Le renvoi d’ascenseur ne connaît pas la crise

Quand l’éditorialiste politique de Sud Ouest devient chroniqueur littéraire, le coup de cœur du jour ne doit pas grand-chose au hasard.

Bruno Dive, s’il arrête la critique littéraire pourra prétendre au rôle de liftier.

Président de l’association de la presse ministérielle depuis 2018, Bruno Dive est un acrobate hors-pair que j’ai pu admirer pendant seize ans au « Canard enchaîné ». Abonné à Sud Ouest, je pouvais lire le matin ses éditoriaux de centre-droit, bien conformes au lectorat du quotidien régional, puis l’après-midi relire la poignée d’échos qu’il offrait chaque lundi au « Canard », nettement plus épicés à gauche. La cuisine, c’est un art !

Dans Sud Ouest daté du 20 septembre, en plus d’un papier sur Macron, « En ce moment, tout l’énerve », l’éditorialiste politique se fait chroniqueur littéraire en page 30 pour saluer le livre sur Michel Piccoli d’Anne-Sophie Mercier « journaliste au Canard enchaîné » qui signe chaque semaine une « prise de bec » remarquée. »  Et pour achever de convaincre le lecteur sur les qualités de l’auteur dotée « d’une plume alerte » Dive se décarcasse : « C’est le grand talent d’Anne-Sophie Mercier de nous aider à percer le mystère de ce personnage public et engagé qui aimait tant se protéger ».

Critique dans Sud Ouest dimanche du 20 septembre 2020.

Ce grand distrait de Bruno Dive, tout à sa passion de la littérature, a juste oublié de préciser une chose aux lecteurs : il connaît très bien Anne-Sophie Mercier puisqu’il la croise toutes les semaines au siège du « Canard enchaîné ».

Critique parue dans Le Canard enchaîné.

Et comme le renvoi d’ascenseur est décidément un art très pratiqué dans la presse française, comment ne pas être saisi d’émotion en se rappelant en quels termes élogieux, la chroniqueuse littéraire Anne-Sophie Mercier parlait dans « Le Canard » du livre de Bruno Dive, « Au cœur du pouvoir » : « Un livre utile et documenté de Bruno Dive, éditorialiste à Sud Ouest qui a eu accès dans les heures qui ont suivi les attaques aux protagonistes et a recueilli nombre de témoignages inédits ».

Si après tous ces allers et retours dans l’ascenseur qui va vous conduire au septième ciel littéraire, vous n’avez pas envie d’acheter ces deux ouvrages, c’est vraiment à désespérer de tout !

Il y a quelques années, quand un journaliste de « Libération » évoquait le livre d’un de ses collègues, un surtitre intitulé « Spécial copinage » prévenait opportunément le lecteur de la situation. Mais c’était l’époque où la presse écrite manifestait encore un semblant de vertu.

Les Charentes n’ont pas de piment mais des idées

Pour relancer la machine économique, la Charente et la Charente-Maritime vont offrir des bons de cent euros aux touristes.

Le château de La Rochefoucaud à vingt kilomètres d’Angoulême.

Quelle période cruelle pour les politiques locaux qui se montrent souvent bien incapables d’avoir la moindre idée originale à proposer à une époque où la moitié des commerces est par terre dans les zones touristiques ! Tandis que certains en sont encore à mesurer l’espace entre les tables à l’aide d’un mètre ruban, d’autres innovent carrément avec des décisions totalement inédites qui démontrent combien la capacité d’imagination est fondamentale chez un élu.

Pour relancer le tourisme, la Charente et la Charente-Maritime ont décidé d’offrir 10 000 bons d’une valeur de cent euros aux touristes qui viendront leur rendre visite.

https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/charente-des-bons-de-100-euros-offerts-aux-touristes-qui-visiteront-le-departement-7800554370

Le plan marketing est d’une simplicité et d’une efficacité remarquables. L’agence « Charentes tourisme », chargée de la promotion des deux départements propose à tous ceux qui s’inscriront dès le 15 juin et visiteront la région entre le 1er juillet et le 1er novembre 2020 des coupons intitulés « Infiniment Charentes » permettant de se faire rembourser cent euros sur son séjour. Pour obtenir ce remboursement, il suffira de présenter une note d’une nuit d’hôtel, une note d’un restaurant local et le ticket d’un lieu culturel.

Craignant un trop fort engouement, « Charentes tourisme » a limité l’offre aux 10 000 premiers touristes qui se manifesteront, soit un investissement d’un million d’euros. Au vu de l’intérêt suscité par cette initiative à un moment où les Français hésitent sur la destination de leurs vacances, nul doute que ce plan de relance va connaître un grand succès.

Hier, les services téléphoniques de « Charente tourisme » étaient saturés par les demandes de renseignements de Français nouvellement déconfinés et fort intéressés.

Et pendant ce temps-là, quand on se promène sur les plages de Biarritz, on doit subir toutes les dix minutes les aboiements d’un médiateur à haut-parleur estimant que la population de la plage n’est pas assez dynamique.

… Côte basque ou Charentes, à chacun son style effectivement.  

 

 

Une prime à la créativité

Sauf retour de la pandémie, on en aura fini le 28 juin prochain avec les municipales. Aux candidats maintenant de montrer qu’ils ont imagination et talent.

Parfois les politiques sont tellement « hors sol » qu’ils en deviennent burlesques. Pendant les deux mois de confinement obligatoire, l’ensemble du pays, du petit producteur au chef d’entreprise en passant par le télétravailleur, a été contraint à se réinventer, à innover, à se projeter, mais il ne faudrait surtout pas modifier en quoi que ce soit les petites habitudes de nos chers élus. Si tout va bien, le 28 juin prochain, les enfants seront majoritairement à l’école, les restaurants auront réouvert, les entreprises se seront réorganisées, mais il ne serait pas possible d’aller voter. C’est ce qu’essaient de nous faire croire le député de la France Insoumise Éric Cocquerel : « On contamine aussi la démocratie: organiser une élection sans le droit de faire une vraie campagne est une dangereuse première », l’eurodéputé Rassemblement national Gilbert Collard : « Le gouvernement organise le second tour le 28 juin : il se débarrasse des municipales ! » ou le maire sortant de Tours Christophe Bouchet, nettement devancé au premier tour et qui, hasard absolu, milite pour une élection à deux tours en janvier 2021.

Le gouvernement a pris la décision qui s’impose

Rappelons d’abord que le second tour « classique » d’une élection municipale dure une semaine avec des négociations jusqu’au mardi en cas de fusion des listes, et grosso modo la possibilité de tenir un meeting public et d’effectuer une ou deux séances de distribution de tracts. Cette fois les candidats à l’écharpe tricolore vont avoir cinq semaines pour préparer la future échéance. Et c’est le moment ou jamais de se poser la question de savoir ce que nous attendons de nos futurs élus. Le deuxième mois de confinement a déjà été un bon test sur les capacités de projection de nos candidats. Certains se sont peureusement terrés chez eux quand d’autres se projetaient et remuaient ciel et terre pour tenter d’aider leurs concitoyens. De la même façon entendre dire que la campagne est faussée parce que les réunions publiques ne pourront avoir lieu relève de la blague totale.

Aux candidats d’aller à la rencontre de leurs concitoyens en veillant à ne pas créer d’attroupements, de faire connaître leurs programmes en utilisant les prodigieuses facilités que nous offrent maintenant les outils numériques et la possibilité de dialoguer en direct. Les Français auraient été capables d’organiser des apéros à distance avec leurs amis tous les soirs et les candidats ne seraient pas capables de trouver les moyens, en 2020, de s’adresser à leurs concitoyens avant le scrutin du 28 juin ? Voilà qui en dit long sur la ringardise de certains. Pour ma part, je me réjouis de cette « prime à la créativité » qui vient d’être donnée à tous ceux qui ambitionnent de devenir maires.

Alors qu’Emmanuel Macron était réticent, le Premier ministre Édouard Philippe a pesé de tout son poids pour qu’on en termine au plus vite avec l’élection municipale. Il a bien fait.

Je ne suis toujours pas un grand fervent d’Emmanuel Macron, mais le gouvernement a pris la décision qui s’impose en décidant de « sacraliser » le premier tour et d’organiser le second tour le 28 juin prochain, sauf recrudescence de la pandémie. Il suffit de prendre l’exemple de Biarritz, avec les appétits qui se réveillaient et de nouvelles listes qui se préparaient, pour comprendre à quel point une élection à deux tours en septembre 2020 ou en janvier 2021 aurait été désastreuse dans l’opinion publique pour l’image de marque des candidats. Sans compter la nouvelle enveloppe budgétaire à prévoir pour le financement de cette campagne à un moment où chaque euro compte pour relancer le pays.

À Biarritz, il nous reste donc cinq semaines pour finir ce qui a été commencé, choisir le ou la candidate qui paraît le plus à même de diriger la ville et prendre ensuite des vacances paisibles en se disant que Veunac, magnifiquement fessé lors du premier tour, a enfin quitté la vie publique et ne risque plus de faire des dégâts majeurs.  Et vous auriez-voulu que Bisque, Bisque, Basque ! patiente jusqu’en 2021 à l’idée d’une si radieuse perspective ?

Un curé qui se fait sonner les cloches

Pour résoudre un problème avec le clergé, quelques bouteilles valent parfois beaucoup mieux qu’un long discours.

Mon grand-père avait une façon bien à lui de diriger sa commune. Il savait que la gentillesse de son épouse n’avait d’égale que son incapacité à tenir sa langue.  Aussi, lorsque qu’il avait en tant que maire quelque message non-officiel à faire passer à un de ses administrés, il entonnait en direction de sa femme sa formule magique préférée : « Surtout, tu ne le répètes pas ! ». Présent toutes les vacances scolaires, je connaissais parfaitement les habitants du village et j’arrivais à cet âge enchanté de la préadolescence où l’on commence à très bien décoder les petites manigances des adultes tout en passant encore suffisamment inaperçu pour pouvoir capter toutes les conversations sans que l’on ne se méfie de vous.

Ma grand-mère Raymonde vivait son heure de gloire quotidienne à partir de dix-huit heures, peu après la traite des vaches. Elle avait toujours vendu son lait aux voisins, mais, curieusement, depuis qu’elle était devenue la femme du maire, les gamins étaient plus rares, remplacés par leurs mères qui semblaient ravies d’échanger avec elle. Le rituel était immuable : « Je vous fais confiance car je sais que vous êtes discrète, mais mon mari est très en colère contre Coco qui est en train d’empiéter sur le terrain municipal et il va lui envoyer les huissiers ». Autant de bidons de lait remplis, autant de messages distribués. Dès le lendemain, le drôle de Coco qui avait succombé à la tentation d’agrandir son domaine, le sport national de la paysannerie française, était informé de la colère du maire et tout se réglait en douceur sans qu’il soit besoin de faire appel au garde-champêtre et à son tambour annonçant un « Avis à la population » ou de dépenser de l’argent pour des huissiers.

Outre la vie de la ferme et la compréhension de la nature, mon grand-père avec sa nouvelle écharpe tricolore m’offrait désormais à chaque séjour un magnifique cours d’instruction civique grandeur nature. Je ne ratais jamais une occasion de l’accompagner à la mairie où j’étais impressionné par sa volonté de défendre ses administrés et sa combativité lors de ses échanges téléphoniques avec le sous-préfet ou un membre de l’administration. Je l’idéalise sans doute, mais j’ai vraiment le sentiment que le souci de valoriser sa commune, d’être économe et d’assurer le bien commun de tous était chez lui une préoccupation absolue. Peut-être parce qu’il était Vendéen, parfois encore traité de « migrant » trente-cinq ans après son arrivée dans le village, et qu’il tenait à prouver aux Charentais sa valeur. Souvent après avoir accompli une longue journée dans les champs et opéré la traite de ses vaches, il passait à la mairie pour s’assurer qu’aucun courrier fâcheux n’était arrivé, puis repartait en voiture planter des jeunes plants de fleurs que son épouse avait fait pousser dans le jardin afin d’embellir le village. En le voyant, les gens s’arrêtaient pour engager la conversation avec lui et j’admirais son aisance de conteur-né ayant toujours un mot aimable pour tous.

Pourtant, en ce début d’été 1966, je perçois vite que quelque chose ou plutôt quelqu’un agace prodigieusement mon grand-père : « Il m’emmerde ce curé, Il m’emmerde ! ». Je comprends que l’homme en soutane est venu le voir pour lui réclamer l’électrification de la cloche de l’église. Le devis s’élève à 3 000 francs de l’époque et mon grand-père a refusé, estimant que la dépense est trop importante pour une petite commune rurale comme la sienne. Jusque-là, leurs rapports sont plutôt bons, car le curé est d’origine vendéenne tout comme lui. Fureur de mon grand-père lorsqu’il apprend que le dimanche suivant le curé, lors de son sermon, a fustigé l’attitude du maire.

« Celui-là, on va lui sonner les cloches et il va s’en souvenir !» me confie mon grand-père. J’avoue que l’expression m’amuse au-delà de tout car si je suis habitué à ce qu’on sonne les cloches sévèrement aux enfants turbulents et aux élèves médiocres, j’ai quelque peine à imaginer comment on fait dans le cas d’un homme qui est censé avoir Dieu comme allié.

« Raymonde, si tu es d’accord on invite à déjeuner mercredi, le curé, le facteur et le garde-champêtre » Cordon bleu réputée, ma grand-mère adore recevoir une grande tablée et ne soulève aucune objection. Profitant du moment de répit que constitue la traite des vaches, je demande à mon grand-père : « Pourquoi tu as invité le facteur et le garde-champêtre ? »  Le paysan madré sourit : « Pour que tout le village soit au courant de ce qui va se dire »

Avec trois invités « rompus à la picole » et qui « biberonnaient déjà en culottes courtes », l’apéritif me rappelle certaines consignes des entraîneurs de rugby : « On attaque à fond dès le coup d’envoi et ensuite on accélère ». Les « jaunes » s’enchaînent, des pastis tellement compacts qu’ils ressemblent à des sacs de ciment versés dans un verre, et au moment de passer à table chacun a déjà le verbe haut. Le curé est installé « à la place du mort », comme on dit dans la famille, c’est-à-dire entre mon grand-père et son frère qui vont veiller avec une attention soutenue à ce qu’il puisse étancher sa soif. Premier coup de théâtre : dès les entrées, le garde-champêtre se lève soudain et va s’allonger à l’ombre dans le petit jardin qui fait face à la maison. Contre-performance inhabituelle pour ce buveur de fond : c’est sans doute un des premiers signes avant-coureurs de la cirrhose qui l’emportera moins d’un an plus tard.

Après les poulardes rôties, le facteur commence à lâcher prise. Il bredouille une excuse, s’empare de son vélomoteur qui lui sert de béquille, avant de s’affaler dans le fossé à une centaine de mètres de la ferme pour une sieste réparatrice.

« Ce sacré curé, j’ai bien cru qu’il allait nous avoir » racontaient en se marrant les deux frères, quelques jours plus tard. Aussi frais qu’Obélix après avoir avalé douze sangliers rôtis, l’ensoutané vendéen ne semble en effet nullement entamé par le petit encas solide et surtout liquide qui lui est proposé. Heureusement ma grand-mère à qui rien n’échappe va sauver la situation et l’honneur de ses hommes. « Monsieur le curé, après le dessert, vous prendrez bien des petites prunelles à l’eau de vie que j’ai gardées pour les grandes occasions ».

Visiblement les prunelles ne constituent pas un péché pour l’invité. Et le curé de se resservir, de se resservir, avant de se lever, de prendre un congé titubant et de se mettre à chanter à tue-tête dès la porte franchie « J’ai deux grands bœufs dans mon étable ». Les bras en croix, occupant à lui seul toute la chaussée qui le mène au presbytère, l’homme en soutane alterne ensuite chansons païennes et jurons à faire rougir une nonne, sous l’œil effaré de tous les habitants du village se demandant d’où vient cet inhabituel chahut.

Le dimanche suivant, lors du sermon, le curé tenta une ultime fois d’évoquer l’électrification de la cloche, mais les rires mal étouffés, les messes basses et les coups de coude goguenards des paroissiens, l’incitèrent à changer très vite et définitivement de sujet.

Deux ou trois jours plus tard, René Audouin, l’adorable instituteur du village et aussi adjoint du maire, m’adressa une bourrade amicale : « Sacré Auguste, tout de même ! Ton grand-père, c’est vraiment un artiste dans sa façon de résoudre les conflits ».

Ne pas confondre un anar et un nanar

Les fils, fort heureusement, ne sont pas responsables de leur père. Mais il faut beaucoup de temps pour arriver à le comprendre.

La pire chose qui aurait pu arriver à mon père aurait été de passer inaperçu, ce qui ne risquait pas de se produire. Par une curieuse inversion des rôles, je me suis donc retrouvé à de nombreuses reprises pendant l’enfance à espérer que mon père n’allait pas me donner quelque nouvelle occasion de rougir. En effet, au volant de sa voiture un dimanche de pluie, il était tout à fait capable de guetter à la sortie de la cathédrale d’Angoulême les paroissiennes en fourrure – « Tu vas voir, on va bien se marrer ! » – et d’accélérer dans une flaque d’eau, les laissant stupéfaites et trempées, tandis que je me recroquevillais à l’arrière du véhicule en espérant que personne ne m’avait vu, et qu’il commentait hilare son forfait : « La grosse bourge, la douche qu’elle vient de prendre ! ».

Une façon d’entretenir sa réputation de provocateur ingérable, après un « palmarès » plus que respectable. Conscrit détestant l’armée, il avait profité d’une prise d’armes pour monter deux litres de vin rouge à la place du drapeau tricolore devant une centaine de soldats au garde à vous, ce qui lui avait valu un long séjour à l’ombre. Rugbyman au Sporting Club d’Angoulême, il avait suite à une bagarre et une expulsion, baissé son short et montré ses fesses au public, ce qui mit fin à sa carrière de joueur mais aussi de prof de gymnastique vacataire, car l’inspecteur d’académie se trouvait dans les tribunes ce jour-là. Titulaire du baccalauréat, il devint ensuite instituteur après un passage par l’école normale mais trouva le moyen de sortir manu militari de sa classe l’inspecteur lors de sa première visite. Malgré ce haut-fait, il resta dans l’enseignement. Turbulent, querelleur, imprévisible, marié à une femme qui ne rêvait que de discrétion, il cumulait les frasques, s’affirmant « Anar », alors que la suite prouva qu’il était surtout égoïste et narcissique. Grand consolateur de jeunes professeurs nommées pour leur premier poste dans notre village rural, il avait l’habitude de m’emmener dans sa voiture et de me laisser poireauter dedans pendant qu’il essayait de réconcilier une jeune collègue avec le corps enseignant. À huit ou neuf ans, « l’alibi » que j’étais trouvait parfois le temps long…

Même s’il se montrait très solidaire des autres paysans, ayant créé à la Chapelle-des-Pots la première Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole (CUMA), mon grand-père se disait lui aussi « anarchiste ». Mais son souci était de défendre l’ensemble de la petite paysannerie face à des propriétaires rapaces, et, contrairement à mon père, mon grand-père avait un sens développé de la collectivité, n’hésitant pas à quatre-vingts ans, malgré son passé d’ancien maire, à charger sa remorque de fumier et à aller la vider à Saintes devant la sous-préfecture pour soutenir ses collègues.

En fait, quand ils s’affirmaient « anars » le père et le fils voulaient simplement signifier leur irrépressible besoin de liberté et le fait de ne pas avoir peur de défier l’institution. Les repas de famille devaient donc être simples puisque mon père et mon grand-père avaient les mêmes convictions politiques ? Pas du tout ! Car l’un, mon père, s’affirmait « anar de gauche », quand l’autre se revendiquait « anar de droite ». D’où des engueulades régulières à mi-repas et des repas trop fréquemment interrompus avant le dessert.

La tension s’aggrava encore quand mon grand père après avoir été adjoint au maire de la commune, devint logiquement à son départ le premier magistrat de son village en 1965, tandis que mon père, passé par le parti communiste, avant de rejoindre les maigres troupes de la FGDS de François Mitterrand, tentait sa chance, sans succès, aux élections législatives de 1967.

Une élection que je ne risque pas d’oublier puisque mon père cette année-là avait décidé de quitter ma mère pour une de ses élèves de seconde dont il était tombé amoureux, tandis que ses ennemis politiques menaient grand bruit et que mes condisciples me demandaient, innocemment ou pas, pourquoi des « roubignoles » étaient dessinées au feutre noir sur toutes les affiches de mon père. C’est avec soulagement que je rejoignis l’internat du lycée Guez-de-Balzac d’Angoulême où mon seul souci fut de me faire oublier, tandis que l’Éducation nationale, décidément bonne fille, détachait sans plus de sanction le prof coupable de détournement de mineure, à la fonderie de Ruelle où mon père était chargé de donner des cours à de jeunes militaires. Excellente idée qui permit à mon père pendant le grand chahut de mai 68 d’être l’instigateur de la grève de ces jeunes soldats !

Viré à nouveau, il revint dans l’enseignement public avant d’être nommé… principal de collège à Blanzac en Charente et d’épouser l’élève qu’il avait séduite. Ce qui était son droit le plus absolu. Mais en oubliant au passage de verser la pension alimentaire qu’il devait à ses enfants, ce qui était un peu moins glorieux.

En 1971, mon grand-père annonça qu’il ne se représenterait pas comme maire. Lassé par les querelles internes au sein du conseil municipal et imitant sans doute inconsciemment De Gaulle parti à Colombey, il était persuadé que tout le monde le supplierait de se représenter… ce qui était mal connaître les ambitions humaines. Pour une fois mon père et mon grand-père furent d’accord pour estimer que le nouvel élu était une catastrophe, et je me souviens de ma perplexité lorsque je les entendis dire que « celui-là c’est un nanar de première ! ». La différence de sens étant imperceptible à l’oreille entre un anar qui avait leur faveur et un nanar qu’ils détestaient, j’avoue que j’étais un peu perdu, même si à leur intonation, je comprenais que l’un avait toute leur estime tandis que l’autre relevait de la catégorie sans cervelle ni conviction, un modèle que l’on connaît à Biarritz.

Les choses se compliquèrent encore en 1977, quand mon père, qui n’avait qu’une résidence secondaire à la Chapelle des-Pots, bâtie par son père et son oncle sur un terrain leur appartenant, décida à son tour de se présenter à la magistrature suprême. Indignation de mon grand-père qui estimait que c’était un « pur Chapelain » qui devait être maire, tandis que mon père avait remarqué de son côté, que le village rural qui l’avait vu grandir était devenu un village-dortoir avec une majorité de salariés travaillant à Saintes.

Sans être lui-même candidat, mon grand-père mena donc une campagne vigoureuse contre son fils, n’hésitant pas à confectionner et distribuer des tracts où il déplorait la méconnaissance du monde paysan de son rejeton. Inutile de dire que l’ambiance familiale fut un peu tendue, mon père et mon grand-père ne s’adressant plus la parole alors qu’ils habitaient… face à face dans une rue étroite du village. Facilement élu en 1977, mon père le fut tout aussi facilement en 1983 et 1989, quelques semaines avant que mon grand-père ne décède sans qu’ils ne se soient réconciliés. Deux ans plus tard, c’est mon père, maire de sa commune depuis quatorze ans, qui devait décéder à son tour brutalement à cinquante-neuf ans.

Il y a longtemps que je suis désormais en paix avec mon parcours qui a eu le mérite de me forger le caractère. Et si je vous raconte tout cela, c’est juste pour que vous compreniez pourquoi la vie publique me passionne mais pourquoi je me suis juré que je ne ferai jamais de politique, source inévitable de violentes tensions familiales. Et plus que jamais je fais mienne la citation du chanteur Henri Tachan « Y’a qu’moi dans mon parti, et c’est déjà le merdier ! »

Si vous voulez découvrir Henri Tachan :

https://www.youtube.com/watch?v=19CPGNBoDSc

https://www.youtube.com/watch?v=M39-eHQIi5w

https://www.youtube.com/watch?v=0o5XFPl6HVU

https://www.youtube.com/watch?v=XHzkYWbjSfA

https://www.youtube.com/watch?v=G2E9uqSHVhM

Bibi Fricotin « boit l’obstacle »

Iconoclaste rédacteur en chef du « Panier à salades » et accessoirement président de RamDam 64-40, Michel Gellato nous adresse un souvenir d’enfance.

Je ne me souviens plus de ce que faisait Bibi Fricotin dans ce désert, mais l’expression « boit l’obstacle », que l’on est obligé de prononcer en ondoyant des lèvres, sonnait à mes oreilles comme une formule magique. Je m’épanouissais devant cette couverture relisant sans cesse « boit l’obstacle » « boit l’obstacle ».

J’avais complètement déconnecté ce « boit l’obstacle » des aventures de Bibi et de son copain africain Razibus Zouzou.  L’expression inspirait une aventure à elle toute seule, tout comme le nom de « Shéhérazade », l’héroïne des mille et une nuits (magnifique livre que l’on m’avait offert à la même époque) ne pouvait évoquer qu’une femme ensorcelante, enivrante, quasi surnaturelle, sans même avoir à parcourir une seule page des mille et une nuits.

Si je n’ai conservé que le souvenir de « boit l’obstacle » j’ai précieusement fait suivre dans tous mes déménagements les « Mille et une nuits » tant les images, d’une simplicité pour moi surnaturelle, m’ont fasciné (et me fascinent toujours)

Michel GELLATO

Pour ceux qui ont besoin de réactualiser leurs connaissances : https://booknode.com/bibi_fricotin_n4_bibi_fricotin_boit_l_obstacle_095376

Tarabiscoté, donc costaud

Quelle désillusion, j’ai longtemps cru qu’un dessin tarabiscoté, c’est un dessin remarquable et musclé !

Une des rares photos de mon enfance me permet de dater les faits avec précision. En juillet 1954, dix mois après ma naissance, mon grand-père et son frère labouraient encore leurs terres avec des bœufs. Si un tracteur Pony rouge améliora ensuite la vie de la ferme, les travaux de force restaient monnaie courante quand on faisait de la polyculture. Entre le pailler à édifier au moment des moissons, les sacs de pommes de terre à « charroyer » comme on disait chez moi ou la hotte à porter pendant les vendanges, il n’y avait vraiment pas besoin d’aménager une salle de sports à domicile. Plusieurs anciens m’ont d’ailleurs raconté que sur un pari de fin de banquet, mon grand-père avait réussi à emmener jusqu’à sa vigne, distante de plusieurs centaines de mètres de la ferme, deux sacs d’engrais pesant cinquante kilos chacun, c’est-à-dire son poids.

Autant dire que lorsque nous nous retrouvions dans les champs, les frêles, les « chétis » (chétifs), les malingres en prenaient pour leur grade. « Celui-là, il est monté pour le goujon » rigolaient les deux frères par allusion au fil très fin nécessaire pour capturer ce poisson méfiant. Et lors des pauses autour de la bouteille de limonade au frais sous un arbre, mon grand-père ou son frère n’hésitaient pas à me demander de tâter leurs biceps, avant de désigner les modestes renflements sur mes bras et de dire : « Allez à ton tour de nous montrer tes biscoteaux ! ». Et mon grand-père de conclure après cette peu édifiante présentation : « L’important, c’est surtout que tu les montres à l’école ! ». Ce qui était très gentil de sa part, car il savait que j’étais un très bon élève.

Autant je pouvais être chahuteur et turbulent pendant les récréations – pour avoir shooté dans un boulet de charbon qui avait atterri dans le mollet de la surveillante générale que je n’avais pas vue, j’eus droit à ma première consigne quinze jours après mon entrée en sixième avant d’y repartir la semaine suivante pour une bagarre ! -, autant je trouvais extraordinaire que des adultes viennent partager leurs savoirs avec les enfants que nous étions et tout, absolument tout, m’intéressait. Le soir, à la maison, je relisais mes livres scolaires avec plaisir, en particulier ceux d’histoire et de géographie qui me faisaient beaucoup rêver. Et je dois l’avouer avec un peu de honte, arrivé à neuf ans au collège et plus jeune de la classe, donc malmené, j’étais un affreux compétiteur et ressentais un vrai chagrin quand je ne terminais pas premier.

Cette année de cinquième qui s’achevait avait été marquante à deux niveaux. Mon père après avoir été prof de gymnastique vacataire puis instituteur, avait été nommé professeur de français au collège de Chasseneuil, nouvelle qui ne me réjouissait guère car je redoutais de l’avoir comme enseignant. Crainte confirmée mais un peu vaine : autant il était un père erratique et peu présent, autant il s’avéra un excellent professeur à l’originalité consommée, n’hésitant pas à arriver avec des coupures de presse dans les poches pour commenter l’actualité, à exprimer clairement ses points de vue souvent iconoclastes, et nous donnant surtout une immense envie de lire et de comprendre le monde qui nous entourait. Dès le mois de septembre, il avait été clair avec moi : « Quoiqu’il arrive, tu ne seras pas premier. Je ne peux pas faire ça, mais si tu mérites la première place, je te le dirai. » J’avais bien un peu râlé pour la forme (Ce maudit esprit de compétition !) tout en trouvant assez logique ce qu’il me disait. Une surprise de taille m’attendait cependant fin juin. J’avais obtenu le premier prix (à l’époque on distribuait encore des livres aux meilleurs élèves) dans toutes les disciplines sauf deux : le dessin où je maniais mon crayon comme une truelle et la composition française où je n’avais aucune illusion à avoir connaissant le caractère ferme de mon père. Pourtant peu de jours avant la distribution des prix, il me fit une énorme surprise en me convoquant dans son bureau où s’entassaient toujours des monceaux de rédactions à corriger. « Tu mérites incontestablement le prix de français, cette année même si tu sais que je ne peux pas te l’attribuer. Donc, tu vas aller à la librairie te choisir le livre qui te fait plaisir. Je te l’offre et je passerai le payer ». Un geste de grande classe qui m’avait marqué.

Sitôt l’école terminée, j’étais parti passer un été enchanteur à la ferme de mes grands-parents, où je redevenais un enfant à l’esprit libre sans avoir à être, comme pendant l’année scolaire, le témoin de lourds et perpétuels conflits familiaux. Je me souviens très bien que cette année-là quand on rentrait des champs, j’avais décidé de sortir mon livre d’histoire pour… recopier les illustrations. Je n’avais pas d’appétence spéciale pour le dessin, mais je ne supportais pas l’idée de faire baisser ma moyenne à cause de cette matière. Mes grands-parents, mon arrière-grand-mère, mon oncle s’intéressaient tous à ce que je faisais et me montraient toujours beaucoup de bienveillance. Ce jour-là, j’avais sué gouache et eau pour dessiner Roland à Roncevaux, jouant du cor pour alerter ses troupes avec à ses côtés sa fidèle épée Durandal. « C’est un peu tarabiscoté ton truc ! » me dit en riant mon oncle.  J’étais aux anges, ma libre interprétation des mots m’ayant persuadé que ma famille trouvait que mon dessin avait des… biscoteaux. J’ai donc multiplié tout l’été des dessins de costaud avec moult détails et nombre de vaines complications.

Est-il utile de préciser que je n’ai jamais eu le prix de dessin de toute ma scolarité…

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https://jeanyvesviollier.com/2020/04/24/9116/ (« Hâte de lutiner « )

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/08/grand-homme-incontinent/

https://jeanyvesviollier.com/2020/04/16/caparaconne-et-pret-pour-lecole/

T’as la baraka, mon gars !

À force d’entendre dire que sa famille bénéficie d’une chance inouïe, on finit par y croire…

Des garçons et uniquement des garçons à toutes les générations ! Nous étions deux frères. Mon père était fils unique. Mon grand-père avait un frère qui cultivait avec lui la ferme familiale de La Chapelle-des-Pots. Et mon arrière-grand-père pour sa part partageait le toit familial avec… six frères ! Anecdote extraordinaire, les sept frères Viollier qui vivaient à cette époque à Bourg-sous-La-Roche en Vendée, avaient participé à la guerre de 14, puisqu’ils avaient entre dix-huit et trente-cinq ans. Et, hasard encore plus extraordinaire, les sept étaient rentrés vivants, après des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. L’un avait été nettoyeur de tranchée, l’autre avait fait Verdun, le troisième, prisonnier, avait réussi à s’évader à la deuxième tentative après avoir été repêché une première fois dans une rivière par un chien de marinier. Et puis, il y avait Edmond, le seul blessé de la famille, à qui on avait demandé d’observer les lignes ennemies après que deux de ses camarades se soient faits descendre et qui avait eu l’incroyable réflexe avant de sortir de la tranchée de prendre une pelle et de la glisser sous sa capote. La balle du tireur d’élite adverse avait frappé la partie métallique de l’outil à hauteur du cœur avant de ricocher et de le blesser légèrement au poumon. Nous étions la seule famille à ne pas avoir notre nom inscrit sur le monument aux morts du petit village vendéen.

Mon grand-père, né en 1907, fera pour sa part son service militaire en 1926 à Saint-Nazaire, ville où son physique de paysan râblé lui valut de découvrir le rugby en première ligne. Le début d’une passion durable qui embrasa toute la famille. Après ses classes, il fut expédié en Afrique du Nord, puis rentra travailler la terre dans sa minuscule propriété de Bourg-sous-la-Roche avant de tout vendre et de partir s’occuper d’une ferme charentaise.

La guerre le reprit au col en 1939. Nommé sergent-chef d’une section de tirailleurs sénégalais, il nouera des liens extraordinaires avec ses hommes, certains revenant même le voir des années plus tard dans le village et séjournant plusieurs jours à la ferme, tandis que l’épicier me demandait en douce : « Le Sénégalais qui est chez vous, il dort dans un lit ? Il mange avec une fourchette ? », questions qui par leur absurdité me laissaient totalement perplexe.

Après la débâcle de juin 1940, tous les soldats du village étant rentrés sauf mon grand-père, ma famille, sans nouvelles, se demanda s’il était mort ou prisonnier. Avant de le voir revenir triomphalement trois semaines après les autres. Bloqué par l’avancée allemande à La-Charité-sur-Loire, il avait refusé avec sa section d’être fait prisonnier et avait vécu caché dans les champs en attendant que la vigilance allemande se relâche un peu. Puis une nuit, il avait réussi avec tous les hommes qui lui faisaient confiance à traverser la Loire et à regagner la zone libre.

L’histoire avait visiblement marqué les esprits à La Chapelle-des-Pots, car plusieurs anciens évoquent encore devant moi l’exploit de mon grand-père tout comme le fait que les sept frères de la génération précédente avaient échappé à la grande faucheuse, estimant que nous avions bénéficié d’une chance inouïe.

En fait notre famille a eu son lot d’ennuis et de souffrances comme toutes les familles, mais entendre notre grand-père minimiser les aléas de l’existence et répéter que les Viollier avaient la « baraka » nous a donnés une confiance en nous inébranlable. Et quand une récolte s’annonçait bonne et qu’avec un grand sourire mon grand-père annonçait qu’il allait « casser la baraque », l’expression me semblait découler de la même logique.

J’ignore si mon grand-père avait appris ce mot fétiche pendant son séjour en Afrique du Nord ou à l’arrivée des « pieds noirs » dans notre village, mais son parler positif, que n’auraient pas renié des psychologues, a eu des effets considérables sur notre parcours. En cas de difficulté, nous gardons toujours le sentiment, mon frère et moi, que nous allons nous en sortir et finir par triompher… Si ce n’est pas un beau viatique !

Et je repense à ce premier combat de boxe, disputé en 1972 à Paris, où mon entraîneur de l’époque, aussi surpris que moi de me voir proclamé vainqueur, m’avait dit en se marrant à la descente du ring : « Cherche pas, mon gars, t’as la baraka ! ».

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Rabibocher n’a rien d’allemand

Quand le rabbin se réconcilie après-guerre avec le « Boche », les deux se rabibochent. Logique, non ?

Au milieu des années soixante, la guerre était encore très présente dans les discussions familiales et au moment des élections municipales. Dans notre village charentais de Chasseneuil-sur-Bonnieure, l’attitude de chacun pendant ces années sombres était minutieusement soupesée et il n’était pas rare d’entendre des accusations publiques lors des réunions électorales comme « Ta quincaillerie, on sait comment tu l’as montée ! », méchante allusion aux nombreux parachutages anglais qui eurent lieu dans la région. Mes parents n’ayant guère de plaisir à vivre ensemble, notre vie sociale était plutôt réduite, ce qui nous enchantait avec mon frère, car rien n’était pire pour des enfants de moins de dix ans que ces repas du dimanche, les jours d’invitations, avec double entrée, plat de poisson puis plat de viande, avant la salade, le fromage, la farandole de desserts, le café et pousse-café. Et l’on exigeait de nous d’être sages et de faire bonne figure toute la durée du repas, alors que nous n’avions qu’une envie : faire prendre l’air à notre ballon de rugby dans le champ du voisin.  Presque à chaque fois, à l’heure du café, mon père qui se piquait de quelques connaissances historiques proposait à ses invités, quand ils n’étaient pas de la région, d’aller visiter Oradour-sur-Glane, village martyr situé à une cinquantaine de kilomètres de notre domicile charentais, non loin de Saint-Junien.

Même si nous étions habitués à suivre sans moufter, je ne sais pas si mes parents se rendaient bien compte de l’épreuve que pouvait représenter pour nous cette visite à répétition du village martyr, de l’église où les femmes et les enfants avaient brûlés vifs, à l’exception de Marguerite Rouffanche laissée pour morte et miraculeusement sauvée, de l’école où seul un petit Alsacien venu se réfugier dans ce village de Haute-Vienne avait eu la présence d’esprit de fuir à l’arrivée des Allemands, des différents lieux où les hommes par groupe de trente avaient été abattus au fusil-mitrailleur. Ma mère ayant vécu les bombardements d’Angoulême et perdu des camarades de classe, mon père ayant assisté en Charente-Maritime à des exécutions sommaires de miliciens à la Libération, comme tous les gens autour de nous, ne disaient jamais « Les Allemands » mais « Les Boches ».

Mon père estimant qu’il ne fallait surtout pas cacher la vérité aux enfants, nous racontait souvent les camps de concentration, les chambres à gaz et les persécutions endurées par les porteurs d’étoile jaune. Et si je ne savais absolument pas ce qu’était un imam, les musulmans étant fort rares en Charente à cette époque, le terme de rabbin m’était familier, car notre libre penseur de père se plaisait à répéter, de préférence en public : « Les prêtres et les rabbins peuvent bien faire ce qu’ils veulent, ça ne me dérange pas du moment qu’ils me foutent la paix ».

J’adorais faire semblant de dormir à l’arrière de notre Renault Dauphine pour mieux capter ce que racontaient les adultes. Était-ce au retour d’une de ces visites à Oradour-sur-Glane que j’ai entendu mes parents parler d’un couple qui s’était « rabiboché » ? Pour moi, nul besoin de se précipiter sur un dictionnaire, le sens de ce mot « rabibocher » était limpide. Si les rabbins juifs et les Allemands avaient été capables de se réconcilier, je n’avais plus aucune excuse, après une fâcherie avec un de mes petits camarades de classe pour ne pas me rabibocher avec lui.

Et j’ai beau, depuis, avoir des dizaines de fois regardé dans le dictionnaire la définition de ce mot, je continue à lui trouver un parfum de Deuxième Guerre mondiale.

Dans la même série :

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Hâte de lutiner !

La mine gourmande de mes grands-parents utilisant ce mot, me rendait impatient d’être plus âgé pour partager les jeux des petits lutins.

Le climat familial entre mes parents n’étant pas toujours au beau fixe, je passais toutes mes vacances scolaires chez mes grands-parents paternels et, si cela avait été possible, je serais bien resté définitivement à La Chapelle-des-Pots, ce petit village rural situé juste à côté de Saintes, où la vie était si simple pour l’enfant que j’étais. Alors qu’elle était tellement compliquée dans ma famille ! Avec le recul, je mesure d’ailleurs mieux l’incroyable modernité de ce couple d’agriculteurs qui avait pris la route de l’exil en 1932, venant à pied avec leurs vaches depuis Bourg-sous-La-Roche en Vendée et dormant pendant une semaine dans les fossés avant de prendre en charge comme métayers une exploitation en friche, puis de grimper un peu dans la hiérarchie paysanne en devenant fermiers après la guerre. Le frère de mon grand-père et la mère de ma grand-mère étaient eux aussi du périple et les quatre adultes travaillaient dur pour survivre, ce que je percevais parfaitement même très jeune. Mais, je n’étais pas plutôt arrivé que le premier mot de mon grand-père était pour me dire : « D’après tes parents tu as bien fait ton métier d’écolier. Tes vacances sont méritées et tu te reposes ».

Mais comment rester contemplatif ou paresser au lit dans une ferme où on se lève à cinq heures du matin pour traire les vaches, où l’on élève des volailles et produit des légumes que l’on vend au marché voisin, mais aussi du blé, du fourrage pour les animaux et même un peu de vigne, la zone se trouvant en « borderie » des crus de cognac ?

Je me retrouvais donc de toutes les expéditions pour « aller aux champs », trop heureux de monter sur le tracteur et de montrer « que je n’étais pas un fainéant », même si ma productivité devait être plus qu’anecdotique. L’école à l’époque ne reprenant que le 15 septembre, j’ai eu la chance de participer à tous les travaux importants de la ferme, que ce soit les foins, les moissons ou le début des vendanges et je ne remercierai jamais assez ma famille de m’avoir montré par l’exemple combien on pouvait prendre de plaisir à travailler.

Il faut dire aussi qu’étant tous dotés d’une langue bien pendue, on n’avait guère le loisir de s’ennuyer au travail et que les railleries fusaient dur : « Chez nous, on ne se moque que de ceux qu’on aime, pas de ceux qui nous indiffèrent », précisait Auguste, mon grand-père. Quand je tenais mon rang comme les autres dans la vigne et que je me retrouvais soudain la cible de plaisanteries, j’avais donc le sentiment malgré mes culottes courtes de devenir un peu adulte par anticipation. Même si j’avais parfois du mal à suivre les jeux de mots, car ma famille mélangeait allègrement le patois vendéen qu’elle avait conservé, le patois charentais qu’elle avait adopté et un français très limpide appris à l’école communale et ayant valu leur certificat d’études aux intéressés.

En dehors des périodes de Tour de France, en particulier à la grande époque des duels Anquetil-Poulidor où le transistor accompagnait tous les travaux ruraux, nous passions en revue le reste du temps les derniers exploits des principales figures du village. Mon grand-père et son frère étant d’excellents conteurs, ce n’était jamais triste. La dernière cuite du curé, le garde-champêtre qui n’aimait pas le travail et parvenait à tromper la vigilance quotidienne du maire, l’incurable célibataire qui venait de se marier et le regrettait déjà, m’en apprenaient plus sur la vie que bien des heures d’école. C’est ainsi que parlant d’une jeune voisine un peu hautaine et que personne n’avait jamais vu dans les champs, j’entendis ma grand-mère dire à « ses » hommes : « Elle fait sa pimbêche, mais le samedi au bal ne déteste pas se faire lutiner ! » ce qui suscita un éclat de rire général. Et comme mes grands-parents n’étaient que bienveillance à mon égard, je n’hésitais pas à leur demander ce que ça voulait dire. « Grandis un peu et on t’expliquera ! ». La question me préoccupa plusieurs jours. Est-ce que les lutins dansaient la ronde avec cette voisine, un peu comme Blanche-Neige et les sept nains, est-ce qu’ils lui faisaient des chatouilles ? En tout cas, à voir la mine réjouie des miens, l’action évoquée avait l’air rudement intéressante. 

Ah vivement que je sois grand moi aussi pour pouvoir partager les jeux de ces coquins de lutins !

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