Un journal, c’est du brutal !

Trois livres différents et la même désespérante vision de la presse française.

brutal-01-lancelinGrand ménage d’automne dans les rédactions de la presse nationale. Comme en 2001, 2006 ou 2011, le pouvoir politique, qui affirme la main sur le cœur ne jamais intervenir dans la vie des médias, s’assure avant les élections présidentielles que des fidèles sont en place à la tête des rubriques politiques et font pression sur les directeurs de journaux pour écarter sans ménagement ceux qui ne sont pas strictement dans la ligne. Aude Lancelin était il y a peu encore directrice adjointe de la rédaction du Nouvel Observateur. Personne ne vous dira que ce n’est pas une excellente professionnelle, bonne plume, solide mécanique intellectuelle et grande capacité à écouter les autres. Pourtant elle vient de rejoindre la longue cohorte des titulaires de carte de presse qui pointent actuellement à Pôle Emploi.

Les raisons de son éviction ? Trop à gauche, pas assez en admiration béate devant Hollande et vivant avec un des responsables de « Nuit debout ». Dans Le monde libre, transparente allusion au trio Bergé, Pigasse, Niel, propriétaire de son ex journal ainsi que d’un grand quotidien de référence, on retrouve quelques portraits féroces de tous les lâches et incompétents qui prospèrent dans les rédactions, mais aussi et surtout une description de cette information de plus en plus paralysée par des intérêts politiques et économiques qui passent bien avant l’exactitude des faits : « En quinze ans, un directeur de la rédaction aguerri peut littéralement paralyser un corps collectif, le priver de ses nerfs, saper toute sa capacité de résistance, y rendre l’intelligence odieuse, l’originalité coupable, la syntaxe elle-même suspecte. Il peut y changer entièrement la nature des phrases qui sortiront de l’imprimerie. Pour cela il faut être extrêmement rigoureux dans la sélection des pousses. Rejeter tout individu qui aura montré une forme quelconque d’insoumission ou de nervosité face à un ordre, fût-il aberrant. Le jeune journaliste doit déjà avoir la souplesse du vieux cuir » Pour avoir subi pendant seize années les errances d’un directeur incompétent au « Canard enchaîné », je partage totalement l’analyse d’Aude Lancelin. Le monde libre vous offre la plus précise des radiographies si vous voulez comprendre comment fonctionne un grand titre de la presse nationale et les acrobaties permanentes avec la vérité des galonnés qui dirigent ces entreprises de presse.

Main dorée sur l’information

brutal-02-mauduitEt surtout n’allez pas croire que cette perpétuelle reprise en main d’une presse qui ne devrait s’intéresser qu’aux lignes jaunes à franchir, se limite à quelques titres. Laurent Mauduit, de Mediapart, nous offre dans Main basse sur l’information une recension précise de tous les grands patrons qui se sont emparés des principaux médias nationaux. « Le temps est venu de se révolter contre l’état de servitude dans lesquels sont placés la presse et tous les grand médias d’information, radios et télévision. C’est pour inviter à cette révolte citoyenne que j’ai souhaité écrire ce livre. » Ce n’est pas par passion de la presse que Vincent Bolloré, mais aussi Patrick Drahi, Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, Xavier Niel ou Arnaud Lagardère se sont offerts les fleurons des médias français, mais uniquement pour en faire des instruments de chantage et de propagande face au pouvoir. Avec des anecdotes détaillées sur les lubies de chacun de ces milliardaires, des purges staliniennes de Bolloré à Canal + en passant par les interventions incessantes (et véhémentes !) de Pierre Bergé, Laurent Mauduit nous montre à quel point la presse est devenue aux ordres et comment le journaliste devient un simple aligneur de mots et d’expressions destinés à faire briller les idées préétablies du patron. Il a été frappant de voir à quel point, au moment de la loi Travail, tous les médias se sont mis à cogner comme des sourds sur la CGT, alors que la centrale syndicale était parfaitement dans son rôle en contestant une réforme du travail pour le moins libérale. Qu’il est loin ce « Projet de déclaration des droits et des devoirs de la presse libre » adopté le 24 novembre 1945 par la Fédération nationale de la presse : « Article 1. La presse n’est pas un instrument de profit commercial. C’est un instrument de culture, sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain.

Article 2. La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté.

Article 3. La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale, ni des puissances d’argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs »

Soixante-dix ans plus tard, le recul avec ces louables intentions est saisissant.

Du papier toilette au papier journal

brutal-03-perdrielEt comme un livre sur un grand patron de presse vient de sortir, profitons-en pour compléter ce panorama de la presse actuelle. Dans Sans oublier d’être heureux, Marie-Dominique Lelièvre nous offre la biographie d’un des plus appréciés patrons de presse des années quatre-vingts, Claude Perdriel, actionnaire principal du Nouvel Observateur, puis du Matin de Paris. Vie étonnante que celle de cet enfant de classes aisées, abandonné par son père et délaissé après son remariage par sa mère. Brillant élève, Perdriel, quatre-vingt-dix ans depuis le début de l’année, va réussir Polytechnique et faire fortune dans les Sani broyeurs et autres inventions modernes. Il vendra aussi du charbon et des ascenseurs. Des activités qui vont lui rapporter des millions, mais qui ne lui donnent pas une visibilité flamboyante, comparable à celle des patrons de presse. Ami de Jean Daniel et de Bernard Franck, authentiquement à gauche, il va se précipiter en 1964 pour racheter Le Nouvel Observateur, puis fonder en 1977 Le Matin de Paris pour soutenir dans son ascension François Mitterrand. Et, dans ce livre très bien tricoté par Marie-Dominique Lelièvre, on retrouve en creux toutes les préoccupations affirmées précédemment par Aude Lancelin et Laurent Mauduit. Perdriel, la main sur le cœur, vous jure qu’il n’intervient jamais auprès de sa rédaction, mais le récit permanent de ses tractations avec le pouvoir socialiste, son combat pour trouver de nouvelles sources de financement destinées à favoriser l’avènement de François Mitterrand, montrent bien qu’un journal est un lieu de pouvoir permanent où le simple salarié, titulaire d’une carte de presse, ne pèse guère.

Oui, comme diraient les bien-nommés tontons flingueurs, « un journal, c’est vraiment du brutal ! »

« Le monde libre », Aude Lancelin, éditions Les liens qui libèrent, 234 pages, 19 €.

« Main basse sur l’information », Laurent Mauduit, éditions Don Quichotte, 448 pages, 19, 90€.

« Sans oublier d’être heureux », Marie-Dominique Lelièvre, éditions Stock qui libèrent, 378 pages, 20,50 €.

La CGT fait son boulot… pas la presse !

Un pays de plus en plus paralysé… Pas mal pour un « petit syndicat en perdition », selon les médias.

Vous les pédants qui avez lu de la première à la dernière ligne, n’en doutons point, la loi El Khomri, vous avez entendu parler d’un amendement prévoyant la suspension de cette loi Travail, en cas d’inondations ou pendant la période de l’Euro ? On se demande donc bien pourquoi le gouvernement reproche à la CGT de faire des grèves pendant les intempéries ou les jeux du cirque footballistiques, alors que l’avenir de millions de salariés est en jeu.

Mais il est clair que dans la situation actuelle, les petits muscles du matamore Manuel Valls pèsent peu face aux gros bras de la CGT et que tous les moyens sont donc bons pour salir l’adversaire et tenter de rallier les indécis à la cause gouvernementale. Ainsi, notre très à droite Premier ministre vient d’inventer le concept de la grève qui ne doit pas déranger, en répétant sur tous les tons qu’on « prend en otages les Français ! ». Mais bien sûr que la CGT a raison d’insister, bien sûr qu’une grève doit emmerder le monde pour avoir une chance de réussir. Pour une fois qu’un syndicat fait son boulot et écoute les salariés, au lieu de passer en douce des accords avec le gouvernement, on ne va pas se plaindre, et les agitations sémaphoriques de toute l’équipe gouvernementale n’arrivent pas à cacher le fait que de plus en plus de monde se retrouve dans la rue (après la SNCF, la RATP, les éboueurs !) pour rejeter violemment un texte qui donne le sentiment de revenir au XIXe siècle.

C’est un membre du bureau politique national du PS qui parle, évoquant : « un gouvernement brutal, minoritaire et responsable des blocages », avant d’enfoncer le clou : « Ne croyez pas que cette loi a été « adoucie ». Ne croyez pas qu’ils l’ont amendée. Ils le disent, mais ils mentent, ce sont de grands, de gros menteurs » (http://www.filoche.net/) Et l’homme qui écrit cela sait de quoi il parle, puisque Gérard Filoche a été inspecteur du travail.

Les modérés diront que le gouvernement a été particulièrement maladroit, ceux qui ne croient plus beaucoup aux convictions socialistes penseront que Valls a voulu donner des gages au patronat, ce qui parait plausible quand on voit Pierre Gattaz, le patron des patrons, demeurer le dernier soutien inconditionnel du Premier ministre. Mais une chose est sûre, le gouvernement est responsable du désordre actuel, de l’image catastrophique de la France qu’il donne et n’a d’autre solution que de renoncer totalement à cette loi Travail qui scandalise tous les électeurs de gauche. Avec obligation de faire de la pédagogie pour que tout le monde comprenne où il veut aller, avant de se lancer dans un nouveau projet de cette envergure.

La faillite du quatrième pouvoir

Combattre une loi qui renvoie les salariés au XIXe siècle, c’est le rôle d’un syndicat.

Que Valls et la CGT s’accusent mutuellement d’avoir semé le désordre, c’est normal. Ce n’est pas la première fois qu’un bras de fer oppose en France un gouvernement autiste qui jure qu’il ne calera pas, à la rue qui gronde. Et, en général, à l’image du Contrat Première Embauche (CPE) voulu par Villepin, le gouvernement finit par estimer que « les conditions ne sont pas réunies » et enterre le projet comme en 2006. Mais, dix ans plus tard, un changement majeur s’est opéré qui semble avoir échappé à nombre d’observateurs. Avec le rachat des grands titres de la presse écrite ou audiovisuelle par des industriels comme Serge Dassault, Vincent Bolloré ou Pierre Bergé, le quatrième pouvoir est devenu quasiment inexistant. C’est pourtant le rôle de la presse d’expliquer, de nuancer, de pointer du doigt les contrevérités, qu’elles viennent d’un camp ou de l’autre, de contrebalancer en quelque sorte les trois pouvoirs que sont l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Au lieu de cela, à quelques heureuses exceptions près comme Médiapart, L’Huma, Acrimed ou certains réseaux sociaux, une armée de porte-plumes, porte-micros ou porte-caméras, proférant des contre-vérités encore plus énormes que leurs egos, a bourré le mou des Français comme jamais, dans le seul souci de relayer la bonne parole patronale et de ne pas déplaire à la main industrielle qui les nourrit. Que n’a-t-on entendu sur la CGT ! Un syndicat en perdition qui n’a plus aucun crédit auprès des salariés. Demandez aux Parisiens qui souffrent tous les matins en espérant un train ce qu’ils pensent de l’absence de représentativité de la CGT ! Demandez-leur s’ils ont le sentiment d’un syndicat en déclin ! Et vous avez entendu la moindre autocritique d’un de ces donneurs de leçons, reconnaissant qu’il s’est peut-être fait intoxiquer par des patrons prenant leurs désirs pour des réalités ?

CGT 04

Le patron de a CGT, Philippe Martinez, est considéré comme le principal adversaire de Valls. Mais, curieusement, la presse ne lui donne pas la parole.

De la même façon, au début du conflit, la presse unanime a titré « Valls-Martinez : le duel », mais, comme c’est bizarre, seul Manuel Valls a pu vanter longuement les « bienfaits » de sa loi Travail. Et quand le leader de la CGT Philippe Martinez, agacé de ne pouvoir s’expliquer, distribue un communiqué sur ses positions, la presse, au lieu de se réjouir de cette information supplémentaire, la récuse, obligeant les ouvriers du Livre à un coup de semonce.

Présidentielles : le grand ménage commence

Si les industriels propriétaires de journaux expliquent en partie cette soudaine pusillanimité de la presse, la proximité de l’élection présidentielle y est aussi pour beaucoup. C’est maintenant que se distribuent les places qui « donnent de la visibilité » selon la formule de Laurent Fabius, quand il était aux Affaires étrangères. Et comme en 2001, en 2006, ou en 2011, il s’agit de promouvoir des hommes sûrs à la tête des services politiques ou des rédactions et de virer ceux qui déplaisent au pouvoir en place. Aucun doute n’est possible, l’information sera bien « verrouillée » en 2017, car, encore plus violemment qu’avant, le grand ménage a commencé. Aude Lancelin, la directrice adjointe du « Nouvel Observateur » faisait l’unanimité pour sa rigueur journalistique. Considérée par Niel, Pigasse et Bergé comme « trop à gauche », elle vient d’être virée pour des motifs fumeux, alors que la vraie raison est sa non-allégeance à Hollande. (https://www.mediapart.fr/journal/france/230516/purge-l-obs-reprise-en-main-marianne?onglet=full) Coup de balai aussi à « Marianne » où le fantasque directeur de la rédaction Joseph Macé-Scaron, plutôt imprévisible dans ses réactions politiques, rejoint un improbable « comité éditorial » et est remplacé par Renaud Dély qui n’a jamais fait de mal à une mouche socialiste…

Et ce n’est qu’un début !

Pauvre presse !