Apostrophe à un petit fripon

Bernard Pivot l’avoue sans ambages : le corsage de sa voisine l’intéresse davantage que l’ouvrage qu’il a en main.

Manifestant un talent certain pour l’erreur de jugement, j’avais écarté avec mépris « La mémoire n’en fait qu’à sa tête », estimant qu’Albin Michel avait publié cet ouvrage du président de l’Académie Goncourt dans l’espoir d’un retour sur investissement. N’étant pas à une contradiction près, je continuais pendant ce temps à me régaler des tweets de l’intéressé,- 570 000 abonnés tout de même !- toujours drôles et inattendus.

Avec « La Mémoire n’en fait qu’à sa tête », n’attendez pas de l’ancien présentateur d’ « Apostrophes », un récit détaillé et linéaire de son existence. Pivot nous offre les perles, à nous, de composer le collier. Partant à chaque fois d’une citation d’un écrivain, Pivot extrapole et nous conduit, à travers de courts récits souvent très réussis, dans des chemins de traverse irrésistibles. Son enfance de fils d’épiciers lyonnais, sa propension à la rêverie, son incapacité à opter pour une carrière avant de se révéler au Centre de Formation des Journalistes, mais aussi, plus surprenant, son baiser avec un garçon « pas mal » quand il était pensionnaire chez les frères du Sacré-Cœur à Lyon,  ou sa liaison amoureuse avec la poétesse Louise Labé, décédée en… 1566.

 L’octogénaire un peu polisson n’hésite pas à évoquer « les filles bandantes », les « baisers qui chamboulaient nos parties de colin-maillard » ou les décolletés, « ces tendres cachettes ouvertes » où il fait bon plonger, comme dans le livre de Pivot.

 « La mémoire n’en fait qu’à sa tête », Bernard Pivot, éditions Albin Michel, 230 pages, 18 €.

 

EXTRAIT

 Nombril et arobase

« La mode d’été incitant les jeunes filles à se promener le nombril dénudé, Milan Kundera considère qu’après les cuisses, les fesses et les seins, « ce petit trou rond détient le quatrième pouvoir de la séduction féminine ».

Cependant, contrairement aux trois autres appas, différents pour chaque femme, « tous les nombrils sont pareils ». Il existe donc selon Kundera, un érotisme fondé sur la similitude et la répétition.

Sitôt apparue sur nos ordinateurs, l’arobase des adresses électroniques m’a semblé ressembler beaucoup au nombril. Mêmes rondes et étroites géographies repliées sur elles-mêmes. Mêmes attaches circulaires. Universellement répandus, autant nécessaires l’un que l’autre, le nombril et l’arobase sont si évidents et si discrets qu’on ne leur prête guère d’attention. Il y a pourtant en eux une part de magie. Le nombril est une cicatrice qui remonte aux origines de l’homme ; la minuscule arobase est un caractère qui nous met en relation écrite avec la planète.

Ils se ressemblent encore en ce qu’ils ne sont que des auxiliaires, des intermédiaires.

Le plus important est quand même ce qui précède et suit l’arobase. De même, ce qui se situe au-dessus et au-dessous du nombril – pardon Milan Kundera – concourt avec plus de liant à la communication érotique. »

Ivrogne, borgne et en rogne…

jean-edern-hallier-l-idiot-insaisissableAu temps de sa splendeur, si l’on peut qualifier ainsi le fait d’être l’objet d’une attention toute particulière du président de la République, ce ne sont pas moins de quatre-vingt policiers qui étaient attachés aux basques de Jean-Edern Hallier pour rapporter à François Mitterrand le moindre de ses faits et gestes. Car celui qui se surnommait lui-même « Le dandy de grand chemin » et qui aimait affirmer : « Je ne parlerai qu’en présence de ma vodka » est avant tout un enfant perdu de la littérature, qui a laissé un réel talent en jachère pour nourrir son ego de polémiques stériles et de coups médiatiques pas toujours très heureux.

Éborgné par les forceps à la naissance, ce fils de général, manifeste très vite un sens du titre et de la formule qui donneront à penser à certains critiques littéraires qu’ils tiennent là un nouveau Chateaubriand. « Le premier qui dort réveille l’autre » (1977) ou « Chaque matin qui se lève est une leçon de courage » (1978) restent des ouvrages plus que lisibles. Au point que le brave Bernard Pivot s’exclama « Cet écrivain sera un jour à l’Académie française » et que François Mitterrand – pas tout à fait un profane en matière de littérature !-voulut rencontrer le jeune homme en colère et se montra très séduit par son talent. Est-ce pour plaire à Mitterrand qu’Edern Hallier, l’année suivante, commettra un pamphlet féroce contre Giscard intitulé « Lettre ouverte à un colin froid » qui n’arrangera pas les affaires du président à fausse particule ?

Alors que la gloire annoncée n’arrive pas aussi vite qu’il le souhaite, Hallier estime que Mitterrand lui doit son élection de 1981. Il réclame sans succès le ministère de la Culture puis la présidence d’une chaîne de télévision, Mitterrand se méfiant de plus en plus de cet incontrôlable qui passe plus de temps en compagnie de la vodka ou de la cocaïne qu’avec sa plume. Hallier décide alors d’utiliser le journal qu’il a fondé, « L’idiot international » pour multiplier les allusions transparentes à l’enfant caché du président, avant de proposer à tous les éditeurs qu’il rencontre un manuscrit mettant au grand jour l’existence de Mazarine. Panique au château ! « Son pamphlet est une épée de Damoclès qui peut s’abattre d’un jour à l’autre. Le rebelle a mis à prix la tête du chef de l’état. François de Grossouvre serait prêt à négocier. Il lui a proposé cinquante mille franc en liquide pour que le livre ne sorte pas. Une somme provenant de la caisse des fonds secrets « De l’argent sale » lui aurait répondu Jean-Edern ».

La partie de cache-cache durera jusqu’en 1994, moment où François Mitterrand officialisera l’existence de Mazarine, tandis que l’écrivain prometteur est devenu un bouffon que plus personne ne prend au sérieux, même s’il séduit encore quelques midinettes avec une technique bien personnelle : « Je viens juste de finir ce manuscrit, mais je ne veux pas vous le faire lire, car sinon vous allez tomber amoureuse de moi ».

En 1997, lorsque ce quasi aveugle est retrouvé mort à 9 heures du matin à Deauville, à côté de son vélo, personne ne se posera beaucoup de questions. Pourtant ce même jour sa chambre d’hôtel et son appartement seront « visités », probablement par des services spéciaux en quête d’autres manuscrits sensibles.

Il faut dire que depuis 1982 et le faux enlèvement qu’il affirme avoir subi, après une prestation totalement ratée et alcoolisée à « Apostrophes », Hallier n’a plus guère de crédit. Disparu pendant une semaine, Hallier réapparaîtra soudainement devant le Palais des Congrès et arrêtera un automobiliste pour qu’il le conduise à la police. Mais la suite de l’histoire, l’ivrogne, borgne et en rogne s’est bien gardé de la raconter. Noyés sous la faconde verbale de l’écrivain qui leur donne force détails sur l’endroit où il était enfermé et sur ses ravisseurs qu’il a miraculeusement réussi à berner, les policiers ne savent pas trop quoi penser de cet enlèvement. Jusqu’à ce qu’un policier intrigué par la mise impeccable du « séquestré », ose l’impensable et demande à Jean-Edern de baisser son pantalon. Et là apparaît un caleçon blanc immaculé pas tout à fait ressemblant à celui que porterait quelqu’un enfermé depuis sept jours…

Oui, décidément avec Jean-Edern, incarnation même du talent gâché et du destin fourvoyé, tout finissait toujours en pantalonnade.

 « Jean Edern Hallier l’idiot insaisissable », Jean-Claude Lamy, éditions Albin Michel, 608 pages, 26 €.