Ce rugby gangréné par le fric

Lorenzetti et Savare peuvent faire les malins devant les caméras, ils ont bafoué toutes les valeurs du rugby.

Antoine Burban n’a rien d’un tendre sur le terrain mais il est au bord des larmes lorsqu’on lui parle d’une fusion possible entre le Stade Français et le Métro Racing (L’Équipe, 14/3) : « Le plaisir que j’aurais pu avoir à faire mon dernier match ici, devant mes enfants, ils me l’enlèvent. Le rêve d’être fidèle à un seul club, je ne pourrai pas l’avoir. Ça fait onze ans que j’abîme mon corps pour ce club. Je ne peux pas cautionner que cette fusion tue le Stade Français ». Pascal Papé, l’emblématique capitaine des Bleus et Roses, qui n’a pas pour habitude de s’échapper sur un terrain, n’y va pas par quatre chemins (L’Équipe, 15/3) : « On parle de l’humain, là ! On ne parle pas d’immobilier ou de planche à billets. Cette histoire, c’est un délire de riches. On ne bafoue pas comme ça cent trente-quatre ans d’histoire ».

Papé et Burban n’ont pas hésité à aller au contact de leurs supporters et à dire ce qu’ils pensent.

Le joueur qui n’a pas hésité à inciter ses coéquipiers à se mettre en grève, ce qui met en péril toute la fin du championnat, a parfaitement raison quand il évoque un « délire de riches ». De grandes fortunes qui n’ont jamais joué au rugby se disent qu’elles auront beaucoup de visibilité en prenant la tête du Top 14… jusqu’au jour où elles commencent à trouver que la danseuse leur coûte un peu cher. Vous avez déjà entendu Lorenzetti ou Altrad parler rugby ? C’est à se tordre de rire ou à pleurer de désespoir tellement ils sont incompétents en la matière ! Et fort naturellement, ces présidents, qui se soucient du rugby comme de leur premier million gagné dans le monde des affaires, trouvent tout à fait normal de fomenter leurs petits coups en douce sans avoir le réflexe de consulter leurs joueurs dans un sport où l’affect, l’envie de se surpasser pour les autres demeurent des valeurs essentielles.

Oui l’argent pollue vraiment tout désormais dans le rugby et passe bien avant l’équité sportive ou le respect d’un maillot.

Huit matches sur les grandes chaînes ce week-end

Autre exemple de la gloutonnerie sans limite de ceux qui dirigent le rugby. Lors des négociations de contrat avec la télévision, Paul Goze et ses copains de la Ligue ne regardent que le montant final du contrat qu’ils vont empocher sans se soucier de savoir s’ils ne sont pas en train de tuer leur sport. Ce week-end, entre France 2, France 4 et Canal +, ce sont huit matches qui sont proposés aux téléspectateurs. Même si Bernard Laporte a réussi à repousser d’une petite heure le deuxième match de Top 14 du dimanche, il demeure évident que les petits clubs auront bien du mal à attirer des spectateurs après une telle bacchanale de rugby et que les recettes de la buvette vont être plus que réduites. Sournoisement, cette télévision impose ses règles au lieu de respecter le sport qui lui ouvre ses portes : mi-temps portées à quinze minutes, histoire de pouvoir diffuser de la pub ; mêlée qui n’intéresse plus les réalisateurs préférant papillonner sur les visages des belles filles en tribunes au lieu de nous proposer les images de cet affrontement qui constitue la base même du rugby ; chaînes qui n’hésitent pas à infliger aux spectateurs des horaires hallucinants pour aller au stade, dans le seul but de gonfler -très momentanément l’audience… matches hivernaux à 21 heures ou le dimanche à 12h30, on en passe et des meilleures. Des audiences qui sont d’ailleurs en berne à force de servir du rugby à n’importe quelle heure. À quand une grève des spectateurs ?

L’équité sportive bafouée

Et l’on ne parlera même pas de l’équité sportive qui est visiblement le cadet des soucis des instances nationales et internationales. Prenez le Tournoi des VI Nations où l’Italie se prend rouste sur rouste. Il existe un groupe B, ou l’on peut croiser l’Allemagne, l’Espagne ou la Belgique, ainsi que la Géorgie qui caracole nettement en tête de sa poule, avec quatre victoires en quatre matches. Le bon sens et l’équité sportive voudraient que le dernier du groupe A descende et cède sa place au premier du groupe B, ou qu’un match de barrage au minimum oppose les deux équipes. Hors de question, répondent en chœur tous les responsables du rugby qui rappellent que cette compétition se déroule uniquement sur invitations. L’explication est beaucoup plus prosaïque : l’Italie, malgré sa belle collection de défaites, reste une destination très prisée par les supporters et remplit les stades tandis que les recettes liées à la Géorgie demeureraient très incertaines. Donc on ne touche à rien et tant pis si on interdit ainsi aux équipes secondaires toute progression.

Entre la fusion possible Stade Français-Racing, qui va à l’évidence fausser la fin du championnat, les aberrations du Top 14 où les jeunes joueurs français n’ont plus l’occasion de bénéficier de temps de jeu et l’avidité des télévisions qui se comportent en prédateurs de ce sport, il y a vraiment de quoi désespérer.

Le manager du Castres olympique Christophe Urios devrait se réjouir du bazar actuel puisque son équipe doit accueillir le Stade Français et qu’il pourrait se retrouver avec cinq points gagnés sur tapis vert, mais il aime trop ce sport pour perdre toute lucidité : « Ce qui est le plus grave, c’est que j’ai l’impression que notre rugby part complètement en couilles ». On ne saurait mieux dire.