Gilets jaunes, peur bleue et colère noire

Pour avoir rançonné les plus pauvres au profit des plus riches, le gouvernement, et lui seul, est responsable de la violence actuelle. Une seule solution : écouter et céder.

Les CRS visiblement solidaires des gilets jaunes.

En adoptant, il y a quelques jours, une loi contre la fessée, nos députés ont négligé deux amendements de taille pourtant fort utiles en cette période troublée. Si l’interdiction des châtiments corporels à l’égard des enfants ne peut être que saluée, la fessée devrait être publiquement administrée quand le gouvernement se montre autiste à la colère de tout un peuple et quand des journalistes jouent aux complaisants valets du pouvoir.

Prenez ce brave Christophe Jakubowski, chef du service politique de TF1, qui, de lin blanc vêtu, explique suavement deux jours avant la grande manifestation du 1er décembre que les gilets jaunes exhibent désormais des pancartes « ANTICAPITALISTES ! ». Et le brillant analyste de développer sa pensée : Les manifestants « réclament le SMIC à 1300 euros ». Cette revendication mesurée ne relève nullement de l’anticapitalisme mais du simple bon sens, alors que notre pays est devenu le plus taxé d’Europe, mais elle horrifie visiblement le chef de service politique (Au fait, son salaire représente combien de Smic par mois ?)

Des journalistes qui ne savent plus « lire » les manifestations

Les journalistes de ma génération ont pour la plupart participé à des manifestations, fait le coup de poing avec les forces de l’ordre et parfois senti les matraques leur caresser les côtelettes. Devenus observateurs, ils connaissent toutes les ficelles de ces affrontements publics, les autonomes venus pour durcir le mouvement en espérant le grand soir, les pilleurs jugeant trop belle l’occasion offerte et les infiltrés, flics en civil à la Alexandre Benalla, qui sont parfois les premiers à provoquer dans le but de susciter la peur des « braves » manifestants et la décrédibilisation du mouvement.

Malheureusement, les écoles de journalisme, avec leurs prix d’entrée astronomiques, sont devenus les repaires de la « bien-pensance », alors qu’elles devraient être le haut lieu de l’esprit critique. Et ils nous ont offert un festival, les journalistes de TF1, de BFM, ou de I-télé, et parfois même ceux du service public, en relayant sans le moindre esprit critique toutes les fables que le gouvernement leur soufflait à l’oreille ! Au départ, le mouvement était piloté en sous-main par l’extrême-droite. Puis par l’extrême-gauche. Et maintenant par des casseurs sans foi ni loi, voulant la ruine de notre pays. Et on tartine pendant des heures et des heures sur les voitures qui brûlent, les barricades érigées, les magasins saccagés. On se rend en cohorte dans le XVIe arrondissement interroger la bonne bourgeoise terrifiée ou le commerçant dévasté qui, les larmes au bord des yeux, affirment n’avoir jamais vu ça.

Ces mêmes journalistes, qui n’essaient même pas de dissimuler leur soutien inconditionnel au gouvernement, nous livrent parfois des images qui contredisent leurs propos, mais ils sont bien incapables de le remarquer. Pourquoi ces civils qui lancent des lacrymos aux côtés des CRS ? Pourquoi les voitures mises à feu le sont-elles par des hommes cagoulés de noir, tandis que de braves couillons de gilets jaunes posent à visage découvert devant le feu de joie improvisé et se font alpaguer ensuite par les forces de l’ordre ? Pourquoi si peu d’images de la manifestation de l’avenue de l’Opéra où des milliers de gilets jaunes se sont retrouvés dans le calme ? Pourtant, on trouve des « pépites » sur Youtube, qui, allez savoir pourquoi, ne sont jamais montrées au grand public (https://www.youtube.com/watch?v=8CZtDqIifCU)

Le mouvement des nouveaux pauvres

Relayé par des médias complaisants, le refus de comprendre par le gouvernement la nature même du mouvement des gilets jaunes est sidérante et en dit long sur le fossé qui sépare l’élite ministérielle des simples citoyens. La difficulté à trouver des porte-paroles montre bien que ce mouvement est spontané, même s’il s’organise avec le temps, ce qui est logique. Ceux qui occupent les ronds-points, ou bloquent les péages autoroutiers sont les nouveaux pauvres de notre pays. Ceux qui travaillent dur mais n’arrivent plus à s’en sortir avec leurs salaires, à force d’être taxés sur tout. La France est devenue le premier pays d’Europe au niveau de la pression fiscale, mais qu’a fait Macron en arrivant au pouvoir ? Il a supprimé l’impôt sur la Fortune, soi-disant pour ne pas faire fuir les possédants et fait un cadeau fiscal de plus d’un milliard d’euros au 0,01% de Français les plus riches.  

https://www.marianne.net/economie/127-milliard-pour-les-001-les-plus-riches-le-gros-cadeau-de-macron-enfin-chiffre

Et cela en s’attaquant aux retraites, en multipliant les taxes qui compliquent à chaque fois un peu plus les fins de mois et en repoussant au jour où Édouard Philippe dansera le tango avec Arlette Laguiller toute augmentation du salaire minimal. La taxation sur l’essence, c’est « La goutte d’essence qui a fait déborder la base », comme l’a joliment écrit Mediabask.

Alors oui, les gilets jaunes ont raison, mille fois raison de revendiquer encore et toujours. Oui, ils ont raison de faire pression jusqu’à ce que le gouvernement cède. Qu’ils se rassurent en écoutant le nouveau ministre de l’Intérieur Christophe Castaner et la peur bleue qu’il affiche derrière ses paroles de matamore varois face à la colère noire des Français.  (C’est Gérard Collomb qui doit se féliciter d’être parti à temps !)

En France, seuls les grands patrons du CAC 40 peuvent obtenir des avantages sans lutte. (rémunération à 5 millions d’euros en moyenne, plus 14% par rapport à 2017).  Pour les autres, le seul espoir est de créer un rapport de forces favorable. Les avancées significatives de 1936, de 1968 ou de 1981 ne l’ont été qu’après des semaines de lutte. À chaque fois, l’augmentation a provoqué un tollé. En 1981, après que François Mitterrand ait décrété une augmentation de 10% du salaire minimal, nombre d’entrepreneurs ont annoncé leur intention de partir à l’étranger. En fait ils sont restés et la mesure a relancé la consommation.

Oui, il est intolérable que des gens perdent de l’argent en travaillant, entre le loyer à payer, les frais de garde des enfants et l’essence de la voiture. Le travail doit être respecté et le salaire obtenu, permettre de vivre.

Pour toutes ces raisons, les gilets jaunes ont mon soutien total et absolu. De ce mouvement, je ne retiendrai pas les images complaisamment véhiculées par les télés de barricades ou de casseurs, mais simplement la rencontre sur un rond-point entre cette mère de famille arborant son gilet jaune et un député LRM, dégoulinant de bon sentiment avec sa bouillie sucrée lui coulant du bec et son « Je vous comprends » digne d’un chanoine venu visiter ses pauvres. Et la femme en colère de lui répliquer : « Vous pensez que j’emprunte pour m’acheter un appartement ou une nouvelle voiture ? J’emprunte pour pouvoir offrir des jouets à Noël à mes enfants »

Tout est dit. Le peuple des gilets jaunes ne réclame ni pain ni brioche, comme le dirait Marie-Antoinette. Il réclame son dû, qui passe par une augmentation des salaires, et le respect des gouvernants qui doivent cesser immédiatement leur funeste rançonnage.

 

 

 

Genevoix pas ce qu’il fait là

Il suffit de relire « Ceux de 14 » de Maurice Genevoix, écrivain sympathique mais secondaire, pour comprendre que sa « panthéonisation » relève du caprice présidentiel.

Les carnets de guerre du lieutenant Genevoix, 25 ans à l’époque, sont infiniment respectables mais ne sont pas un chef d’œuvre littéraire.

Encore un drame provoqué par Wikipedia, cette encyclopédie du savoir superficiel ! J’imagine très bien les conseillers présidentiels, pressés par le temps et en panne d’imagination à l’approche des cérémonies de commémoration du 11 novembre 1918, rechercher sur l’encyclopédie en ligne qui pourrait bien faire l’affaire. Il faut dire que les écrivains français qui ont eu le bon goût de ne pas se faire tuer lors de la grande guerre ne sont pas légion. Maurice Genevoix s’est contenté d’être grièvement blessé aux Eparges en 1915. Et comme il a regroupé sous le titre « Ceux de 14 » les cinq récits de guerre qu’il a rédigés pendant sa longue convalescence, les élites qui nous gouvernent se sont dits qu’il ferait parfaitement l’affaire car personne, pas même les journalistes qui en parleront, ne s’avisera de le relire. En route donc pour le Panthéon !

Mes deux grands-pères n’avaient rien en commun sauf d’avoir fait la guerre, le premier y ayant même laissé une jambe, et de détester Maurice Genevoix et Roland Dorgelès, les chantres de ce qu’ils qualifiaient l’héroïsme à la française, tandis qu’ils se reconnaissaient complètement dans « À l’ouest, rien de nouveau » de l’allemand Erich Maria Remarque, pamphlet impitoyable contre la stupidité de la guerre et la bêtise des galonnés.

Miracle des bibliothèques en ligne, pour moins de dix euros on peut obtenir en quelques secondes « Ceux de 14 » et juger par soi-même au lieu de se contenter de l’avis des autres. Maurice Genevoix a 24 ans quand il part au front. Issu de Normale Sup’, il est lieutenant et note son quotidien dans ses carnets. Les observations sont fines et l’on pressent le futur écrivain. Maurice Genevoix ne travestit pas la réalité, n’hésite pas à parler des morts en train de se décomposer à quelques mètres de sa patrouille, ce qui lui vaudra d’être censuré lors de sa première publication. Mais le ton est « va-t-en guerre » et le jeune lieutenant, souvent très content de lui, ne manifeste pas une empathie extraordinaire pour ses hommes, racontant comment il leur a botté les fesses pour les empêcher de fuir, et n’hésitant pas à en faire des tonnes dans l’héroïsme primaire : « C’est la bataille acharnée vers laquelle nous marchons, et qui halète, là, de l’autre côté de cette crête que nous allons franchir. Allons-y, dépêchons-nous. Il faut que nous nous y lancions tout de suite, au plein tumulte, parmi les balles qui filent raide et qui frappent. C’est nécessaire »

On n’est vraiment pas loin de la propagande de l’époque qui voulait que les balles allemandes ne traversent pas les casques des poilus : « Nous avons accroché, mordu, blessé ! oh, qu’il coule, ce sang boche, jusqu’à ce que toute leur force s’en soit en allée d’eux ».

Des réflexions sur la stupidité de la guerre ou l’inanité des ordres reçus ? Pas la moindre de la part de ce jeune homme qui se contente de raconter, avec une certaine acuité, son quotidien de poilu. Comme on dirait aujourd’hui, c’est un jeune homme qui est « dans le système » et qui s’en trouve bien. Et qui, à l’évidence, pour tous ceux qui prendront la peine d’ouvrir « Ceux de 14 » n’est pas encore un écrivain, ce qu’il deviendra par la suite avec de charmants romans naturalistes comme « Raboliot » qui lui vaudra le prix Goncourt en 1925.

Vous l’avez compris, je n’ai strictement rien contre l’écrivain Maurice Genevoix, mais, si le Panthéon est toujours le lieu qui accueille les grands hommes de la nation, difficile de ne pas penser qu’il y a maldonne. Emmanuel Macron, qui a évoqué sa grand-mère lui lisant des pages de Maurice Genevoix, le reconnaît d’ailleurs à mi-mots en affirmant qu’il rend ainsi hommage « à tous ceux de 14-18 ».

Désolé, mais le Panthéon vaut mieux qu’un plan comm’ et un caprice présidentiel, un de plus.

 

L’Équipe ne manque pas de toupet

Publier le numéro célébrant le sacre des Bleus en 1998, quand on sait ce qui s’est passé avant, il fallait oser !
Une Equipe 1998

Le numéro daté du 13 juillet où le directeur de l’époque, Jérôme Bureau, bat sa coulpe.

David Garcia, dans « La face cachée de L’Équipe » a très bien raconté l’atmosphère qui régnait au sein de la rédaction en ce dimanche 12 juillet 1998, alors que la France venait de remporter pour la première fois de son histoire la Coupe du Monde de football : joie soigneusement dissimulée des journalistes, pour la plupart authentiques amoureux du sport, et ambiance de crise du côté de la rédaction en chef où tous affichent des têtes d’enterrement. Le quotidien sportif a tapé pendant deux ans sur Jacquet, avec des titres d’éditoriaux comme « Mourir d’Aimé » ou « Le retour des nuls ». Pire, le sélectionneur a été attaqué sur son physique et sur son accent forézien, suite à des consignes orales du service marketing dès 1996, Jacquet n’étant jugé par le grand manitou de l’époque Paul Roussel ni « sexy » ni « vendeur ». Docile, le directeur de la rédaction Jérôme Bureau avait donc estimé que « Jacquet n’était pas l’homme de la situation », « un brave type qui émet des soupirs » mais pas « un leader qui donne un vrai souffle ».

Les amoureux du foot se souviennent sans doute d’Aimé Jacquet s’emparant du micro, dès le coup de sifflet final pour affirmer : « Jamais je ne pardonnerai ! », ajoutant même à destination de son entourage : « Je n’ai jamais frappé personne, mais un jour je cognerai Ejnès », le porte-plume de service, auteur des éditoriaux vengeurs. Ce soir-là, Jérôme Bureau, proposera sa démission, refusée pour ne pas donner l’impression de céder aux diktats des vainqueurs, mais acceptée peu après. Et Ejnès croupira longtemps dans un de ces placards dorés que les rédactions savent inventer.

La vérité oblige à dire, vingt ans après, que Jacquet a tenu parole malgré toutes les tentatives de réconciliation opérées par des amis des deux camps. « Les vainqueurs réécrivent toujours l’histoire » constatait il y a peu un politique local à propos du Biarritz Olympique (Un jour peut-être, les langues se délieront et les supporters comprendront à quel point ils se sont faits promener !) Et les vaincus tentent de faire oublier leurs erreurs par un excès de zèle.

S’il y a un journal qui aurait dû faire discret sur le mondial 1998, c’est bien L’Équipe. Au lieu de cela, le quotidien réédite son numéro de lendemain de victoire, en augmentant son prix habituel de 70 centimes. Toute honte bue.

 

Pas d’aménagement de peine pour Cahuzac

Avec deux ans de prison ferme en appel, Jérôme Cahuzac pourrait bénéficier d’un aménagement de peine. Une clémence qui passerait mal dans l’opinion publique qui y verrait une Justice à deux vitesses.

Pour le malin Dupont-Moretti, Cahuzac, son client, doit être traité comme n’importe qui d’autre. Mais Jérôme Cahuzac est-il n’importe qui ?

Tout le monde le sait, les prisons françaises, par leur vétusté, ont de quoi faire frémir les caractères les plus trempés. Avec 113 prisonniers pour 100 places (source : lefigaro.fr), la France est le mauvais élève de l’Europe et il n’est pas rare que trois ou quatre détenus se retrouvent dans une cellule de douze mètres carrés. Il est donc tout à fait normal que l’ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, fasse tout pour éviter de passer par la case prison et que son conseil, maître Dupont-Moretti, plastronne à la sortie de l’audience de Cour d’appel de Paris condamnant son client à 300 000 euros d’amende et quatre ans de prison, dont deux avec sursis : « Il n’y a aucune raison que Cahuzac soit plus mal traité que n’importe qui d’autre. ». Et pour que Jérôme Cahuzac n’aille pas en prison, Dupont-Moretti précise même que son client « offre de bons gages de réinsertion ».

Discours logique, mais qui mérite tout de même quelques sacrés bémols. Personne ne doute qu’un ancien ministre doit avoir encore quelques copains et que sa réinsertion ne doit guère poser de problèmes. Mais le grand public va sans doute » trouver qu’il y a quelque chose d’un peu « miraculeux » dans le parcours de l’ancien ministre. Condamné en première instance à trois ans ferme, ce qui l’envoyait automatiquement en prison, Jérôme Cahuzac voit sa peine réduite à deux ans ferme, c’est-à-dire le seuil limite pour pouvoir négocier sa peine.

L’homme à qui on aurait donné les îles Caïmans sans confession…

Bisque, Bisque, Basque ! ne souhaite à personne d’avoir à goûter aux « joies » d’une prison française. Mais il s’agit tout de même d’un ministre de premier plan, chargé de traquer les fraudeurs, et qui « les yeux dans les yeux » a affirmé à la représentation nationale n’avoir jamais eu de compte à l’étranger. Le très rusé Dupont-Moretti, quand il compare Cahuzac à « n’importe qui d’autre » est parfaitement conscient qu’il se moque du monde. L’ex-député du Lot-et-Garonne n’a pas seulement triché avec le fisc, il a souillé l’image que les Français se font de la vie publique et, tout comme Fillon, mérite d’être puni avec la plus extrême sévérité.

Par son statut d’ancien ministre, Cahuzac, s’il va en prison, bénéficiera de fait d’un aménagement de peine, puisqu’il aura droit à une cellule isolée, ce qui n’est pas le lot de tout le monde. Patrick Dils, innocent emprisonné pendant quinze ans, a subi des violences et sans doute des viols comme il le laisse entendre désormais, de la part de ses codétenus. Jérôme Cahuzac, ancien ministre, peut déjà s’estimer heureux d’échapper à cela, alors que la prison devrait être la même pour tous les citoyens, qu’elle que soit leur classe sociale. Carrignon, Tapie ou Le Floch-Prigent avant lui, ont connu le même parcours et en sont sortis bonifiés.

On espère donc que le juge d’application des peines, conscient du désastreux message qui serait envoyé à tous les Français s’il se montrait clément, ne cèdera à aucune pression et enverra Jérôme Cahuzac où il doit être. C’est-à-dire en prison.

Mai 68 : Une génération ni égoïste, ni cupide

Ce lieu commun arrange beaucoup de monde mais ne résiste pas à l’examen. La génération soixante-huitarde ne s’est pas intéressée qu’à elle-même.

La logique de combativité sera toujours préférable à la logique de passivité.

C’est une affirmation du même acabit que celle qui doterait les Bretons de chapeaux ronds, les Marseillais d’une tchatche à toute épreuve et les Auvergnats de chardons dans les poches. Le « moutonisme » des médias, toujours prêts à reprendre les truismes d’un confrère, et le bombardement médiatique quand une idée arrange bien le gouvernement sont tels, que nombre des acteurs de mai 68 sont désormais persuadés en toute bonne foi que notre génération, par son égoïsme et sa cupidité, est responsable du marasme actuel dans lequel se retrouve la jeunesse. Mais quelle blague !

Trois images mises bout à bout ne font pas une rétrospective et on ne soulignera jamais assez l’ineptie de la plupart des émissions sur mai 68 proposées jusqu’à maintenant par presque toutes les chaînes de télévision, à l’exception de France 3 (30/4) qui en faisant parler les policiers acteurs de ces événements nous a au moins offert un éclairage inédit. Et appris au passage que le général de Gaulle était prêt à faire tirer sur la foule. Quel journaliste grand public soulignera que les revendications « hédonistes » de mai 68 ont été très marginales par rapport aux attentes politiques de ceux qui étaient dans la rue, ou que la génération de la résistance a regardé avec sympathie celle des jeunes lanceurs de pavés ?

https://jeanyvesviollier.com/2018/04/29/le-message-perdu-de-mai-68/

De la même façon, personne parmi les actuels manieurs de caméras ne semble se rappeler ou vouloir évoquer ce fossé idéologique qui s’est creusé en quelques mois, dès la fin de 68, entre les fils de bonne famille venus jeter leur gourme idéologique en même temps que quelques pavés, (C’était l’époque où CRS et frondeurs s’affrontaient en cravate !) avant de bien vite réintégrer le giron des beaux destins qui leur étaient promis par atavisme familial, et les prolos, les réprouvés, les déclassés qui se sont investis à vie dans ce mouvement idéaliste. Passez vos vacances en Ardèche ou en Lozère, et, la gorge un peu nouée, vous croiserez toujours sur les marchés, que ce soit à Joyeuse ou à Mende, ces reliquats de communautés soixante-huitardes, s’efforçant de survivre en vendant des fromages de chèvre ou des bijoux en argent. Seule évolution en cinquante ans : il y a belle lurette que les fils de famille, ceux qui criaient plus fort que les autres en incitant tout le monde à se déraciner, ont pris leurs cliques … et parfois des claques d’autres membres de la communauté, tant ils étaient insupportables !

Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

En 1968, déjà, la presse est ciblée pour sa trop grande complaisance à l’égard du pouvoir.

Lorsque j’arrive au Centre de Formation des Journalistes, en 1973, je suis tout de suite confronté aux gauches les plus extrêmes, du maoïste grand teint à l’internationaliste convaincu et au trotskiste exemplaire, sans compter les cinquante nuances de marxistes-léninistes. Tour à tour pompiste, déménageur, figurant de théâtre, assistant cuisinier, je suis un des rares à avoir dû financer mes études, ce qui m’amène à nuancer les propos entendus et à passer « presque » pour un homme de droite, lors de nos innombrables assemblées générales. C’est aussi l’époque du premier reflux de 68, où les grands bourgeois qui avaient incité les plus jeunes à créer avec eux des communautés agricoles ou à s’installer dans les usines, découvrent que la terre est basse ou qu’on peut s’emmerder sérieusement quand on travaille à la chaîne. C’est l’époque où un Serge July, ex-prof devenu responsable du mouvement maoïste dans le Nord, décide que le journalisme est tout de même un métier plus confortable et s’installe à La Cause du peuple, avant de devenir directeur de Libération. Et tant pis pour les couillons qui l’ont écouté et qui sont obligés de rester, faute d’avoir comme lui pour financer ses caprices un papa polytechnicien et directeur d’exportation chez Ducretet-Thomson !

Même pitoyable mascarade au Centre de formation des Journalistes où les ayatollahs idéologiques les plus virulents vont connaître parfois des évolutions très surprenantes. Mon condisciple Hervé Martin était un garçon charmant mais aussi un maoïste fervent qui ne jurait que par Le Petit Livre Rouge. Je le retrouverai vingt-cinq ans plus tard au Canard enchaîné, toujours aussi charmant, mais devenu fervent libéral plutôt séduit par Sarkozy… Et capable d’écrire – dans Le Canard ! – un papier défendant la Société générale et pourfendant Jérôme Kerviel… Comme si le rôle de ce journal était d’encenser le Shérif de Nottingham face à Robin des bois !

Bien sûr, à cette époque, lors de nos débats permanents de jeunes étudiants journalistes, nous sommes tous pour la révolution la plus imminente possible, tous complètement hostiles à la répression policière (Nos discussions pendant des heures, heureusement jamais suivies d’effet, pour savoir comment on pouvait lors d’une manifestation arriver à jeter des CRS dans la Seine…), et tous totalement réfractaires à l’armée, tout juste bonne à écraser le peuple.

C’est avec une ironie teintée d’une certaine amertume que je découvrirai, au sortir de l’école, en juin 1975, ce que valent les postures idéologiques. Presque tous les garçons de ma promotion ont postulé pour la coopération militaire au titre de journaliste, pas gênés du tout à l’idée d’écrire pour les journaux de l’armée des panégyriques giscardiens sous des cieux cléments. Discutable façon de commencer à faire du journalisme en courbant l’échine ! Antigiscardien primaire, membre des comités de soldats, je ferai un choix de désobéissance qui me vaudra trois mois d’enfermement. Un événement dont je reste très fier, même si ma carrière de journaliste, m’a permis de comprendre qu’il y avait des gens respectables et foncièrement républicains dans tous les métiers.

Les « facéties » de la presse de gauche

Heureusement, dans les rédactions que je vais fréquenter à l’époque, je vais très vite retrouver un esprit de 68 dominant, avec une grande volonté de générosité et de partage. Personne n’a peur pour son emploi et c’est avec plaisir que les anciens donnent des conseils aux jeunes qui les interrogent. C’est l’époque des sociétés de rédacteurs, contre-pouvoir efficace à la hiérarchie en place du journal, mais aussi de la défense des droits des pigistes. On ne lâche rien sur rien, on se bat collectivement sur ses droits et salaires et les feuilles de paie se bonifient ! Avec tout de même, un constat intéressant : si les journaux de droite sont corrects et appliquent scrupuleusement la convention collective des journalistes, les augmentations indiciaires prévues par la loi et le respect des jours de repos dans un métier où ils sont difficiles à prendre, c’est un peu plus le Jeroboam à encre dans la presse de gauche. Comme si le fait d’être une « conscience de gauche » dispensait des obligations légales tout juste bonnes pour les « salauds » de droite !

Serge July, lors de la publication du premier numéro de « Libération ». Un patron plus que contestable.

Du côté d’Hara Kiri, le professeur Choron aurait un peu tendance à écluser au bistrot du coin les charges sociales dues aux assurances maladies et caisses de retraite, ce que les dessinateurs découvriront des années plus tard. À Libération, l’inénarrable Serge July devient le roi de l’acrobatie sociale, séduisant de jeunes héritières qui ne reverront jamais leur argent englouti dans les innombrables versions, toutes déficitaires, du quotidien ou convainquant des journalistes en poste d’accepter un licenciement tout en continuant à travailler pour le titre pendant la durée de leur indemnisation chômage. Et, bien entendu, la promesse de les réembaucher ensuite ne sera jamais tenue. Qui a dit que les pires patrons sont souvent d’anciens gauchistes ? Quant au Canard enchaîné, devenu très riche depuis les années soixante, sous la houlette de Roger Fressoz, puis de Michel Gaillard, ses directeurs successifs, il va développer un système détestable avec une absence de contrat de travail et de délégués du personnel, un salaire qui ne varie quasiment jamais et des « primes » qui au bout de dix ans d’ancienneté représentent souvent la moitié des revenus. « J’adore donner des primes », affirme avec candeur le bon fils de famille accessoirement directeur d’un journal qui se veut donneur de leçons. A-t-il seulement conscience qu’un salarié souhaite être rémunéré pour son travail et ne veut pas avoir à dire « Merci, mon bon maître » ? Comprend-il qu’un tel système ne peut que favoriser la flagornerie et le conformisme ?

La génération qui a échappé aux radars de l’histoire

C’est « Tonton » qui va involontairement complètement changer la donne avec son élection en 1981. N’imaginez surtout pas que François Mitterrand a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par les anciens soixante-huitards. Si tout le monde se félicite d’avoir enfin un président de gauche, après vingt-trois d’attentes déçues, personne n’a beaucoup d’illusions sur les convictions idéologiques du brillant avocat. Seul point positif, tout comme Emmanuel Macron actuellement, il endosse le costume présidentiel avec autorité. Mais le nouvel élu se retrouve confronté à deux problèmes de taille : rassurer au plus vite le partenaire américain totalement effrayé par la présence de communistes au sein du gouvernement et rasséréner les milieux d’affaires qui auraient un peu tendance à aller visiter fréquemment la Suisse avec des valises pleines de liquide.

L’affaire Farewell, avec dans le premier rôle le colonel du KGB devenu agent double Sergueï Grigoriev, permettra à Mitterrand de donner des gages de loyauté à Reagan en l’informant du nom des taupes sévissant au sein de ses propres services secrets. Quant aux milieux d’affaire, Mitterrand, pour les amadouer va sortir de sa manche un bateleur extraordinaire qui va dédiaboliser l’argent et en faire une valeur quasi cardinale de la gauche, l’inénarrable Bernard Tapie ! Imaginez un homme capable dans un prime-time de TFI « Ambitions » d’affirmer qu’il veut « rendre le chômage illégal » et qui, dans le même temps continue à bâtir une fortune colossale en rachetant pour un franc symbolique des entreprises qu’il dépèce en licenciant les salariés. Avant de revendre très cher, les entreprises ainsi allégées.

Bernard Tapie, avec son amour assumé pour l’argent, va fasciner la gauche… Ou du moins une partie de la gauche!

Tapie, avec son idéologie douteuse et son toupet d’airain, va faire des dégâts considérables dans les esprits. Même s’il aura aussi le mérite de donner envie de créer des entreprises à des jeunes qui ne l’imaginaient même pas. Subitement le collectif a moins de poids et l’individualisme prime. Pour ceux qui enseignent dans les écoles de journalisme, en parallèle à leur carrière, le changement est stupéfiant. La nouvelle génération d’étudiants ne veut plus entendre parler de déontologie, de « clause de conscience » et autres vieilles lunes surannées, elle veut réussir des « scoops » et faire des coups et pour cela elle est prête à tout. Au Centre de Formation des Journalistes, un étudiant publiera dans Le Monde sous son nom, un papier écrit par une de ses condisciples. Démasqué, il sera sanctionné, mais combien auront fait de même impunément ? Au Canard, un autre cow-boy journalistique viendra proposer ses services. Il connait le domicile privé d’un politique de renom et se propose de le cambrioler et de nous faire parvenir tous les papiers dérobés à cette occasion dans son bureau. Il se fera éconduire vertement.

Dans les journaux, c’est le grand chambardement. Les directeurs de rédaction sont désormais placés sous la coupe d’hommes venus de la publicité ou du marketing. Ahuris, les journalistes entendent parler pour la première fois de leur existence professionnelle de publi-reportages et d’informations à ne pas passer pour ne pas nuire au commerce. Les ruades sont nombreuses, les désastres industriels multiples avec ces vendeurs de vent, mais le pli est pris et désormais de gros salaires aux compétences discutables viennent murmurer à l’oreille de journalistes complaisants ce qu’ils doivent écrire.

La lutte n’est pas encore totalement perdue, mais devient de plus en plus indécise. Affaibli par l’arrivée de jeunes journalistes qui ne croient qu’en eux-mêmes pour améliorer leur ordinaire et qui préfèrent aller mendier seuls une augmentation au lieu de passer par des luttes collectives, les anciens soixante-huitards voient impuissants les horreurs se multiplier dans les entreprises, sans pouvoir rétablir l’équilibre. Contrats précaires qui deviennent la norme, exploitation sans vergogne des plus faibles, non-respect du droit du travail, c’est le monde voulu par Tapie, Bolloré et consorts, avec la bénédiction tacite d’une génération montante qui nous déteste aussi cordialement qu’on la déteste. Mais pourquoi diable, cette génération, qui incarne une rupture politique considérable, reste-telle totalement inaperçue des radars de l’histoire ?

Grandes gueules, mais ni bourges, ni cupides, ni égoïstes…

Edwy Plenel en 1985 : une grande cohérence dans son parcours.

Heureusement, une nouvelle génération est en train de surgir qui a compris que l’aventure individuelle ne peut conduire qu’à des déboires. Depuis une dizaine d’années, les étudiants des écoles de journalisme, ce reflet des tendances de la société, s’intéressent à nouveau à la déontologie et à la responsabilité de celui qui écrit. La réussite de Mediapart, la plus belle aventure de presse de ces dernières années, est un signe plus qu’encourageant. Pourtant dirigée par l’ex-trotskiste Edwy Plenel, qui avait fait ses premières armes journalistiques à Rouge, l’entreprise est exemplaire au niveau professionnel dans le respect des droits des salariés, mais aussi impressionnante par les compétences journalistiques qu’elle abrite. Un tout petit peu moins de phraséologie d’extrême-gauche dans les articles, un peu plus d’humour même si les progrès ces derniers temps sont certains et Mediapart deviendra incontestablement le meilleur titre de la presse française. Témoin aussi des évolutions de la société, cette campagne présidentielle de 2017 où le thème de la moralisation de la vie publique a été omniprésent. Un thème un peu oublié depuis, comme le prouve l’affaire Richard Ferrand, mais qui ravit notre génération.

Une génération qui laisse dire et perd l’envie de lutter quand les journalistes répètent à l’envi que les déboires actuels de notre jeunesse sont de notre faute. Est-ce si sûr ? Oui, nous avons toujours été de grandes gueules n’éprouvant pas beaucoup de craintes à l’égard de nos hiérarchies ou des élus aux tristes pantomimes qui nous gouvernent. Oui, on nous a beaucoup entendus, contrairement à d’autres générations et ces mêmes journalistes qui nous fustigent aujourd’hui, nous ont souvent laissé la parole parce que nous étions de « bons clients » au verbe fleuri et à l’expression imagée… Mais sommes-nous devenus les affreux bourgeois que la presse se plaît à décrire ? Certes, en comparaison avec la jeune génération actuelle, nous avons très bien gagné notre vie. Mais ce n’est pas notre génération qui a été trop payée. Ce sont les générations actuelles qui sont scandaleusement exploitées.

Les violences de mai 2018 ne sont absolument pas une surprise pour notre génération.

Exemple que Macron devrait méditer : quand François Mitterrand arrive au pouvoir, il augmente immédiatement de 10% le salaire minimum. Bien évidemment, le patronat hurle à l’assassinat, avant de constater que la mesure s’avèrera indolore et relancera la consommation. Et nous ne sommes strictement pour rien dans l’écart sans cesse croissant entre les plus démunis et les patrons du CAC 40. Oui, l’impôt sur la fortune est un impôt imbécile, puisqu’il coûte presque autant qu’il ne rapporte. Mais ce cadeau de 4 milliards fait aux plus riches était-il la priorité absolue quand des familles qui travaillent dur n’arrivent plus à subvenir à leur besoin ? Notre génération a regardé sans grande surprise les images du 1er mai 2018 à Paris. Face aux violences effroyables que le gouvernement fait subir aux salariés, il n’est guère étonnant de voir de jeunes encagoulés descendre dans la rue pour tout casser. La seule surprise, c’est qu’ils aient mis si longtemps à franchir le pas…

Notre génération est-elle devenue égoïste ? Là encore, à l’exception de trois « acrobates » emblématiques à la tête d’entreprises où ils exploitent sans vergogne leurs troupes, comment ne pas rire de ce raccourci journalistique ? Nous sommes la première génération, compte-tenu de l’allongement de l’espérance de vie, à nous occuper et de nos parents et de nos enfants. Tout au long de ma carrière, ce qui m’a frappé au contraire, c’est la générosité qui continue à caractériser les enfants de 68. Dans les écoles de journalisme, nombre de profs ne se font pas payer, estimant que c’est un devoir de transmettre aux plus jeunes notre passion. Les mêmes se mettent en grève aux côtés de leurs élèves quand les frais d’inscription augmentent. Contrairement à ce qu’affirment les petits marquis du journalisme conventionnel, nous ne sommes pas devenus égoïstes avec le temps. Nous avons assisté, désolés, à une évolution de la société que nous désapprouvons et, sur le terrain, avons perdu des batailles à notre plus grand regret.

L’association RamDam 64-40 peut aussi témoigner de cette survivance de l’esprit de 68, même si certains vont sursauter en me lisant. Nous sommes six des huit fondateurs à avoir vécu les événements de mai 68. De bords politiques opposés, certains ont défilé sur les Champs-Élysées quand d’autres occupaient encore le Quartier latin. Mais, quand nous décidons de créer une association pour contribuer à la moralisation de la vie publique, quel bénéfice pouvons-nous en tirer, à part celui de prendre des coups de la part des profiteurs ordinaires qui ne font pas de bruit mais usent de la politique pour se servir ? Si cette association n’est pas la prolongation de l’esprit de 68…

Alors, oui, je suis terriblement agacé par ce que je lis et entends sur notre génération. Je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir laissé ma part aux chiens, mais si je devais revisiter mon parcours, ce serait pour me battre encore plus et encore plus. Et si je devais transmettre un message à la génération montante qui me bluffe par son courage et sa force, malgré les infâmies qu’elle subit, ce serait osez l’insolence et la contestation, vous en deviendrez d’autant plus créatifs et en retirerez de toutes autres satisfactions que celles obtenues par la flagornerie et les bassesses. Soyez contestataires, ne cédez rien, inquiétez en permanence les pouvoirs en place, c’est de cette façon que notre société progressera et trouvera son équilibre.

Quand les tripes parlent…

Pardon, pour ces deux papiers beaucoup trop longs sur mai 68, mais les lecteurs auront compris que le sujet me tient à cœur et que je suis sincèrement scandalisé par ce que je vois et j’entends sur le sujet. Je dédie ce deuxième article à mon jeune frère, pour qui j’éprouve une immense affection, même si nos débats idéologiques sont parfois animés, et à tous mes copains de l’époque du lancer de pavés qui ont réussi à se faire « farcir » la tête à force d’entendre les lieux communs des médias. Non, vous n’êtes pas devenus des salauds et vous pouvez sans crainte vous regarder dans la glace !

 

Le message perdu de mai 68

Les rebelles sont toujours bien plus créatifs que les flagorneurs. Macron rêve d’une jeunesse conformiste et « dans le moule ». Il tue la meilleure chance d’innovation des entreprises.

Une génération qui sait que les victoires ne s’obtiennent qu’en luttant.

Témoins directs d’événements actuellement revisités par la télévision, nous sommes sans doute un certain nombre à avoir le pavé qui nous démange et l’envie de le balancer à la tête de tous ces réalisateurs qui alignent les poncifs sur mai 68, sans en avoir le moins du monde compris l’esprit. En avant donc pour une série de clichés, toujours les mêmes, qui relèvent de la falsification de l’histoire : les CRS mal équipés, les barricades érigées par des manifestants chevelus, le théâtre de l’Odéon occupé, Cohn-Bendit narguant la police et les slogans de l’époque « Il est interdit d’interdire », « Sous les pavés, la plage ! » ou « On arrête tout et on réfléchit » …Et pour conclure ce bref intermède, avant la remise au pas de juin, la manifestation finale sur les Champs-Élysées, le 30 mai 1968, de tous les conformistes, enfants apeurés qui n’osaient imaginer la France sans pépé De Gaulle !

Comme si la crise d’adolescence de la jeunesse française n’avait duré qu’un mois et avait été limitée à Paris ! Comme si les accords de Grenelle, conclus dans la hâte entre le gouvernement et les syndicats, avaient suffi à remettre tout le monde sagement au boulot comme avant ! Comme si l’esprit de 68 s’était évaporé d’un seul coup !  En fait, le monde du travail va vivre pendant une quinzaine d’années, jusqu’à l’arrivée de François Mitterrand, premier président de gauche de la Ve République en 1981, une formidable effervescence dont feraient bien de s’inspirer tous les managers actuels persuadés qu’une bonne entreprise, c’est une entreprise où on ne voit qu’une tête.

Peur sur l’usine !

Le premier changement majeur va se produire dans les usines, où des contremaîtres, le plus souvent serviles et avinés, faisaient encore régner une discipline assez proche de celle des kapos dans les camps de concentration. Sauf qu’à cette époque, chiffre incroyable pour les générations actuelles, le nombre de chômeurs en France s’élevait à 130 000 et qu’il suffisait de traverser la rue pour changer de boulot tellement toutes les entreprises étaient à la recherche de petites mains. Pour sûr, le bras d’honneur au patron était autrement plus facile à faire que maintenant !

Tous les étudiants de 68 ne se sont pas rués à l’usine pour rencontrer la classe ouvrière et devenir « établi » suivant la terminologie en vigueur à l’époque, mais le petit pourcentage qui est allé au bout de ses convictions idéologiques a su susciter le débat, ouvrir les esprits et créer de nouvelles conditions de lutte en mêlant dérision chronique et détermination à l’affrontement si nécessaire. Avec des « autonomes » toujours prêts à venir donner un coup de main à telle ou telle cause, les contremaîtres désormais rasent les murs et se gardent bien des provocations dont ils étaient coutumiers, par crainte de sérieuses représailles.

Assassinat de Pierre Overney par Jean-Antoine Tramoni (Photo Christophe Schimmel)

L’historien Benjamin Stora, membre de l’Organisation Communiste Internationale (OCI) à l’époque, ne dit pas autre chose dans « Le Journal Du Dimanche » (29/4) : « On parle souvent de l’esprit ludique, festif de mai 68, presque hippie de cette époque, mais on oublie qu’il y avait des dizaines de milliers de jeunes qui sont entrés et sortis de 68 avec un esprit extrêmement dogmatique. On ne peut pas oublier que la tentation du terrorisme était également forte. Pourquoi le dissimuler ? Il y a eu entre 1968 et 1973 une montée de la radicalité en France qui était réelle ». » Cette tension extrême se soldera, le 25 février 1972, par l’assassinat d’un ex-ouvrier maoïste de l’usine Renault, Pierre Overney, par un vigile de l’entreprise, Jean-Antoine Tramoni, lui-même assassiné en 1977. Heureusement dans la plupart des usines, les choses se passent de façon plus paisible et l’habitude d’un dialogue se crée entre des salariés expérimentés qui vont suggérer des améliorations dont tout le monde va profiter et des cadres obligés de réviser leur (absence de) management.

Coup de foudre entre deux générations

Même effervescence dans le secteur tertiaire où mai 68 va amener de très importants changements. Ce que ne racontent jamais nos réalisateurs de pacotille qui traitent de façon identique mai 68 ou le futur mariage du prince Harry, c’est que ce mouvement a aussi été la rencontre entre deux générations qui n’ont pas lancé de pavés ensemble mais se sont retrouvées dans les entreprises. Certes, aux yeux de ceux qui avaient participé à la résistance et affronté les balles allemandes (la plupart frôlaient la soixantaine et terminaient leurs carrières professionnelles), nous n’étions que de sales gamins turbulents qui avions voulu enquiquiner le pouvoir avec nos frondes. Mais la détestation de la génération intermédiaire, celle des quadras de l’après-guerre, égoïste et consumériste aux yeux des anciens, était telle que le coup de foudre avec les nouveaux-venus issus de 68 fut immédiat. Imaginez un peu ce que pouvait être le Centre de Formation des Journalistes en 1973, avec toutes les nuances de gauches et d’extrême-gauche et quelques rares étudiants de droite ! Le premier journal école confectionné, quelques mois après notre admission, se termina en… bagarre générale, une minorité estimant que la teneur du journal devait être conforme au vote de la majorité des Français, tandis que les autres refusaient de devenir les valets du gouvernement. Le tout sous les yeux hilares de nos profs et du co-directeur de l’établissement, un certain Philippe Viannay, ancien chef du réseau « Défense de la France », qui jubilait de nous voir ainsi épris d’idéal journalistique, après plusieurs générations d’une grande mollesse idéologique.

Même accueil surréaliste à « L’Équipe », où je débute officiellement après deux ans de piges, le 2 janvier 1977. Ce jour-là Émilien Amaury, patron honni des syndicalistes et des ouvriers du Livre, se tue à cheval et le délégué syndical CGT débouche le champagne dans son bureau et invite toute la rédaction. En 1977, à « L’Équipe », demeuraient encore deux ouvriers du Livre et un journaliste, qui avaient obtenu le permis de publier en 1944 pour faits de résistance, tandis que Jacques Goddet, l’emblématique directeur, se le voyait refuser pour cause d’excessive sympathie aryenne. Ce sont eux qui nous ont poussés à aller toujours plus loin et à ne jamais rien céder en matière de contestation. Un an après mon arrivée, dans le journal des Antoine Blondin, Pierre Chany, Jean-Philippe Réthacker et autres grandes plumes, je suis élu délégué du personnel CGT, avec un score à faire rêver Michel Veunac et bien d’autres.

Il faut dire qu’en matière de contestation, nous ne craignions pas grand-chose et osions tout. Le directeur affirme un jour que nous ne nous intéressons pas assez au sport. Vexés, nous arrivons le lendemain en shorts et crampons maculés de boue à la conférence de rédaction et lui saccageons son bureau à la moquette crème. Il fera comme si de rien n’était et évitera les propos discourtois lors des conférences suivantes. Une autre fois, des travaux s’improvisent sans que personne n’ait l’idée de nous prévenir. Nous prenons nos tables, nos chaises et nos bureaux que nous déplaçons dans le hall du journal. Nous coupons aussi avec nos ciseaux les fils des téléphones fixes et décidons d’occuper les lieux jusqu’à plus ample explication… Qui arrive sans tarder ! C’est ainsi que le secrétariat de rédaction aura le plus beau bureau du 10 faubourg Montmartre.

Lâchez la bride…

Mais tout cela ne serait qu’anecdotes d’anciens lanceurs de pavés, si notre passion ne s’était aussi exercée en matière de journalisme. Tandis que les cadres intermédiaires nous regardaient souvent avec défiance, ayant le sentiment de n’avoir rien compris à mai 68, nos lectures, nos centres d’intérêts, nos passions, nous incitaient à écrire différemment, à essayer autre chose que le reportage d’après-guerre symbolisé par Lucien Bodard et France Soir. Lecteurs pris à parti, expression très claire du ressenti de l’auteur de l’article refusant de se planquer derrière une objectivité qui n’existe pas, utilisation du « je » et du parler populaire dans les articles. Et quelle jubilation de voir les suiveurs, ceux qui n’avaient jamais pensé autrement que leurs chefs, s’agacer de nos audaces, tandis que les grandes plumes empreintes de classicisme, nous poussaient à oser, oser, encore oser…

Bien sûr, nous avions du déchet, mais nous avons décorseté une façon de faire du journalisme. Mai 68 n’a pas été seulement une époque de narcissisme et de repli sur son nombril, mais aussi une décennie de folle créativité et d’inventions, où la générosité et l’altruisme étaient le moteur de la plupart d’entre nous. Relisez les Actuel, Charlie Hebdo, Hara Kiri de l’époque, écoutez Coluche, Desproges et même le très droitier Thierry Le Luron et vous comprendrez mieux tout ce que la mouvance soixante-huitarde, avec son impertinence innée, a pu apporter au pays et aux entreprises.

D’où la consternation de notre génération pour cette jeunesse actuelle que nous n’avons pas su protéger et qui se retrouve précarisée. Une jeunesse salariée où seuls survivent les médiocres, les conformistes, les fils ou filles à papa. Tandis que les créatifs, les atypiques, les originaux sont obligés de se réfugier dans l’autoentreprise ou dans des start-up, sortes de miroir aux alouettes numériques où le désenchantement est souvent de mise et le patronat tout aussi exploiteur que dans les entreprises traditionnelles. Il ne suffit pas d’installer un babyfoot dans le hall de l’entreprise pour changer foncièrement les mentalités.

Aujourd’hui, la faillite du modèle républicain est totale et absolue. Sous Giscard d’Estaing, l’accès à une grande école de journalisme, quand on avait obtenu le concours, coûtait 300 francs de l’époque, la même chose qu’une inscription en faculté et le tiers du salaire minimum.  Aujourd’hui, il faut compter entre 6 000 et 9 000 euros, de cinq à sept fois le salaire minimum. Une somme qui interdit à un étudiant de famille modeste de devenir journaliste.

Le sentiment des lecteurs d’être confrontés à des médias qui sont tous d’accord entre eux, à des articles sur des sujets qui n’intéressent que la grande bourgeoisie, à une consanguinité journalistique absolue et dommageable, est totalement justifié. Comment pourrait-il en être autrement alors que 95% des admissibles aux écoles de journalisme sont désormais issus de la même classe sociale, la grande bourgeoisie ?

Et ce ne sont pas les lois sur la dérégulation du travail voulues par Macron qui peuvent arranger les choses. Quand l’emploi se fait rare, quand il faut baisser la tête et s’écraser pendant des années et des années de misérable CDD avant d’espérer un CDI, la créativité, et ce qu’elle implique de déstabilisation des habitudes de l’entreprise, ne peut pas être au rendez-vous. Seuls vont surnager les rois des courbettes, les médiocres, les flagorneurs qui vont s’empresser de devenir des copies conformes de leurs glorieux aînés.

Vite, un peu de créativité, un peu d’insolence, un peu de contestation dans toutes les entreprises de France pour que tout le monde se porte mieux ! Les gens intéressants sont ceux qui disent « Non ! » dès l’enfance, qui cassent les pieds à leurs parents et se révoltent contre leurs profs, ceux qui sont bien obligés d’emprunter des chemins de traverse pour mettre leurs actes en conformité avec leurs idées. Le bon élève, le toujours propre sur lui, le invariablement d’accord avec le système, a le droit de vivre comme les autres, mais qu’apporte-t-il véritablement à la collectivité par rapport à un rebelle ? Quel est l’intérêt pour une entreprise de recruter des trentenaires qui mettent soigneusement leurs pas dans ceux des quinquagénaires qui les ont précédés ? Macron, en réformant le pays à marche forcée, veut le façonner à son image :  celle d’un jeune déjà vieux.

… Quelle erreur !

Soutien inconditionnel à Oloronblog

Marre de ces élus qui dégainent la matraque judiciaire dès qu’un citoyen ne leur cire pas les pompes !

C’est un de ces blogs porteur d’une information libre et citoyenne comme on en souhaiterait à toutes les villes de France (https://oloron.blog/). Son auteur Joel Adam, a, entre autres exploits rédactionnels, révélé les capacités d’ubiquité hors du commun de son maire, Hervé Lucbéreilh, capable d’encaisser le même jour des indemnités kilométriques pour un aller-retour Oloron-Bayonne et un Oloron-Tours ou de présenter quelques jours plus tard des notes de frais pour être allé à Paris en avion ET en voiture à la même période. Depuis que Le Canard enchaîné a repris cette information, le torchon brûle à Oloron-Sainte-Marie entre l’élu et le blogueur. À Biarritz, le responsable de Bisque, Bisque, Basque ! est juste un « journaliste de merde qui fait les poubelles », à Oloron, où on ne dédaigne pas l’emphase, le blogueur, aux dires du maire, est un simple « pervers narcissique » et un « délateur digne de la Gestapo ». Rien que ça ?

Mais pas gêné, le maire annonce à Sud Ouest qu’il porte plainte contre le blogueur pour cyber harcèlement.

Des annonces pas toujours suivies d’effet

Ancien cadre de la fonction publique territoriale, ayant pu assister tout au long de sa carrière à bien des turpitudes, Joël Adam ne s’émeut guère de cette annonce du maire, si l’on en croit son blog : « Hervé Lucbéreilh a effectivement brandi cette menace. Mais l’a-t-il vraiment mise à exécution ? Si tel était le cas, je pense que j’en aurais été le premier avisé. Rien de tel à ce jour. Cela étant, j’attends de pied ferme toute procédure de ce genre, si tant est qu’elle arrive. Car rien dans le blog ne caractérise ce délit de cyberharcèlement. » Au Canard enchaîné, nous recevions chaque semaine une dizaine de menaces de plaintes. En réalité, à peine une sur cent se terminait au prétoire, les politiques adorant jouer les offensés et se draper dans leur dignité, tout en sachant pertinemment que les électeurs sont tellement habitués à leurs mensonges qu’ils oublieront bien vite leurs moulinets verbaux.

Le dévoiement de la loi sur le cyberharcèlement

Qu’un adolescent prenne conscience qu’il risque gros depuis 2014, s’il s’amuse à publier des photos dénudées de sa petite copine sur les réseaux sociaux, quoi de plus normal ? Mais quand un blog local parle en priorité du premier magistrat de la ville et consacre de nombreux articles à ses actions, ce n’est pas du cyberharcèlement, mais de l’information libre et citoyenne. Vous pouvez parcourir tout le contenu de « Oloron blog ». Les articles s’appuient sur des faits, la seule différence par rapport à la presse locale étant que le blogueur, journalistiquement et économiquement libre, ne se sent pas obligé de cirer les pompes des édiles locaux.

L’ancien propriétaire de La Semaine du Pays basque, Hubert de Caslou, avait cru judicieux, en juin 2017, de traîner Bisque, Bisque, Basque !, devant le tribunal civil de Grande Instance de Paris pour cyberharcèlement. Sa charmante idée a coûté à l’ancien officier de marine une condamnation à 3 000 euros, le tribunal ayant estimé que les dix-huit articles mis en cause contenaient tous une information justifiant la publication. Qu’on se le dise…

Quand les menaceurs ne sont pas les payeurs…

Cette envie des maires d’en découdre au tribunal, dès qu’un mot dépasse d’un article n’est pas tout à fait liée au hasard. Les élus savent parfaitement que leurs frais de justice seront pris en charge par leur commune, donc par les contribuables. Contrairement à leur opposant qui devra casser sa tire-lire personnelle. L’article L.21236-34 du Code Général des Collectivités territoriales prévoit que la commune accorde une protection juridique au maire dans l’exercice de ses responsabilités. Si un arbre tombe sur un piéton, alors que rien n’indiquait que cela puisse survenir, il est logique que le maire soit défendu gratuitement.

Mais comme pour la loi sur le cyberharcèlement, nos amis politiques se sont empressés de détourner la volonté du législateur à leur profit. Selon la loi, le maire ne peut être défendu aux frais des contribuables que s’il n’a pas commis « une faute détachable » de ses fonctions.

Constituent une faute détachable :

– les faits qui révèlent de préoccupations d’ordre privé.

– les faits qui procèdent d’un comportement incompatible avec les obligations qui s’imposent dans l’exercice de fonctions publiques.

– les faits qui revêtent une particulière gravité.

Quand Didier Borotra se retrouve accusé de « prise illégale d’intérêt » après avoir laissé sa fille signer un contrat avec la Cité de l’Océan dont il est responsable en tant que maire, la « faute détachable » ne fait pas de doute. Ce qui n’empêchera pas le conseil municipal de Biarritz de voter, à quelques exceptions près, la prise en charge des frais de justice de l’ancien maire. Ce qui est une honte !

Les blogs au secours de la presse écrite

Il est désormais de bon ton de vilipender les quotidiens régionaux, ce qui ne sera pas le cas de ce blog. Mais nous sommes tous bien obligés de constater que les riches heures de la presse écrite sont derrière elle et qu’un équilibre économique de plus en plus incertain la fragilise face aux petits potentats locaux, qui crient « Je suis Charlie » les jours d’attentats, mais n’aiment la presse qu’aux ordres. D’où ces articles souvent bien faits, où l’auteur manifeste une prudence de sioux de peur de se retrouver en exil à Dax, comme certains de ses prédécesseurs. Les blogs, avec leur liberté, leur insouciance, leur effervescence, leur absence délibérée de modèle économique, sont à l’écrit ce que les radios libres ont été dans les années quatre-vingts aux radios commerciales.

Toutes ces vigies citoyennes qui passent leur temps à observer ce qui se passe dans leur ville en se moquant éperdument du respect dû aux petits seigneurs locaux, amènent du dynamisme et de la vitalité à l’information et rétablissent un équilibre qui bénéficie au citoyen, profite aux quotidiens institutionnels et oblige l’élu à abandonner son sentiment d’impunité. On l’a vu avec l’affaire des écuries de Parme, il est difficile pour un quotidien régional de ne pas reprendre une information quand un blog la lance et fait causer toute la ville.

Pour toutes ces raisons, « Oloronblog » doit être défendu à la hauteur de ses mérites. Pour ma part, je rêve à Biarritz de pouvoir me consacrer à une écriture personnelle et de me lever le matin en trouvant dans mon journal favori toutes les informations dont j’entends parler lors de mes promenades en ville. Je rêve de fermer Bisque, Bisque, Basque !, devenu inutile, puisque cinquante impertinents, passeront au peigne fin l’actualité de leur ville et la traiteront avec leur regard et leur sensibilité.

Je rêve, mais je suis persuadé que ce jour est proche. Et qui est-ce qui est le plus ringard ? Joel Adam avec son blog généreux et désintéressé où il s’efforce de partager ses savoirs avec ses concitoyens ou Hervé Lucbéreilh avec ses notes de frais étonnantes et ses pathétiques menaces juridiques ?