dénonciation qui privilégie l’information trouvée à l’information donnée. »

C’est la définition même du journalisme quand il ne se contente pas de relayer les communiqués officiels.  Voilà pourquoi Plenel et Mediapart méritent un grand coup de chapeau.

« Edwy Plenel. Coups, intrigues, réseaux : enquête sur un journaliste controversé », Laurent Huberson, éditions Plon, 432 pages, 19,90 €.

 

 

 

 

Dubo, Dubon, Du Boni !

Olivier de Baillenx a eu l’excellente idée de raconter le retour au rugby d’André Boniface, après la mort de son frère Guy. Passionnant.

« Personne ne vous oblige à jouer. Mais, si vous le faites, ce ne doit pas être à moitié. Car le rugby est un supplément à la vie. » Seul un seigneur du jeu de rugby, un monstre d’exigence comme André Boniface, pouvait se permettre un tel propos, confié sans la moindre forfanterie au journaliste de L’Équipe Denis Lalanne. Tous les passionnés de rugby connaissent la saga des frères Boniface, la volonté obtuse des sélectionneurs de les séparer en équipe de France, et le décès tragique de Guy, le 1er janvier 1968. Mais la plupart ont oublié, le retour au rugby, et donc à la vie, d’André Boniface après presque deux années de trou noir.

Dévasté par le chagrin, André Boniface ne veut plus voir personne, ne va plus au Stade et ne regarde plus les matches. C’est Michel Crauste, dit « Le Mongol » qui toque un jour de l’hiver 1969 à sa porte et s’invite à boire le café. Et puis, négligemment, le troisième ligne lourdais va allumer le téléviseur précisément à l’heure d’un match du Tournoi des V Nations de l’époque. André Boniface ne pipera mot, mais laissera faire.

En fait, le complot est en marche et peu après les jeunes joueurs du Stade Montois, supplient André Boniface de venir les entraîner. Tous savent ce qui les attend, car, au temps de sa splendeur rugbystique, il était un des seuls joueurs de l’élite à aller courir tous les jours. André renaude un peu mais a le sentiment que Guy aurait applaudi des deux mains cette décision. Boniface met en place trois entraînements par semaine, les lundis, mercredis et vendredis, une folie dans le monde du rugby amateur d’alors. Enthousiasmés par le jeu qu’il préconise, les jeunes en redemandent. « D’abord, il a fallu que je retrouve mes chaussures, que je retrouve un survêtement, que je retrouve l’envie, raconte André. Pour les premiers entraînements, je ne me déshabillais pas dans les vestiaires parce qu’il y avait une place à côté de la mienne que j’aurais voulu garder et voir occupée. Quand j’étais joueur, mon enthousiasme était parfois exagéré en raison des freins qui pouvaient nous être mis pour attaquer. L’envie était bridée par l’entraîneur qui donnait des ordres au demi de mêlée afin de ne pas me transmettre le ballon à partir de telle zone de jeu. Tout cela était d’une grande hypocrisie. Quand j’ai commencé à entraîner ces jeunes rugbymen, je leur ai donné la liberté du jeu. Une liberté totale de faire ce qu’ils voulaient. »

Les débuts sont difficiles pour des Montois habitués à un cadre strict. Mais André Boniface préconise d’attaquer, encore et toujours. En décembre 69, Pierre Castaignède, l’ouvreur habituel et le père de Thomas, se blesse. André Boniface, 35 ans, hésite et, à la demande de ses coéquipiers, accepte de conduite l’attaque. Il promet que c’est pour un match, alors qu’il va jouer pendant trois ans.

Au point qu’il va même bluffer ses adversaires comme le prestigieux arrière du XV de France et du Stade toulousain, Pierre Villepreux, un spécialiste de l’offensive qui préconisait d’attaquer dès le couloir des vestiaires : « Chapeau à Boniface. Ce qu’il leur fait faire, ce n’est pas croyable. Il ferait attaquer des morts ! »

C’est cet extraordinaire renouveau du Stade Montois, raconté par ceux qui ont eu la chance d’être entraînés et de jouer aux côtés d’André Boniface qui nous est détaillé dans « Boni’70 ». Ce rugby des années 70, où le Dubonnet, rouge ou blanc, était un apéritif apprécié et pas seulement pour son slogan « Dubo, Dubon, Dubonnet ! », où le poids moyen des avants était de 85 kilos et où les joueurs de rugby préféraient la politique des petits pas de côté à celle des petits tas, en vigueur désormais dans le Top 14. Quel plaisir de revivre avec « Boni’70 » ce rugby libre et insouciant, si loin du jeu cadenassé et stéréotypé que nous subissons actuellement !

« Boni’70. Un printemps de rugby », Olivier de Baillenx, éditions Atlantica, 310 pages, 22 €.

37°2 le matin et 1650 € le soir

Oubliés, les prolos, les déclassés qui peuplaient les romans de Philippe Djian ! Maintenant, comme ses confrères, c’est vive l’écriture de classe… sociale.

Philippe Djian pose devant la plage du Miramar (Photo La Dépêche)

Non seulement Philippe Djian est un immense écrivain que Bisque, Bisque, Basque ! révère particulièrement, mais il a en plus le bon goût d’adorer Biarritz, où il s’est installé en famille. Et question virtuosité de l’écriture, Djian ne craint pas grand monde comme il l’a démontré dans Doggy Bag saison 1 à 6, publié chez Julliard entre 2005 et 2008, où l’auteur parodie les mécanismes des séries télé américaines.

Je partage sa conviction que l’écriture s’apprend et se travaille comme toute discipline, j’ai du respect pour l’écrivain et tout autant pour la libraire Le Festin Nu qui s’efforce de faire vivre la littérature. Alors comment expliquer le malaise ressenti à la lecture de l’article de Sud Ouest daté du 8 février ?

L’article de Sud Ouest du 8 février . Information ou publi-reportage?

Caroline Dupèbe, la libraire à l’initiative de cet atelier, vole au secours de son poulain. « Parce qu’il s’agit de littérature, il faudrait que les auteurs ne soient pas payés ? » Bisque, Bisque, Basque ! n’a jamais dit cela, mais s’étonne simplement du prix demandé aux participants : 1200 € pour vingt-quatre heures d’enseignement.

« Philippe Djian veut transmettre, il retravaille les textes, poursuit Caroline Duprène. C’est une vraie formation. Plusieurs participants ont été édités à la suite de ses cours. » Avant d’asséner l’argument massue : « Vous êtes le premier à vous étonner du prix. ça ne coûte pas plus cher qu’une formation professionnelle. Nous avons d’ailleurs énormément de demandes d’inscription ».

Des arguments qui semblent un peu fallacieux. Transmettre, c’est donner et non vendre. Quand d’anciens rugbymen internationaux viennent gratuitement s’occuper d’une école de rugby, ils transmettent effectivement leur passion à des plus jeunes. Comme tous ces bénévoles, animateurs d’associations, qui chaque jour éduquent, apprennent, expliquent à d’autres la cause qui les passionne.

Dans cette opération commerciale, Djian se contente de vendre son renom et son savoir, ce qui est parfaitement respectable… à condition de le dire. De la même façon, évoquer le coût des formations professionnelles peut prêter à sourire. Les formations professionnelles sont financées dans presque tous les cas par l’entreprise qui emploie le salarié ou par Pôle-emploi pour aider un chômeur à s’en sortir. La comparaison semble donc non-fondée.

Certes Philippe Djian n’est pas Neymar ou Sarkozy. En ces temps de Macronie décomplexée, où les plus puissants ne cachent plus leur voracité, ce très grand auteur reste beaucoup moins cher qu’un footballeur en goguette du Paris-Saint-Germain, qu’un ex-président de la république devenu conférencier ou même qu’une Camille Laurens qui, sous la flamboyante bannière de Gallimard, n’hésite pas à demander 1500 euros les vingt-quatre heures de cours.

http://www.ateliersdelanrf.fr/camille-laurens/

Mais face à ce nouveau business littéraire (Si Djian réunit 11 participants, il touchera 1650 euros par séance de trois heures), je ressens comme les journalistes de France-Culture, un peu de gêne aux entournures du stylo. Pour avoir été le petit fils d’un métayer et rêvé de journalisme, sans même oser le dire à mon entourage familial, je sais ce qu’on peut ressentir en voyant passer des trains réservés aux privilégiés et inaccessibles aux autres. Il me semble que Djian et Le Festin Nu auraient pu avoir un geste, faire payer les plus riches, ce qui est normal, mais laisser aussi une petite place à l’adresse d’un ou deux démunis au stylo prometteur.

https://www.franceculture.fr/emissions/revue-de-presse-culturelle-dantoine-guillot/honteux-ateliers-decriture

Philippe Djian s’est toujours vanté de se tenir loin du « système », affichant son mépris pour l’académie ou les prix. Ancien docker ou péagiste d’autoroute, ses premiers romans mettaient en lumière des prolos, des déclassés tandis que le principal souci du romancier restait la classe de son écriture. Même si je continuerai à acheter ses romans, quelle déception de voir un immense écrivain passer d’une écriture classe à une écriture de classe !

Les matins chagrins de Séguin

Dans un livre touffu mais passionnant, Arnaud Teyssier dresse le portrait de l’homme qui a éclaboussé la droite de son talent.

Tous ceux qui s’intéressent à Philippe Séguin ont en tête cette image d’un enfant de six ans ployant sous les poids des médailles militaires de son père, tombé au champ d’honneur quatre ans plus tôt. Quand un jeune garçon n’a pas un père biologique ou de substitution pour le prendre par la main, fendre la foule devant lui et l’aider à entrer dans le monde des adultes, cet enfant, quelles que soient ses qualités, se cognera à vie à des conventions qui lui échappent, collectionnera les déconvenues et, étonné de se voir sans cesse devancé par un cortège de médiocres, se murera immanquablement dans une grande solitude. Quand son père est un lâche qui a fui ses responsabilités, l’enfant pourra à la rigueur s’en accommoder et, à force de résilience, s’inventer une vie où il deviendra le père vertueux qu’il n’a pas eu. Mais si par malchance suprême, le père est un authentique héros unanimement salué par tous, l’errance à vie provoquée par l’impossibilité d’égaler le modèle est garantie.

Normalien et énarque, Arnaud Teyssier a travaillé avec Philippe Séguin à l’Assemblée nationale. Mais ce n’est pas pour autant qu’il a rédigé avec ce « Philippe Séguin, le remords de la droite » une biographie autorisée, même s’il a eu accès aux archives familiales. Bluffé (qui ne le serait pas ?) devant l’intelligence, la capacité de travail et la hauteur de vue de celui qui était à l’évidence une grande pointure politique, l’auteur fouille aussi avec beaucoup de lucidité du côté de ses failles, de son perfectionnisme déconcertant souvent qualifié de mauvais caractère, ou de ses errances politiques et alliances improbables qui l’éloigneront petit à petit du pouvoir.

Ma première rencontre avec « l’ogre » Séguin date de 1986, alors que j’étais journaliste à L’Équipe. Ministre des Affaires sociales du gouvernement Chirac et maire d’Épinal (Un cumul de mandats tout à fait banal à l’époque), le fervent lecteur du quotidien sportif qu’il était, s’était étonné que le championnat du monde de pétanque organisé dans sa ville reste ignoré de la presse. La remarque était pertinente et il était logique de couvrir l’événement, mais le caractère de l’homme était déjà tellement établi que, de mots d’excuses en défections soudaines et inopinées des reporters attitrés, je m’étais retrouvé envoyé spécial d’office, sous prétexte que j’étais celui du journal qui aimait le plus la politique. Je me souviens d’échanges passionnants dans l’avion qui nous conduisit du Bourget à Épinal, d’anecdotes désopilantes sur ses débuts de reporter au Provençal et d’un dîner où je n’avais jamais vu quelqu’un capable d’engloutir de telles bouchées.  Disons-le tout net, Séguin a tout de suite compris qu’intellectuellement, face au jeune reporter que j’étais, il pouvait ne faire qu’une bouchée de moi, et il eut l’élégance de ne pas trop le montrer.

Lors de mon arrivée au Canard enchaîné en 1997, j’ai eu la surprise de voir à quel point il était apprécié d’une rédaction très majoritairement à gauche. Très en pointe pour sa ville d’Épinal, l’homme a aussi mené le combat contre le traité de Maastricht avec Charles Pasqua, mais surtout, il a été le seul avec Juppé à parier en 1995 sur Chirac quand tout le monde ne jurait que par Balladur et sa chaise à porteurs. La nomination de Juppé comme Premier ministre, la prise de conscience de la méfiance de Chirac à son égard, et l’acceptation d’une présidence de l’Assemblée nationale en guise de hochet de consolation, vont développer en lui un cruel sentiment de solitude. Dans « Le Point » du 3 février 1996, Catherine Pégard écrivait : « Les doutes et la violence mêlés de Philippe Séguin sont des territoires inconnus et incompréhensibles pour Jacques Chirac » Avant de rajouter, fine mouche : « En réalité, ce que Jacques Chirac redoute chez lui, c’est ce matériau politique de base dont il est lui-même singulièrement dépourvu et qu’on appelle les convictions » Car Séguin est un pur gaulliste qui crie au fou et à la trahison des institutions quand deux ans après son élection le Président de la République veut dissoudre l’Assemblée. Une fois de plus Séguin avait raison, mais, trop seul, trop brocardé par les petits marquis de la droite qui ne lui arrivaient pas à la cheville, il n’arrivera à se faire entendre.

L’échec à la mairie de Paris sonnera le glas d’une carrière politique qui peut donner beaucoup de remords à la droite, tant le talent de l’homme est évident.

Lors de ses obsèques, le 13 janvier 2010, un de ses rares fidèles, Jean de Boishue, traduira à merveille la complexité de son mentor : « Pour nous qui formions son premier cercle, il était, au sens propre, un maître à penser. Mais aimer Séguin était toute une affaire. J’ai toujours pensé que Philippe détestait ceux qui l’aimaient, parce qu’il ne supportait pas qu’on lui dise en face ses quatre vérités. Il ne supportait pas non plus de se regarder dans un miroir. Par lâcheté masculine ? Un peu sans doute, mais surtout parce que mieux que n’importe qui, il savait, en réalité, combien les sautes de son caractère, son laisser-aller physique et sa passivité dans certaines circonstances privaient le France de sa stature d’homme d’État. Séguin, c’était une figure unique, un mélange de Jaurès et d’Oblomov, ce héros du roman de Goncharov frappé du mal de vivre »

Non, décidément non, on ne se remet pas d’un père absent pendant l’enfance.

« Philippe Séguin, le remords de la droite », Arnaud Teyssier, éditions Perrin, 412 pages, 24 €.

Apostrophe à un petit fripon

Bernard Pivot l’avoue sans ambages : le corsage de sa voisine l’intéresse davantage que l’ouvrage qu’il a en main.

Manifestant un talent certain pour l’erreur de jugement, j’avais écarté avec mépris « La mémoire n’en fait qu’à sa tête », estimant qu’Albin Michel avait publié cet ouvrage du président de l’Académie Goncourt dans l’espoir d’un retour sur investissement. N’étant pas à une contradiction près, je continuais pendant ce temps à me régaler des tweets de l’intéressé,- 570 000 abonnés tout de même !- toujours drôles et inattendus.

Avec « La Mémoire n’en fait qu’à sa tête », n’attendez pas de l’ancien présentateur d’ « Apostrophes », un récit détaillé et linéaire de son existence. Pivot nous offre les perles, à nous, de composer le collier. Partant à chaque fois d’une citation d’un écrivain, Pivot extrapole et nous conduit, à travers de courts récits souvent très réussis, dans des chemins de traverse irrésistibles. Son enfance de fils d’épiciers lyonnais, sa propension à la rêverie, son incapacité à opter pour une carrière avant de se révéler au Centre de Formation des Journalistes, mais aussi, plus surprenant, son baiser avec un garçon « pas mal » quand il était pensionnaire chez les frères du Sacré-Cœur à Lyon,  ou sa liaison amoureuse avec la poétesse Louise Labé, décédée en… 1566.

 L’octogénaire un peu polisson n’hésite pas à évoquer « les filles bandantes », les « baisers qui chamboulaient nos parties de colin-maillard » ou les décolletés, « ces tendres cachettes ouvertes » où il fait bon plonger, comme dans le livre de Pivot.

 « La mémoire n’en fait qu’à sa tête », Bernard Pivot, éditions Albin Michel, 230 pages, 18 €.

 

EXTRAIT

 Nombril et arobase

« La mode d’été incitant les jeunes filles à se promener le nombril dénudé, Milan Kundera considère qu’après les cuisses, les fesses et les seins, « ce petit trou rond détient le quatrième pouvoir de la séduction féminine ».

Cependant, contrairement aux trois autres appas, différents pour chaque femme, « tous les nombrils sont pareils ». Il existe donc selon Kundera, un érotisme fondé sur la similitude et la répétition.

Sitôt apparue sur nos ordinateurs, l’arobase des adresses électroniques m’a semblé ressembler beaucoup au nombril. Mêmes rondes et étroites géographies repliées sur elles-mêmes. Mêmes attaches circulaires. Universellement répandus, autant nécessaires l’un que l’autre, le nombril et l’arobase sont si évidents et si discrets qu’on ne leur prête guère d’attention. Il y a pourtant en eux une part de magie. Le nombril est une cicatrice qui remonte aux origines de l’homme ; la minuscule arobase est un caractère qui nous met en relation écrite avec la planète.

Ils se ressemblent encore en ce qu’ils ne sont que des auxiliaires, des intermédiaires.

Le plus important est quand même ce qui précède et suit l’arobase. De même, ce qui se situe au-dessus et au-dessous du nombril – pardon Milan Kundera – concourt avec plus de liant à la communication érotique. »

Le désœuvré magnifique

Jacques de Bascher n’a rien fait de sa vie, mais a durablement bouleversé celles de Karl Lagerfeld et Yves Saint-Laurent.

Un miroir n’est pas a priori un objet très passionnant. Mais si ce miroir vous permet d’observer à la dérobée un univers qui vous est totalement inconnu, alors la perspective change du tout au tout. Fils de bonne famille, à l’évidence très beau et plutôt cultivé, Jacques de Bascher, en arbitre des élégances qui se respecte, passe un temps considérable devant sa glace et ne fait strictement rien de sa vie, si ce n’est un modeste court-métrage en 1977 pour annoncer la première collection de prêt-à-porter de Karl Lagerfeld chez Fendi. Un tournage épique à Rome, avec un metteur en scène qui n’arrive pas à travailler avant dix-sept heures et qui arrête à la tombée du jour pour aller se poudrer le nez et profiter de la nuit romaine.

« Tout ce qui se dit la nuit ne voit jamais le jour », aimait à répéter à ses amants de passage l’excentrique dandy. Jacques de Bascher a vingt ans quand il croise Karl Lagerfeld et déjà une belle carrière de provocateur né. Ils vont vivre dans le sillage l’un de l’autre pendant dix-huit ans. « Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo » se remémore le grand couturier allemand. « Il s’habillait comme personne avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies effroyables ». Karl installe son amoureux dans une de ses garçonnières et, bien plus porté sur le travail que sur le sexe, refuse absolument de savoir ce qu’il fait quand ils ne sont pas ensemble.

Tout ce petit monde se retrouve le soir rue Saint-Anne et côtoie d’autres bandes amies, comme celle de Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Ce dernier, dont la relation avec Pierre Bergé s’étiole, va concevoir une passion violente pour le dandy désinvolte. Passion, puis cris, insultes, larmes. Pierre Bergé, décidément aussi odieux quand il était jeune qu’il l’est maintenant, s’en mêle et manque un soir d’en venir aux mains avec Karl Lagerfeld au 7, le QG des deux bandes de la rue Sainte-Anne. Le couturier allemand, qui apparaît sous un jour très sympathique dans ce livre, préfère rire de tout ce cirque : « Je suis un puritain de la pire espèce. Mais les histoires de Jacques m’amusaient. Plus différent de moi, on ne peut pas trouver. L’histoire avec Saint-Laurent, évidemment, j’étais au courant. J’étais très ami avec Yves depuis vingt ans».

Pierre Bergé commère partout en racontant que la liaison entre Bascher et Saint-Laurent a délibérément été organisée par Lagerfeld pour déstabiliser leur maison de couture, ce qui en ces temps de grande liberté sexuelle paraît pour le moins hasardeux. Il insulte aussi publiquement Yves Saint-Laurent : « Je n’ai jamais compris comment tu avais pu tomber amoureux d’un séducteur d’opérette efféminé, fat et mal monté » La grande classe !

Désormais irréconciliables, les deux bandes vont abandonner de plus en plus la rue Sainte-Anne pour fréquenter Le Palace, le temple des excentricités de la rue du faubourg Montmartre. C’est l’époque des excès, de la démesure, du tout est possible, avant que le SIDA ne vienne modifier définitivement les comportements. Jacques de Bascher est devenu totalement dépendant de la cocaïne, ce qui n’empêche pas Karl Lagerfeld de continuer à l’aimer et à le soutenir. « J’admire les gens qui savent se détruire et aller au bout. Dans un sens, cela demande plus de courage que les égoïstes comme moi qui ne tiennent qu’à se préserver ».

Proche de la fin, Jacques de Bascher s’efforce de consoler son frère Xavier qui veille sur lui : « Ne sois pas triste si je meurs. Même si tu vis jusqu’à cent ans, tu ne connaîtras sans doute pas la moitié de ce que j’ai vécu ».

On l’aura compris, on peut être un simple miroir des vanités et mener une existence passionnante qui justifie tout à fait qu’un livre vous soit consacré..

« Jacques de Bascher, dandy de l’ombre », Marie Ottavi, éditions Séguier, 294 pages, 21 €.

Un passionnant documentaire ethnographique

Petite fourmi laborieuse, travaillant à L’Équipe, juste à côté du Palace, j’ai souvent croisé, à l’heure où nous sortions du bouclage, les bandes évoquées qui arrivaient en grand tapage devant la boîte de nuit, prenaient un verre Au vieux gaulois, le café qui était notre quartier général où même venaient carrément dans la cour intérieure de notre journal pour s’aérer les narines. Presque tous étaient avenants, rigolards et suscitaient la sympathie, même s’il y avait à peu près autant de différences entre notre monde et le leur qu’entre une gouvernante du XVIe arrondissement de Paris et ses patrons. La journaliste de Libération Marie Ottavi a fait un remarquable travail d’enquête et a parfaitement su restituer l’esprit de ces années quatre-vingts, dans ce livre qui se dévore.

L’art d’être où il ne faut pas

Remarquable photojournaliste, Daniel Velez, 79 ans, raconte dans un livre édité par son fils ses plus emblématiques clichés.

C’était une réflexion immanquable, lorsque, jeunes journalistes de L’Équipe, nous nous retrouvions dans une ville de province peu connue et que, le temps d’interviewer les sportifs et d’envoyer les articles, il était plus de minuit. « On a un photographe avec nous ? Pas de problème, il va nous dénicher une table encore ouverte ». Les photographes de presse (Ne dites pas photographes de paresse, car s’il est un métier difficile, c’est bien celui-là !), maintenant appelés photojournalistes ont toujours eu cette réputation fort justifiée de débrouillardise exceptionnelle quand les manieurs de stylos faisaient figure de gros balourds à leurs côtés. Quelques années avant mon arrivée, Daniel Velez a commencé sa carrière à L’Équipe avant de retrouver très vite son cher Pays basque. Fils d’un photographe qui avait son magasin à Saint-Jean-de-Luz, Daniel a baigné dans la technique photographique avant même de se tourner vers le journalisme.

L’ETA, le GAL et les scanners calés sur les fréquences de la police pour être le premier sur les lieux où il se passse quelque chose ont rythmé sa vie. Mais Daniel Velez a aussi gardé quelque chose du talent artistique de son père et de cette capacité du photographe à être où il ne faut pas et à voir ce qui échappe au commun des mortels. C’est un pottok récalcitrant mal maîtrisé par deux éleveurs, un surfeur octogénaire qui tombe de saisissement en voyant l’objectif, ou une magnifique composition le long d’un fronton. Et à chaque fois, l’homme interrogé par son fils Christian, passionné de photo lui aussi et devenu éditeur, vous raconte son cliché comme si sa production relevait d’une banalité totale ne méritant pas le moindre commentaire.

Pourtant à 79 ans, Daniel Velez n’a nullement perdu son instinct de chasseur d’images exceptionnel. Alors que les photographes se pressent à Aguilera, il est le seul qui, captant une agitation insolite dans les tribunes, aura le réflexe de tourner le dos à la partie et de découvrir que la mascotte Géronimo, venu assister au match dans son costume d’indien est flanquée pendant toute la partie par deux hommes de la sécurité, ce qui suscitera une grande vague d’indignation dans le milieu du rugby.

 « Ce travail, c’est vingt pour cent de métier et quatre-vingts pour cent de chance » affirme modestement l’auteur. Peut-être, mais certains grands photojournalistes, à l’image des grands gardiens de but au football, ont visiblement plus de chance que d’autres. Vous hésitez encore pour votre cadeau de fête des pères ? Ce livre superbe, qui raconte le Pays basque, son charme comme ses drames, va à l’évidence faire un triomphe dans toute votre famille.

« Une photo Une histoire », Daniel Velez, éditions Zortziko, 124 pages, 35 €.