À Mont-de-Marsan et nulle part ailleurs…

Punk sur la villeC’est un livre un peu improbable, du format des anciens 33 tours vinyle, que l’on aborde avec circonspection, tant la maquette semble déjantée, tant les photos se chahutent, tant les niveaux de lecture se multiplient. Un instant, le lecteur est tenté de vérifier si une épingle à nourrice n’est pas incrustée dans la page de garde ou une crête iroquoise planquée dans la quatrième de couverture. Et puis, au bout de dix lignes, il est totalement scotché ! Quoi ? Ce n’est pas une blague ? Le premier festival mondial de musique punk de l’histoire n’a pas eu lieu à Londres, à New-York ou à Paris, mais bien à Mont-de-Marsan, dans les Landes, en 1976 !

C’est l’histoire un peu folle d’une conversation entre trois copains de bistrot, épris de musique et fous de rock. Mais à la différence de bien des rêveurs, ils iront au bout de leur projet, réussissant à culbuter les réticences des Montois, qui s’attendent à voir une horde de « sauvages », prête à dévaster les arènes où se déroulent les concerts.

Alain Gardinier a vécu en août 1977 la deuxième édition du festival et il nous fait revivre magnifiquement l’esprit de ces années-là : « Les gens se sont dit : planquons nos filles, ils vont les violer. Ils avaient barricadé en 24 heures les boutiques du centre-ville, et là, il y avait un choc culturel, même un choc ethnique. C’était d’une violence induite rare (…) C’est un peu l’éternelle histoire de la minorité bondissante qui fait peur aux bourgeois et c’est tellement drôle quand tu as 20 ans ! (…) Tu as tout d’un coup ce sentiment de possession du monde, parce que tu emmerdes, et que ta musique dérange, et que ton look dérange… ça, c’est fort ! « 

Au programme des arènes de Plumaçon, The Clash, The Police, The Jam, The Damned, Little Bob Story, Eddie and the Hot Rods, Bijou, Doctor Feelgood, Shakin’ Street, Asphalt Jungle… Tous ces groupes vont se produire dans une ambiance fraternelle et bon enfant, malgré les orages, les coupures de son et les boules puantes !

Les nombreux documents qui illustrent le livre nous font revivre une époque où tout était plus simple. Les contrats entre musiciens et organisateurs se signent sur une simple feuille de carnet à spirales, sans que l’administration fiscale ne vienne demander douze exemplaires en copie, et il suffit de se taper dans la main pour tomber d’accord.

Bien entendu, la presse traditionnelle va se déchaîner contre les barbares. France Soir  et  le Parisien vont rivaliser d’imbécillité, talonnés de près par France 3 ou Antenne 2. Voilà ce que disait le présentateur de l’époque, Gérard Holtz : « Si vous avez une épingle ou un clou planté à travers la joue, si vous avez de petites croix nazies dessinées sur le front : bref vous êtes un paumé et vous êtes un punk, la traduction anglaise. »

Heureusement, quelques journalistes manifestent plus de recul et de curiosité intellectuelle. Le jeune Jacky Berroyer, 30 ans à l’époque, offre aux lecteurs de Charlie Hebdo un papier ébouriffant  qui attaque ainsi : «  Le mouvement punk va-t-il durer aussi longtemps que le hula-hoop, le sac Adidas, le chignon crêpé ou le coussin au crochet ? On ne sait pas. En tout cas, c’est pas plus con ni plus malin que la fanfare des pompiers ou les permanentes violettes des mémés endimanchées  » Si ça ne vous donne pas envie de lire la suite, c’est à désespérer de la presse !

Car le plus drôle, c’est qu’il n’y a pas eu le moindre incident pendant ces deux années qui ont mis Mont-de-Marsan en émoi.

Alors, si vous avez autour de vous, quelques nostalgiques qui regrettent depuis mai 68 que le lancer de pavé ne soit pas devenu discipline olympique, ou quelques plus jeunes qui pensent que leurs parents ont eu bien de la chance d’avoir eu vingt ans dans les années soixante-dix, n’hésitez pas une seconde. Ils vont dévorer le livre, décortiquer tous ces témoignages d’une époque où il n’y avait pas un radar tous les trois cent mètres pour nous courir sur le haricot et où l’on partait à Kaboul ou Katmandou sans même un téléphone portable pour donner des nouvelles aux parents.

 « Punk sur la ville ! », Alain Gardinier, éditions Atlantica, – 174 pages, 25 €.

Le tonton Cristobal du surf…

???????????????????Miki Dora a quarante ans et commence à avoir l’habitude de bourlinguer entre l’Afrique, l’Amérique et le Pays basque, lorsqu’il déclare à ses copains, avec ce ton inimitable qui le caractérise : « Tu vois, il faudrait qu’un jour j’aille travailler, juste pour voir ce que ça fait. » C’est le même qui aime répéter qu’il faut « Arnaquer les arnaqueurs » ou qui, à la fin d’un excellent dîner, bien évidemment offert par un admirateur, paie son écot d’une remarque sentencieuse et parfois un peu blessante pour le pigeon du jour : « Le monde est plein d’idiots, c’est pourquoi je n’y vis pas ».

Arrogant, hautain, arnaqueur, (incroyable statistiquement, le nombre de passeports qui se sont envolés lorsque Miki Dora séjournait chez des amis!), l’Américain est un surdoué du sport et un des premiers surfeurs à faire passer l’exigence du style avant tout :  » Dora, le surfeur habité, consumé par sa passion, n’était pas qu’un surfeur, il était le surf, avec toute la ferveur, l’égoïsme, l’exaltation qu’une telle addiction inspire. « 

Parlez en à Robert Rabagny ou à Guy Forget, qui l’ont bien connu et qui lui pardonnent beaucoup malgré toutes les entourloupes qu’il a pu commettre. (Guy Forget attend toujours les quatre raquettes prototype qu’il avait imprudemment prêtées à l’Américain pour qu’il les teste!). Car Miki Dora est un athlète complet aussi capable de suivre en hors piste un skieur confirmé que de donner de la balle à retordre à un champion de tennis.

Après, il vit d’expédients, a l’habitude de dévisser les combinés des cabines téléphoniques pour ses appels lointains, de trafiquer les faux-papiers et de piquer tout ce qui traîne. Ce qui lui vaudra un séjour à la  » villa chagrin « , la prison de Bayonne et un autre aux États-Unis.

C’est là une des nombreuses ambiguïtés du personnage, rebelle et hors-la-loi, affectant de mépriser les compétitions de surf, trop mercantiles à son goût, mais n’oubliant jamais de vendre férocement ses droits images, si un imprudent utilise sa photo sans son consentement.

Et avec ce sens de la théâtralité qui le caractérise, l’homme qui est mort en 2002 et qui a désormais un banc à son nom à Guéthary, là où il admirait la vague Parlementia, se décrit admirablement dans le film Surfers the movie de Bill Delaney : «  Toute ma vie est une évasion, toute ma vie est cette vague. je m’engage, regarde comment elle déroule, j’attaque mon virage en bas, puis je m’élance à fond, sans regret : rien à perdre! et derrière moi toute la merde me passe au dessus »

Des pesos, des lingots, le tonton Cristobal du surf n’en avait pas « le cul cousu » comme aurait dit Pierre Perret, mais on trouvera tout de même à sa mort un confortable compte en Suisse soigneusement planqué. Encore un paradoxe du paradoxal rebelle !

Une vie que le journaliste Joël Tudor a subtilement résumé dans Da Cat :  » Miki était le meilleur dans ce qu’il faisait, qu’il soit en train de tricher, mentir, glisser ou planer « 

Apprentis rebelles, qu’est-ce que vous attendez pour aller voler le livre en librairie ou l’acheter si vous êtes des dégonflés?

 « Miki Dora », Alain Gardinier, éditions Atlantica, – 334 pages, 21 euros.