Ivrogne, borgne et en rogne…

jean-edern-hallier-l-idiot-insaisissableAu temps de sa splendeur, si l’on peut qualifier ainsi le fait d’être l’objet d’une attention toute particulière du président de la République, ce ne sont pas moins de quatre-vingt policiers qui étaient attachés aux basques de Jean-Edern Hallier pour rapporter à François Mitterrand le moindre de ses faits et gestes. Car celui qui se surnommait lui-même « Le dandy de grand chemin » et qui aimait affirmer : « Je ne parlerai qu’en présence de ma vodka » est avant tout un enfant perdu de la littérature, qui a laissé un réel talent en jachère pour nourrir son ego de polémiques stériles et de coups médiatiques pas toujours très heureux.

Éborgné par les forceps à la naissance, ce fils de général, manifeste très vite un sens du titre et de la formule qui donneront à penser à certains critiques littéraires qu’ils tiennent là un nouveau Chateaubriand. « Le premier qui dort réveille l’autre » (1977) ou « Chaque matin qui se lève est une leçon de courage » (1978) restent des ouvrages plus que lisibles. Au point que le brave Bernard Pivot s’exclama « Cet écrivain sera un jour à l’Académie française » et que François Mitterrand – pas tout à fait un profane en matière de littérature !-voulut rencontrer le jeune homme en colère et se montra très séduit par son talent. Est-ce pour plaire à Mitterrand qu’Edern Hallier, l’année suivante, commettra un pamphlet féroce contre Giscard intitulé « Lettre ouverte à un colin froid » qui n’arrangera pas les affaires du président à fausse particule ?

Alors que la gloire annoncée n’arrive pas aussi vite qu’il le souhaite, Hallier estime que Mitterrand lui doit son élection de 1981. Il réclame sans succès le ministère de la Culture puis la présidence d’une chaîne de télévision, Mitterrand se méfiant de plus en plus de cet incontrôlable qui passe plus de temps en compagnie de la vodka ou de la cocaïne qu’avec sa plume. Hallier décide alors d’utiliser le journal qu’il a fondé, « L’idiot international » pour multiplier les allusions transparentes à l’enfant caché du président, avant de proposer à tous les éditeurs qu’il rencontre un manuscrit mettant au grand jour l’existence de Mazarine. Panique au château ! « Son pamphlet est une épée de Damoclès qui peut s’abattre d’un jour à l’autre. Le rebelle a mis à prix la tête du chef de l’état. François de Grossouvre serait prêt à négocier. Il lui a proposé cinquante mille franc en liquide pour que le livre ne sorte pas. Une somme provenant de la caisse des fonds secrets « De l’argent sale » lui aurait répondu Jean-Edern ».

La partie de cache-cache durera jusqu’en 1994, moment où François Mitterrand officialisera l’existence de Mazarine, tandis que l’écrivain prometteur est devenu un bouffon que plus personne ne prend au sérieux, même s’il séduit encore quelques midinettes avec une technique bien personnelle : « Je viens juste de finir ce manuscrit, mais je ne veux pas vous le faire lire, car sinon vous allez tomber amoureuse de moi ».

En 1997, lorsque ce quasi aveugle est retrouvé mort à 9 heures du matin à Deauville, à côté de son vélo, personne ne se posera beaucoup de questions. Pourtant ce même jour sa chambre d’hôtel et son appartement seront « visités », probablement par des services spéciaux en quête d’autres manuscrits sensibles.

Il faut dire que depuis 1982 et le faux enlèvement qu’il affirme avoir subi, après une prestation totalement ratée et alcoolisée à « Apostrophes », Hallier n’a plus guère de crédit. Disparu pendant une semaine, Hallier réapparaîtra soudainement devant le Palais des Congrès et arrêtera un automobiliste pour qu’il le conduise à la police. Mais la suite de l’histoire, l’ivrogne, borgne et en rogne s’est bien gardé de la raconter. Noyés sous la faconde verbale de l’écrivain qui leur donne force détails sur l’endroit où il était enfermé et sur ses ravisseurs qu’il a miraculeusement réussi à berner, les policiers ne savent pas trop quoi penser de cet enlèvement. Jusqu’à ce qu’un policier intrigué par la mise impeccable du « séquestré », ose l’impensable et demande à Jean-Edern de baisser son pantalon. Et là apparaît un caleçon blanc immaculé pas tout à fait ressemblant à celui que porterait quelqu’un enfermé depuis sept jours…

Oui, décidément avec Jean-Edern, incarnation même du talent gâché et du destin fourvoyé, tout finissait toujours en pantalonnade.

 « Jean Edern Hallier l’idiot insaisissable », Jean-Claude Lamy, éditions Albin Michel, 608 pages, 26 €.

Se faire tirer dessus et fermer sa gueule…

Ce ne sont pas François Fillon ou Jérôme Cahuzac qui vous diront le contraire, l’argent rend dingue. Dans notre angélisme, on pensait juste qu’un journal de copains, qui vivotait péniblement jusqu’en 2014, avant de connaître une renommée mondiale suite aux assassinats commis par les frères Kouachi, pouvait échapper à cet engrenage fatal. On savait que c’était tendu à Charlie hebdo, mais on mettait cela sur le compte du traumatisme vécu. Et puis Marie Bordet et Laurent Telo, deux solides confrères de la presse nationale, viennent nous souffleter au visage et nous raconter un véritable hold-up commencé… « Le jour d’après ».

On se souvient tous de la sidération des Français, de ce pigeon facétieux déposant sa fiente sur le costume de Hollande à l’occasion de la grande marche, des panonceaux « Je suis Charlie », de l’oraison funèbre de Luz à Charb en l’église de Pontoise « Qu’est-ce qu’on s’est bien enculés ! » Et puis comme toujours, l’actualité passe à autre chose et les survivants et les blessés, loin des caméras, se répètent inlassablement les événements du jour tragique en tentant de refaire un journal, malgré tous les absents.

Une DRH et une communicante à Charlie !

Première surprise pour ces miraculés, l’arrivée de l’ex-communicante de DSK, Anne Hommel. « Elle met en place une adresse mail unique qui centralise toutes les demandes d’interviews. C’est pratique, mais c’est aussi le moyen idéal de tout contrôler. (…) Aucun des Charlie n’est joignable sans passer par le filtre Hommel. Elle décide qui parle et à quel média ». Voilà les grandes gueules Patrick Pelloux ou Zineb El Rhazoui définitivement muselées ! Et puis comme on ne recule devant aucun sacrifice dans ce qui était, il y a peu encore une famille, une directrice des ressources humaines, Marika Bret, ex-copine de Charb, est nommée. Dans un journal de vingt salariés, ce qui doit constituer une sorte de record du monde !

Laurent Léger qui a eu la vie sauve en se jetant au sol lors de la fusillade comprend le danger. Il demande que l’ensemble de la rédaction devienne actionnaire du journal pour pouvoir participer aux décisions à prendre. Il se fait sèchement rabrouer par Riss le nouveau directeur de la rédaction, de retour de l’hôpital, qui aura cette réponse pleine de poésie : « Allez-vous faire foutre ! » Pendant ce temps, les blessés qui séjournent encore à l’hôpital, Lançon, Fieschi et Nicolino, s’étonnent de ne recevoir aucune visite de leur direction. Celle-ci est trop occupée à verrouiller son pouvoir pour perdre son temps à des futilités.

Riss prend l’oseille

Michel et Denise Charbonnier, les parents de Charb, qui détiennent 40% des actions du titre, cèdent en douce leurs parts à la direction. C’en est fini pour les contestataires qui ont juste eu le plaisir de se faire tirer dessus dans le cadre de leurs fonctions : « Pendant que [la direction] serinait qu’il fallait laisser les parents de Charb tranquilles, donner du temps au temps, attendre l’été pour ouvrir les négociations, les parts de Charb étaient achetées pour un montant inconnu. » Colère de la rédaction qui découvre que le directeur et son adjoint n’ont pas déboursé un euro personnel : « Cette opération s’est déroulée sans que Riss ni Éric Portheault aient à débourser un centime. C’est la société éditrice qui a payé les parts de la famille de Charb. La participation des deux hommes a mécaniquement augmenté. Elle passe de 40 à 70% pour Riss et de 20 à 30% pour Éric Portheault. Le tour est joué ».

Un tour d’autant plus discutable que c’est le trésor de guerre qui a servi à financer ce coup de force. Le numéro spécial d’après attentat devait venir en aide aux familles des victimes. Mais sur les trente millions d’euros récoltés, seuls quatre seront distribués à ceux qui ont perdu un proche, malgré les promesses de l’époque. Et le reste va gentiment grossir le magot de Charlie, et de ses deux actionnaires.

Le mot de la fin à Patrick Pelloux, le médiatique médecin urgentiste qui a décidé de s’éloigner, écœuré par ce qu’il a vu : « Un journal qui prône l’alter-mondialisme ne peut pas se retrouver entre les mains de deux actionnaires. C’est comme si des militants végétariens bouffaient des entrecôtes ! »… Ou comme si Cahuzac devenait le Premier ministre de Fillon pour mieux nous faire la morale.

« Charlie hebdo, le jour d’après », Marie Bordet et Laurent Telo, éditions Fayard, 288 pages, 19 €.

Lire aussi sur Charlie hebdo : https://jeanyvesviollier.com/2016/02/24/hold-up-reussi-a-charlie/

Voyage, quand tu nous tiens…

un-parfum-de-mousson« Je suis parti sur les routes sans vraiment trop savoir pourquoi, simplement convaincu par le fait que ce voyage n’était pas une fuite, mais une première réponse ». Matthieu Delaunay n’est pas du genre voyageur d’opérette qui redoute le dépaysement et hésite à deux fois avant de se rendre à pied à la boulangerie du coin. Quand la soif de découverte s’empare de lui, il prend son vélo et part avec un copain à… Vladivostok, en passant par le Maghreb, l’Égypte, la Syrie, puis le désert de Gobi et Oulan-Bator. Un périple de presque un an, commencé par une double fracture de la mâchoire, et terminé par une chute vertigineuse dans un ravin de 200 mètres, sur les rives du lac Baïkal. L’intrépide s’en tirera avec une fracture des cervicales, jugée comme une simple péripétie par celui qui plus que jamais rêve de découvrir le monde.

Matthieu a fait une escale de dix-huit mois (une éternité pour lui !) à La Semaine du Pays basque, où il a pu faire profiter les lecteurs locaux de sa très belle plume. Avant de rejoindre l’ONG Enfants du Mékong, où il travaille depuis 2014 comme reporter pour Asie reportages.

Matthieu Delaunay, sac à dos à l’épaule.

 Anti Bernard-Henri Levy par excellence, Matthieu ne parle que de ceux qu’il a réellement côtoyés, les ouvriers chinois usant leur santé sur des chantiers titanesques, les enfants des rues de Manille, les habitants des bidonvilles de Phnom Penh. Et avec la tendresse, la lucidité et la foi en l’homme qui le caractérisent, il a pu vérifier que les plus belles fleurs humaines poussent parfois sur le fumier.  Nos petits états d’âme d’occidentaux trop choyés par la vie pèsent bien peu quand on se retrouve ainsi confronté à la réalité de l’existence.

Matthieu Delaunay a réussi un recueil de neuf nouvelles qu’il pourra, contrairement à bien des romanciers, relire avec fierté dans trente ans, tellement ces textes sont modernes et intemporels et placent l’homme au centre des préoccupations.

Si vous voulez savoir ce qu’est un vrai journaliste, soucieux de comprendre et désireux d’expliquer, un journaliste à des années-lumière de ceux qui vous intoxiquent avec leurs perpétuels rideaux de fumée destinés à masquer une totale absence d’idées, alors achetez d’urgence « Un parfum de mousson ».

Pour ce grand admirateur de Joseph Kessel, « il y a une différence majeure entre connaître et savoir : pour savoir, il faut avoir vu ». Matthieu a vu et compris.

« Un parfum de mousson », Nouvelles du Sud-Est asiatique, éditions Transboréal, 190 pages, 9,90 €.

Monsieur BO a désormais sa bio

geronimo-001Si vous souhaitez écrire la biographie de Robert Rabagny, surtout ne vous encombrez pas d’un quelconque enregistreur ! Passées les deux premières minutes où votre homme va sagement rester assis face à vous, toutes les conventions d’un entretien classique, telles qu’on vous les a enseignées dans les écoles de journalisme, vont voler en éclats. Hyper actif qui ne peut se maîtriser, Robert va se lever, partir faire un tour dans son jardin, tout en continuant sa discussion, revenir, embrayer sur une histoire qui n’a strictement rien à voir avec le sujet évoqué, mimer la scène, fouiller dans ses armoires pour vous sortir une vielle photo étayant ses dires ou se laisser submerger par ses émotions quand les souvenirs sont trop douloureux.

Robert, lors la fête des Quartiers à Plaza Berri.

À vous de capter ces instants d’authenticité absolue où Robert est bien meilleur que dans un questions-réponses traditionnel et de vous débrouiller ensuite à reconstituer le puzzle ! Avec ce conteur exceptionnel, vous pouvez aussi bien devenir, l’espace d’un instant, le Père Noël venu rendre visite à un camp de gitans de Bassussary, l’ambassadeur du surf solennellement accueilli par le gouverneur à Hawaï, ou Géronimo, arrêté par les flics rue de Rivoli, à l’occasion de la finale 2002, avant d’être triomphalement escorté par la maréchaussée dans tout Paris.

On a connu existence plus banale et l’idée d’écrire une biographie de ce personnage hors norme s’est imposée, de même que le titre « Monsieur Biarritz bonheur », par allusion à ce vieux magasin du centre-ville où les Biarrots, il y a peu encore, pouvaient trouver tout ce qu’ils souhaitaient. Mais avant de prendre la décision de se lancer dans ce travail commun, en septembre 2014, après une campagne municipale qui avait laissé Robert sur le flanc, il a fallu dissiper un malentendu initial qui nous vaut depuis de bien beaux fous-rires…

« Ils ont de la chance d’avoir de tels animateurs ! »

Fréquentant régulièrement Biarritz depuis 1969, journaliste depuis 1973, je me suis retrouvé toute ma carrière, comme la plupart de mes confrères de la presse quotidienne, avec un nombre important de jours de repos à récupérer, consécutifs à des événements sportifs longue durée comme le Tour de France ou Roland-Garros, aux jours fériés où l’on travaille, ou à des remplacements inopinés de collègues malades. Les hasards de ce métier m’ont donc amené à venir fréquemment prendre un grand bol d’océan à Biarritz aussi bien l’hiver que l’été ou à l’occasion d’une belle affiche rugbystique. Croisant le Père Noël à la fin de l’année, un organisateur passionné de compétitions de surf au printemps ou une trépidante mascotte nommée Géronimo à l’automne, je m’étais fait cette réflexion : « Ils en ont de la chance, les Biarrots, d’avoir des animateurs de ce calibre ! ».

Remplacé par un comédien professionnel mais absolument pas égalé, Robert sur son char, nous fait regretter la magie de Noël qu’il savait célébrer comme personne.

Habitant à Biarritz depuis 2005, ce n’est que vers 2010, après plusieurs échanges avec Robert dans son établissement de « Biarritz Hollywood » que j’ai compris que la flamboyante équipe d’animateurs biarrots que je me complaisais à imaginer se résumait à la seule et unique personne de… Rabagny. Je le croyais à la tête d’une prospère société d’événementiel et j’ai découvert qu’il était simple employé municipal. Amusé, j’ai commencé à l’interroger, à comparer nos vécus des matches de rugby auxquels nous avions assisté tous les deux, lui au centre du terrain et moi en tribune, à le faire parler des Tontons Surfeurs, ou d’Halloween sans penser le moins du monde à un projet d’écriture.

En juin 2014, indigné par sa spectaculaire éviction du Biarritz olympique, je lui ai proposé d’écrire sa biographie. Robert a dans un premier temps totalement refusé, ne « voulant pas faire le moindre tort à son ami Serge Blanco et au club qu’il a toujours soutenu ». Ce n’est qu’en septembre, après avoir constaté le lâchage de son ami de jeunesse et sa sévère mise au pas au sein du personnel municipal, que Robert et Patricia ont pris la décision d’accepter ma proposition.

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À l’occasion du match BO-Lyon, Robert sera encadré tout le match par deux agents de la sécurité. (Photo Daniel Velez)

Sans se douter que quelques mois après Robert allait se retrouver en unité psychiatrique à Bayonne et que le médiocre feuilleton allait se prolonger les années suivantes : 2015, un BO indigne envoie des agents de sécurité le jour où Robert, déguisé en indien, veut venir saluer la nouvelle mascotte Koxka. 2016, la majorité municipale se prête à un lynchage sournois de son plus emblématique employé municipal.

« Monsieur Biarritz bonheur » n’est donc pas seulement l’histoire de l’homme qui a enchanté Biarritz par ses trouvailles successives, mais aussi celle des avanies qu’a subies sans se plaindre le plus Biarrot des Biarrots, que ce soit en 1991 avec Didier Borotra, ou en 2014 avec Michel Veunac, avant qu’une conjuration de médiocres ne réussisse en 2016 à le chasser définitivement de la mairie, alors qu’il n’a pas l’âge légal de la retraite.

Robert cette fois-ci, raconte tout dans ce livre et, à son image, ça déménage.

◊ « Monsieur Biarritz Bonheur », 160 pages et 60 illustrations couleurs, édité chez Atlantica, sera en vente à partir de début décembre. Prix annoncé : 18 euros.

Un grand, des petits…

 Plus de deux cents noms figurent à l’index de « Monsieur Biarritz Bonheur ». Et toutes les personnes rencontrées emploient curieusement la même expression pour qualifier Robert : « Une boîte à idées ! ». Adorant la controverse, j’ai cherché un contradicteur susceptible de mettre en doute ses talents d’organisateur… sans le trouver. Pour tous, il est un surdoué de l’animation et un meneur d’hommes exceptionnel, même si certains déplorent son côté grande gueule, trop engagée en politique.

geronimo-005Nos entretiens avec Robert et Patricia se sont étalés sur presque deux ans (septembre 2014 à juin 2016) et représentent plus de soixante-dix heures de tête à tête. Même si Robert est un véritable cauchemar pour un journaliste, car il n’a ni la mémoire des dates ni celle des noms, et oblige à des vérifications scrupuleuses, il est difficile de ne pas éprouver une vive sympathie pour l’homme. Car derrière la grande gueule se cache un écorché vif, un rebelle qui se donne les moyens de réussir ses rêves, et, plus étonnamment, un enfant qui ne ment jamais et qui ne réalise pas toujours l’importance de ce qu’il a réussi. « Robert, quand tu organisais le Biarritz Surf Festival, ça amenait du monde ? ». Un instant d’hésitation : « Je ne sais pas. Peut-être vingt mille personnes ». Vérification faite grâce au très précieux Sud Ouest, on apprend que pendant le Biarritz Surf Festival les embouteillages étaient comparables au mois d’août et que plus de cent mille personnes prenaient le chemin de Biarritz à l’occasion de cet événement. Même désarmante sincérité quand il évoque l’école, « J’ai appris une seule chose : la déconne », ou ses problèmes de santé de fin 2014 : « je me suis retrouvé chez les fous ».  Et face à cet homme exceptionnel qui manque tellement à Biarritz, comment ne pas éprouver beaucoup d’admiration pour son désintéressement et beaucoup d’indignation pour ce qu’il a subi ?

 

Un journal, c’est du brutal !

Trois livres différents et la même désespérante vision de la presse française.

brutal-01-lancelinGrand ménage d’automne dans les rédactions de la presse nationale. Comme en 2001, 2006 ou 2011, le pouvoir politique, qui affirme la main sur le cœur ne jamais intervenir dans la vie des médias, s’assure avant les élections présidentielles que des fidèles sont en place à la tête des rubriques politiques et font pression sur les directeurs de journaux pour écarter sans ménagement ceux qui ne sont pas strictement dans la ligne. Aude Lancelin était il y a peu encore directrice adjointe de la rédaction du Nouvel Observateur. Personne ne vous dira que ce n’est pas une excellente professionnelle, bonne plume, solide mécanique intellectuelle et grande capacité à écouter les autres. Pourtant elle vient de rejoindre la longue cohorte des titulaires de carte de presse qui pointent actuellement à Pôle Emploi.

Les raisons de son éviction ? Trop à gauche, pas assez en admiration béate devant Hollande et vivant avec un des responsables de « Nuit debout ». Dans Le monde libre, transparente allusion au trio Bergé, Pigasse, Niel, propriétaire de son ex journal ainsi que d’un grand quotidien de référence, on retrouve quelques portraits féroces de tous les lâches et incompétents qui prospèrent dans les rédactions, mais aussi et surtout une description de cette information de plus en plus paralysée par des intérêts politiques et économiques qui passent bien avant l’exactitude des faits : « En quinze ans, un directeur de la rédaction aguerri peut littéralement paralyser un corps collectif, le priver de ses nerfs, saper toute sa capacité de résistance, y rendre l’intelligence odieuse, l’originalité coupable, la syntaxe elle-même suspecte. Il peut y changer entièrement la nature des phrases qui sortiront de l’imprimerie. Pour cela il faut être extrêmement rigoureux dans la sélection des pousses. Rejeter tout individu qui aura montré une forme quelconque d’insoumission ou de nervosité face à un ordre, fût-il aberrant. Le jeune journaliste doit déjà avoir la souplesse du vieux cuir » Pour avoir subi pendant seize années les errances d’un directeur incompétent au « Canard enchaîné », je partage totalement l’analyse d’Aude Lancelin. Le monde libre vous offre la plus précise des radiographies si vous voulez comprendre comment fonctionne un grand titre de la presse nationale et les acrobaties permanentes avec la vérité des galonnés qui dirigent ces entreprises de presse.

Main dorée sur l’information

brutal-02-mauduitEt surtout n’allez pas croire que cette perpétuelle reprise en main d’une presse qui ne devrait s’intéresser qu’aux lignes jaunes à franchir, se limite à quelques titres. Laurent Mauduit, de Mediapart, nous offre dans Main basse sur l’information une recension précise de tous les grands patrons qui se sont emparés des principaux médias nationaux. « Le temps est venu de se révolter contre l’état de servitude dans lesquels sont placés la presse et tous les grand médias d’information, radios et télévision. C’est pour inviter à cette révolte citoyenne que j’ai souhaité écrire ce livre. » Ce n’est pas par passion de la presse que Vincent Bolloré, mais aussi Patrick Drahi, Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, Xavier Niel ou Arnaud Lagardère se sont offerts les fleurons des médias français, mais uniquement pour en faire des instruments de chantage et de propagande face au pouvoir. Avec des anecdotes détaillées sur les lubies de chacun de ces milliardaires, des purges staliniennes de Bolloré à Canal + en passant par les interventions incessantes (et véhémentes !) de Pierre Bergé, Laurent Mauduit nous montre à quel point la presse est devenue aux ordres et comment le journaliste devient un simple aligneur de mots et d’expressions destinés à faire briller les idées préétablies du patron. Il a été frappant de voir à quel point, au moment de la loi Travail, tous les médias se sont mis à cogner comme des sourds sur la CGT, alors que la centrale syndicale était parfaitement dans son rôle en contestant une réforme du travail pour le moins libérale. Qu’il est loin ce « Projet de déclaration des droits et des devoirs de la presse libre » adopté le 24 novembre 1945 par la Fédération nationale de la presse : « Article 1. La presse n’est pas un instrument de profit commercial. C’est un instrument de culture, sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain.

Article 2. La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté.

Article 3. La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale, ni des puissances d’argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs »

Soixante-dix ans plus tard, le recul avec ces louables intentions est saisissant.

Du papier toilette au papier journal

brutal-03-perdrielEt comme un livre sur un grand patron de presse vient de sortir, profitons-en pour compléter ce panorama de la presse actuelle. Dans Sans oublier d’être heureux, Marie-Dominique Lelièvre nous offre la biographie d’un des plus appréciés patrons de presse des années quatre-vingts, Claude Perdriel, actionnaire principal du Nouvel Observateur, puis du Matin de Paris. Vie étonnante que celle de cet enfant de classes aisées, abandonné par son père et délaissé après son remariage par sa mère. Brillant élève, Perdriel, quatre-vingt-dix ans depuis le début de l’année, va réussir Polytechnique et faire fortune dans les Sani broyeurs et autres inventions modernes. Il vendra aussi du charbon et des ascenseurs. Des activités qui vont lui rapporter des millions, mais qui ne lui donnent pas une visibilité flamboyante, comparable à celle des patrons de presse. Ami de Jean Daniel et de Bernard Franck, authentiquement à gauche, il va se précipiter en 1964 pour racheter Le Nouvel Observateur, puis fonder en 1977 Le Matin de Paris pour soutenir dans son ascension François Mitterrand. Et, dans ce livre très bien tricoté par Marie-Dominique Lelièvre, on retrouve en creux toutes les préoccupations affirmées précédemment par Aude Lancelin et Laurent Mauduit. Perdriel, la main sur le cœur, vous jure qu’il n’intervient jamais auprès de sa rédaction, mais le récit permanent de ses tractations avec le pouvoir socialiste, son combat pour trouver de nouvelles sources de financement destinées à favoriser l’avènement de François Mitterrand, montrent bien qu’un journal est un lieu de pouvoir permanent où le simple salarié, titulaire d’une carte de presse, ne pèse guère.

Oui, comme diraient les bien-nommés tontons flingueurs, « un journal, c’est vraiment du brutal ! »

« Le monde libre », Aude Lancelin, éditions Les liens qui libèrent, 234 pages, 19 €.

« Main basse sur l’information », Laurent Mauduit, éditions Don Quichotte, 448 pages, 19, 90€.

« Sans oublier d’être heureux », Marie-Dominique Lelièvre, éditions Stock qui libèrent, 378 pages, 20,50 €.

Delambre, le surdoué tranquille

delambre-01Si de mes seize années passées au Canard enchaîné, je ne devais retenir qu’un trio, ce serait trois dessinateurs. Cabu, l’irremplaçable, pour sa gentillesse, son humanisme et son pacifisme ; Wozniak pour sa façon déjantée d’aller son chemin sans s’occuper des modes du moment ; Jean-Michel Delambre, enfin, l’homme aux talents multiples.

Un journaliste qui écrit bien, ce n’est pas si courant. Un illustrateur qui vous entraîne immédiatement dans son univers, c’est rare. Un dessinateur qui suscite le rire dans la seconde, encore plus. Au Canard, très souvent les jeux de mots contenus dans les dessins proposés par l’ancien prof de français Delambre sont si irrésistibles qu’ils sont piqués par la rédaction en chef et incorporés dans les articles, tandis que le crayonné déshabillé finit dans un carton. La rançon du talent! C’est pour cette raison que Jean-Michel Delambre, en plus de dessiner, est devenu le « Monsieur titre » du Canard enchaîné et qu’il est le plus souvent le responsable du bandeau de première page qui chaque mercredi vous fait tordre de rire.

delambre-04Auteur de nombreux recueils de dessins politiques comme Les années Sarkostiques, Delambre écrit aussi bien pour les enfants avec Le carnaval des amis mots que pour les adultes. Avec Fin, Nouvelles d’avant l’Apocalypse, c’est tout l’univers grinçant de cet homme en apparence si gentil qui surgit. Et, chez ce natif du Nord, qui était venu à Biarritz à l’occasion du Salon du Livre 2011, il y a du Roland Topor, cet emblématique artiste des années soixante-dix, aussi à l’aise lorsqu’il dessinait pour Hara Kiri que lorsqu’il rédigeait Four roses for Lucienne.

Nouveaux monstres façon Delambre

Avec sa plume, Delambre va à l’essentiel pour capter la grâce d’un instant. Lors de ce premier amour adolescent, vécu pendant la seconde guerre mondiale « la plage se barricadait, les rêves se barbelaient pour longtemps. » Et pour cet homme qui va régulièrement voir sa mère en maison de retraite, « il voudrait qu’elle se voie dans ses yeux à lui qui commencent à s’embuer. Miroir, mon beau mouroir ! » Observateur, « il connaît tous les rites de l’établissement. Bientôt, on les alignera dans l’attente du souper, comme pour un départ de grand prix automobile ». Amoureux éperdu de la Corse, Delambre, au beau milieu d’une sombre histoire de tournante, sait prendre le temps de regarder : « La Corse où je retournerai un jour, avec l’espoir que la mer trop bleue me lessive l’âme et le corps. Marcher et nager à ses côtés et lui montrer, au loin, les aiguilles de Bavella qui transpercent le mauve des nuages. Et l’île de Pinarello, comme un marque-pages inséré entre mer et ciel. »

delambre-02… Sans illusion sur la nature humaine, Delambre invente aussi un héros parti chercher des secours et tenté en chemin d’abandonner définitivement celle qu’il aime dans le ravin où elle a chuté. Sans oublier ce chef d’œuvre de subtile cruauté intitulé « La Nuit porte conseil », avec un spécialiste de l’autodéfense qui s’enorgueillit d’un jardin étonnant et qui offre aux pandores du cru des citrouilles exceptionnelles.

Avec « Fin, Nouvelles d’avant l’Apocalypse », Delambre nous offre un catalogue revisité de ces « Nouveaux monstres » qu’avaient imaginé en 1977 les cinéastes Dino Risi et Ettore Scola et c’est totalement bluffant. Quel dommage qu’une chronique hebdomadaire, en plus de ses dessins, ne lui soit pas confiée au Canard enchaîné ! il donnerait des complexes à tous les monotâches qui se contentent d’agiter leurs petits doigts sur le clavier de leurs ordinateurs.

« Fin, Nouvelles d’avant l’Apocalypse », Jean-Michel Delambre, les éditions L’Harmattan, 140 pages, 15 €.

Pour mieux appréhender son impressionnant éclectisme :

https://www.delambre-cartoon.com/

 

 

 

Moncla, le preux chevalier de notre enfance

moncla-01Lorsque il chargeait ballon sous le bras et tête haute, le plus souvent flanqué de son fidèle commensal Michel Crauste, le modeste téléviseur familial nous semblait soudain prendre des couleurs et nos héros habituels, Zorro ou Thierry la fronde, faisaient alors bien pâle figure à côté de cet aristocrate du ballon ovale. C’était l’époque où les joueurs internationaux en tournée obtenaient comme pécule de quoi envoyer une carte postale avec son timbre à leur famille, mais « ce que l’on reçoit à l’âge de vingt ans en termes de rencontres humaines, d’expériences sociales nouvelles, est bien plus précieux que toutes les enveloppes. Partout, aujourd’hui dans les grands clubs, il faudrait faire échec à la trivialité, élever le gamin dans l’honneur de porter la même cravate que les anciens ».

Un discours que pourraient tenir bien des vieux cons du rugby actuel, mais qui correspond profondément aux valeurs humaines d’un homme formé à l’école des électriciens de Gurcy, avant de devenir moniteur au moment même où il jouait pour le Racing Club de France. Handicapé par son « anglais de palombière », ce natif de la vallée d’Ossau sera de la mythique tournée de 1958, sous les ordres de Lucien Mias et jouera un rôle majeur dans la victoire historique contre les monstrueux Sud-Africains. Mais plus que le rugby pratiqué, ce qui marquera François Moncla c’est l’apartheid et la façon dont les hommes noirs sont traités : « J’en étais arrivé à signer des autographes qu’aux Noirs et pas aux Blancs, tellement j’étais furieux de les voir faire ». Cégétiste, sympathisant communiste, François Moncla prendra même un malin plaisir avec ses coéquipiers, à se faire photographier en tirant des pousse-pousse avec des autochtones noirs sur le siège arrière.

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En compagnie d’Olivier Dartigolles, rencontre avec une lectrice au Stade Piquessary de Boucau.

Capitaine de l’équipe de France après Mias et jusqu’en 1961, champion de France avec Pau en 1964, François Moncla, contrairement à tant de rugbymen qui après avoir pratiqué le sport le plus collectif du monde virent à droite, ne cessera de s’engager pour défendre la cause des plus défavorisés. Et le gamin facétieux de 84 ans ressurgit lorsqu’il raconte l’huissier récemment venu perturber un piquet de grève et sorti manu militari en battant des ailes comme un pantin désarticulé. Des histoires qui l’intéressent visiblement beaucoup plus que le top 14 actuel, même s’il va encore au Stade du Hameau à Pau.

Porte-parole du PCF, Olivier Dartigolles était donc tout à fait indiqué pour rédiger avec un joli brin de plume cette biographie succulente quoiqu’un peu succincte, qui se termine sur ce constat très lucide de l’ancien troisième ligne : « La société a changé, le rugby a changé, mais l’une comme l’autre sont mis à mal par des principes qui ne sont pas les miens. Je ne suis pas nostalgique mais il n’y aura de solutions que dans un développement harmonieux pour les hommes et pour le vivre-ensemble. J’ai confiance. »

Moncla, un grand monsieur ? Non, un seigneur !

« François Moncla, récits de vie et d’ovalie, Olivier Dartigolles, les éditions Arcane 17, 80 pages, 10 €.