Pas d’aménagement de peine pour Cahuzac

Avec deux ans de prison ferme en appel, Jérôme Cahuzac pourrait bénéficier d’un aménagement de peine. Une clémence qui passerait mal dans l’opinion publique qui y verrait une Justice à deux vitesses.

Pour le malin Dupont-Moretti, Cahuzac, son client, doit être traité comme n’importe qui d’autre. Mais Jérôme Cahuzac est-il n’importe qui ?

Tout le monde le sait, les prisons françaises, par leur vétusté, ont de quoi faire frémir les caractères les plus trempés. Avec 113 prisonniers pour 100 places (source : lefigaro.fr), la France est le mauvais élève de l’Europe et il n’est pas rare que trois ou quatre détenus se retrouvent dans une cellule de douze mètres carrés. Il est donc tout à fait normal que l’ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, fasse tout pour éviter de passer par la case prison et que son conseil, maître Dupont-Moretti, plastronne à la sortie de l’audience de Cour d’appel de Paris condamnant son client à 300 000 euros d’amende et quatre ans de prison, dont deux avec sursis : « Il n’y a aucune raison que Cahuzac soit plus mal traité que n’importe qui d’autre. ». Et pour que Jérôme Cahuzac n’aille pas en prison, Dupont-Moretti précise même que son client « offre de bons gages de réinsertion ».

Discours logique, mais qui mérite tout de même quelques sacrés bémols. Personne ne doute qu’un ancien ministre doit avoir encore quelques copains et que sa réinsertion ne doit guère poser de problèmes. Mais le grand public va sans doute » trouver qu’il y a quelque chose d’un peu « miraculeux » dans le parcours de l’ancien ministre. Condamné en première instance à trois ans ferme, ce qui l’envoyait automatiquement en prison, Jérôme Cahuzac voit sa peine réduite à deux ans ferme, c’est-à-dire le seuil limite pour pouvoir négocier sa peine.

L’homme à qui on aurait donné les îles Caïmans sans confession…

Bisque, Bisque, Basque ! ne souhaite à personne d’avoir à goûter aux « joies » d’une prison française. Mais il s’agit tout de même d’un ministre de premier plan, chargé de traquer les fraudeurs, et qui « les yeux dans les yeux » a affirmé à la représentation nationale n’avoir jamais eu de compte à l’étranger. Le très rusé Dupont-Moretti, quand il compare Cahuzac à « n’importe qui d’autre » est parfaitement conscient qu’il se moque du monde. L’ex-député du Lot-et-Garonne n’a pas seulement triché avec le fisc, il a souillé l’image que les Français se font de la vie publique et, tout comme Fillon, mérite d’être puni avec la plus extrême sévérité.

Par son statut d’ancien ministre, Cahuzac, s’il va en prison, bénéficiera de fait d’un aménagement de peine, puisqu’il aura droit à une cellule isolée, ce qui n’est pas le lot de tout le monde. Patrick Dils, innocent emprisonné pendant quinze ans, a subi des violences et sans doute des viols comme il le laisse entendre désormais, de la part de ses codétenus. Jérôme Cahuzac, ancien ministre, peut déjà s’estimer heureux d’échapper à cela, alors que la prison devrait être la même pour tous les citoyens, qu’elle que soit leur classe sociale. Carrignon, Tapie ou Le Floch-Prigent avant lui, ont connu le même parcours et en sont sortis bonifiés.

On espère donc que le juge d’application des peines, conscient du désastreux message qui serait envoyé à tous les Français s’il se montrait clément, ne cèdera à aucune pression et enverra Jérôme Cahuzac où il doit être. C’est-à-dire en prison.

Mai 68 : Une génération ni égoïste, ni cupide

Ce lieu commun arrange beaucoup de monde mais ne résiste pas à l’examen. La génération soixante-huitarde ne s’est pas intéressée qu’à elle-même.

La logique de combativité sera toujours préférable à la logique de passivité.

C’est une affirmation du même acabit que celle qui doterait les Bretons de chapeaux ronds, les Marseillais d’une tchatche à toute épreuve et les Auvergnats de chardons dans les poches. Le « moutonisme » des médias, toujours prêts à reprendre les truismes d’un confrère, et le bombardement médiatique quand une idée arrange bien le gouvernement sont tels, que nombre des acteurs de mai 68 sont désormais persuadés en toute bonne foi que notre génération, par son égoïsme et sa cupidité, est responsable du marasme actuel dans lequel se retrouve la jeunesse. Mais quelle blague !

Trois images mises bout à bout ne font pas une rétrospective et on ne soulignera jamais assez l’ineptie de la plupart des émissions sur mai 68 proposées jusqu’à maintenant par presque toutes les chaînes de télévision, à l’exception de France 3 (30/4) qui en faisant parler les policiers acteurs de ces événements nous a au moins offert un éclairage inédit. Et appris au passage que le général de Gaulle était prêt à faire tirer sur la foule. Quel journaliste grand public soulignera que les revendications « hédonistes » de mai 68 ont été très marginales par rapport aux attentes politiques de ceux qui étaient dans la rue, ou que la génération de la résistance a regardé avec sympathie celle des jeunes lanceurs de pavés ?

https://jeanyvesviollier.com/2018/04/29/le-message-perdu-de-mai-68/

De la même façon, personne parmi les actuels manieurs de caméras ne semble se rappeler ou vouloir évoquer ce fossé idéologique qui s’est creusé en quelques mois, dès la fin de 68, entre les fils de bonne famille venus jeter leur gourme idéologique en même temps que quelques pavés, (C’était l’époque où CRS et frondeurs s’affrontaient en cravate !) avant de bien vite réintégrer le giron des beaux destins qui leur étaient promis par atavisme familial, et les prolos, les réprouvés, les déclassés qui se sont investis à vie dans ce mouvement idéaliste. Passez vos vacances en Ardèche ou en Lozère, et, la gorge un peu nouée, vous croiserez toujours sur les marchés, que ce soit à Joyeuse ou à Mende, ces reliquats de communautés soixante-huitardes, s’efforçant de survivre en vendant des fromages de chèvre ou des bijoux en argent. Seule évolution en cinquante ans : il y a belle lurette que les fils de famille, ceux qui criaient plus fort que les autres en incitant tout le monde à se déraciner, ont pris leurs cliques … et parfois des claques d’autres membres de la communauté, tant ils étaient insupportables !

Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

En 1968, déjà, la presse est ciblée pour sa trop grande complaisance à l’égard du pouvoir.

Lorsque j’arrive au Centre de Formation des Journalistes, en 1973, je suis tout de suite confronté aux gauches les plus extrêmes, du maoïste grand teint à l’internationaliste convaincu et au trotskiste exemplaire, sans compter les cinquante nuances de marxistes-léninistes. Tour à tour pompiste, déménageur, figurant de théâtre, assistant cuisinier, je suis un des rares à avoir dû financer mes études, ce qui m’amène à nuancer les propos entendus et à passer « presque » pour un homme de droite, lors de nos innombrables assemblées générales. C’est aussi l’époque du premier reflux de 68, où les grands bourgeois qui avaient incité les plus jeunes à créer avec eux des communautés agricoles ou à s’installer dans les usines, découvrent que la terre est basse ou qu’on peut s’emmerder sérieusement quand on travaille à la chaîne. C’est l’époque où un Serge July, ex-prof devenu responsable du mouvement maoïste dans le Nord, décide que le journalisme est tout de même un métier plus confortable et s’installe à La Cause du peuple, avant de devenir directeur de Libération. Et tant pis pour les couillons qui l’ont écouté et qui sont obligés de rester, faute d’avoir comme lui pour financer ses caprices un papa polytechnicien et directeur d’exportation chez Ducretet-Thomson !

Même pitoyable mascarade au Centre de formation des Journalistes où les ayatollahs idéologiques les plus virulents vont connaître parfois des évolutions très surprenantes. Mon condisciple Hervé Martin était un garçon charmant mais aussi un maoïste fervent qui ne jurait que par Le Petit Livre Rouge. Je le retrouverai vingt-cinq ans plus tard au Canard enchaîné, toujours aussi charmant, mais devenu fervent libéral plutôt séduit par Sarkozy… Et capable d’écrire – dans Le Canard ! – un papier défendant la Société générale et pourfendant Jérôme Kerviel… Comme si le rôle de ce journal était d’encenser le Shérif de Nottingham face à Robin des bois !

Bien sûr, à cette époque, lors de nos débats permanents de jeunes étudiants journalistes, nous sommes tous pour la révolution la plus imminente possible, tous complètement hostiles à la répression policière (Nos discussions pendant des heures, heureusement jamais suivies d’effet, pour savoir comment on pouvait lors d’une manifestation arriver à jeter des CRS dans la Seine…), et tous totalement réfractaires à l’armée, tout juste bonne à écraser le peuple.

C’est avec une ironie teintée d’une certaine amertume que je découvrirai, au sortir de l’école, en juin 1975, ce que valent les postures idéologiques. Presque tous les garçons de ma promotion ont postulé pour la coopération militaire au titre de journaliste, pas gênés du tout à l’idée d’écrire pour les journaux de l’armée des panégyriques giscardiens sous des cieux cléments. Discutable façon de commencer à faire du journalisme en courbant l’échine ! Antigiscardien primaire, membre des comités de soldats, je ferai un choix de désobéissance qui me vaudra trois mois d’enfermement. Un événement dont je reste très fier, même si ma carrière de journaliste, m’a permis de comprendre qu’il y avait des gens respectables et foncièrement républicains dans tous les métiers.

Les « facéties » de la presse de gauche

Heureusement, dans les rédactions que je vais fréquenter à l’époque, je vais très vite retrouver un esprit de 68 dominant, avec une grande volonté de générosité et de partage. Personne n’a peur pour son emploi et c’est avec plaisir que les anciens donnent des conseils aux jeunes qui les interrogent. C’est l’époque des sociétés de rédacteurs, contre-pouvoir efficace à la hiérarchie en place du journal, mais aussi de la défense des droits des pigistes. On ne lâche rien sur rien, on se bat collectivement sur ses droits et salaires et les feuilles de paie se bonifient ! Avec tout de même, un constat intéressant : si les journaux de droite sont corrects et appliquent scrupuleusement la convention collective des journalistes, les augmentations indiciaires prévues par la loi et le respect des jours de repos dans un métier où ils sont difficiles à prendre, c’est un peu plus le Jeroboam à encre dans la presse de gauche. Comme si le fait d’être une « conscience de gauche » dispensait des obligations légales tout juste bonnes pour les « salauds » de droite !

Serge July, lors de la publication du premier numéro de « Libération ». Un patron plus que contestable.

Du côté d’Hara Kiri, le professeur Choron aurait un peu tendance à écluser au bistrot du coin les charges sociales dues aux assurances maladies et caisses de retraite, ce que les dessinateurs découvriront des années plus tard. À Libération, l’inénarrable Serge July devient le roi de l’acrobatie sociale, séduisant de jeunes héritières qui ne reverront jamais leur argent englouti dans les innombrables versions, toutes déficitaires, du quotidien ou convainquant des journalistes en poste d’accepter un licenciement tout en continuant à travailler pour le titre pendant la durée de leur indemnisation chômage. Et, bien entendu, la promesse de les réembaucher ensuite ne sera jamais tenue. Qui a dit que les pires patrons sont souvent d’anciens gauchistes ? Quant au Canard enchaîné, devenu très riche depuis les années soixante, sous la houlette de Roger Fressoz, puis de Michel Gaillard, ses directeurs successifs, il va développer un système détestable avec une absence de contrat de travail et de délégués du personnel, un salaire qui ne varie quasiment jamais et des « primes » qui au bout de dix ans d’ancienneté représentent souvent la moitié des revenus. « J’adore donner des primes », affirme avec candeur le bon fils de famille accessoirement directeur d’un journal qui se veut donneur de leçons. A-t-il seulement conscience qu’un salarié souhaite être rémunéré pour son travail et ne veut pas avoir à dire « Merci, mon bon maître » ? Comprend-il qu’un tel système ne peut que favoriser la flagornerie et le conformisme ?

La génération qui a échappé aux radars de l’histoire

C’est « Tonton » qui va involontairement complètement changer la donne avec son élection en 1981. N’imaginez surtout pas que François Mitterrand a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par les anciens soixante-huitards. Si tout le monde se félicite d’avoir enfin un président de gauche, après vingt-trois d’attentes déçues, personne n’a beaucoup d’illusions sur les convictions idéologiques du brillant avocat. Seul point positif, tout comme Emmanuel Macron actuellement, il endosse le costume présidentiel avec autorité. Mais le nouvel élu se retrouve confronté à deux problèmes de taille : rassurer au plus vite le partenaire américain totalement effrayé par la présence de communistes au sein du gouvernement et rasséréner les milieux d’affaires qui auraient un peu tendance à aller visiter fréquemment la Suisse avec des valises pleines de liquide.

L’affaire Farewell, avec dans le premier rôle le colonel du KGB devenu agent double Sergueï Grigoriev, permettra à Mitterrand de donner des gages de loyauté à Reagan en l’informant du nom des taupes sévissant au sein de ses propres services secrets. Quant aux milieux d’affaire, Mitterrand, pour les amadouer va sortir de sa manche un bateleur extraordinaire qui va dédiaboliser l’argent et en faire une valeur quasi cardinale de la gauche, l’inénarrable Bernard Tapie ! Imaginez un homme capable dans un prime-time de TFI « Ambitions » d’affirmer qu’il veut « rendre le chômage illégal » et qui, dans le même temps continue à bâtir une fortune colossale en rachetant pour un franc symbolique des entreprises qu’il dépèce en licenciant les salariés. Avant de revendre très cher, les entreprises ainsi allégées.

Bernard Tapie, avec son amour assumé pour l’argent, va fasciner la gauche… Ou du moins une partie de la gauche!

Tapie, avec son idéologie douteuse et son toupet d’airain, va faire des dégâts considérables dans les esprits. Même s’il aura aussi le mérite de donner envie de créer des entreprises à des jeunes qui ne l’imaginaient même pas. Subitement le collectif a moins de poids et l’individualisme prime. Pour ceux qui enseignent dans les écoles de journalisme, en parallèle à leur carrière, le changement est stupéfiant. La nouvelle génération d’étudiants ne veut plus entendre parler de déontologie, de « clause de conscience » et autres vieilles lunes surannées, elle veut réussir des « scoops » et faire des coups et pour cela elle est prête à tout. Au Centre de Formation des Journalistes, un étudiant publiera dans Le Monde sous son nom, un papier écrit par une de ses condisciples. Démasqué, il sera sanctionné, mais combien auront fait de même impunément ? Au Canard, un autre cow-boy journalistique viendra proposer ses services. Il connait le domicile privé d’un politique de renom et se propose de le cambrioler et de nous faire parvenir tous les papiers dérobés à cette occasion dans son bureau. Il se fera éconduire vertement.

Dans les journaux, c’est le grand chambardement. Les directeurs de rédaction sont désormais placés sous la coupe d’hommes venus de la publicité ou du marketing. Ahuris, les journalistes entendent parler pour la première fois de leur existence professionnelle de publi-reportages et d’informations à ne pas passer pour ne pas nuire au commerce. Les ruades sont nombreuses, les désastres industriels multiples avec ces vendeurs de vent, mais le pli est pris et désormais de gros salaires aux compétences discutables viennent murmurer à l’oreille de journalistes complaisants ce qu’ils doivent écrire.

La lutte n’est pas encore totalement perdue, mais devient de plus en plus indécise. Affaibli par l’arrivée de jeunes journalistes qui ne croient qu’en eux-mêmes pour améliorer leur ordinaire et qui préfèrent aller mendier seuls une augmentation au lieu de passer par des luttes collectives, les anciens soixante-huitards voient impuissants les horreurs se multiplier dans les entreprises, sans pouvoir rétablir l’équilibre. Contrats précaires qui deviennent la norme, exploitation sans vergogne des plus faibles, non-respect du droit du travail, c’est le monde voulu par Tapie, Bolloré et consorts, avec la bénédiction tacite d’une génération montante qui nous déteste aussi cordialement qu’on la déteste. Mais pourquoi diable, cette génération, qui incarne une rupture politique considérable, reste-telle totalement inaperçue des radars de l’histoire ?

Grandes gueules, mais ni bourges, ni cupides, ni égoïstes…

Edwy Plenel en 1985 : une grande cohérence dans son parcours.

Heureusement, une nouvelle génération est en train de surgir qui a compris que l’aventure individuelle ne peut conduire qu’à des déboires. Depuis une dizaine d’années, les étudiants des écoles de journalisme, ce reflet des tendances de la société, s’intéressent à nouveau à la déontologie et à la responsabilité de celui qui écrit. La réussite de Mediapart, la plus belle aventure de presse de ces dernières années, est un signe plus qu’encourageant. Pourtant dirigée par l’ex-trotskiste Edwy Plenel, qui avait fait ses premières armes journalistiques à Rouge, l’entreprise est exemplaire au niveau professionnel dans le respect des droits des salariés, mais aussi impressionnante par les compétences journalistiques qu’elle abrite. Un tout petit peu moins de phraséologie d’extrême-gauche dans les articles, un peu plus d’humour même si les progrès ces derniers temps sont certains et Mediapart deviendra incontestablement le meilleur titre de la presse française. Témoin aussi des évolutions de la société, cette campagne présidentielle de 2017 où le thème de la moralisation de la vie publique a été omniprésent. Un thème un peu oublié depuis, comme le prouve l’affaire Richard Ferrand, mais qui ravit notre génération.

Une génération qui laisse dire et perd l’envie de lutter quand les journalistes répètent à l’envi que les déboires actuels de notre jeunesse sont de notre faute. Est-ce si sûr ? Oui, nous avons toujours été de grandes gueules n’éprouvant pas beaucoup de craintes à l’égard de nos hiérarchies ou des élus aux tristes pantomimes qui nous gouvernent. Oui, on nous a beaucoup entendus, contrairement à d’autres générations et ces mêmes journalistes qui nous fustigent aujourd’hui, nous ont souvent laissé la parole parce que nous étions de « bons clients » au verbe fleuri et à l’expression imagée… Mais sommes-nous devenus les affreux bourgeois que la presse se plaît à décrire ? Certes, en comparaison avec la jeune génération actuelle, nous avons très bien gagné notre vie. Mais ce n’est pas notre génération qui a été trop payée. Ce sont les générations actuelles qui sont scandaleusement exploitées.

Les violences de mai 2018 ne sont absolument pas une surprise pour notre génération.

Exemple que Macron devrait méditer : quand François Mitterrand arrive au pouvoir, il augmente immédiatement de 10% le salaire minimum. Bien évidemment, le patronat hurle à l’assassinat, avant de constater que la mesure s’avèrera indolore et relancera la consommation. Et nous ne sommes strictement pour rien dans l’écart sans cesse croissant entre les plus démunis et les patrons du CAC 40. Oui, l’impôt sur la fortune est un impôt imbécile, puisqu’il coûte presque autant qu’il ne rapporte. Mais ce cadeau de 4 milliards fait aux plus riches était-il la priorité absolue quand des familles qui travaillent dur n’arrivent plus à subvenir à leur besoin ? Notre génération a regardé sans grande surprise les images du 1er mai 2018 à Paris. Face aux violences effroyables que le gouvernement fait subir aux salariés, il n’est guère étonnant de voir de jeunes encagoulés descendre dans la rue pour tout casser. La seule surprise, c’est qu’ils aient mis si longtemps à franchir le pas…

Notre génération est-elle devenue égoïste ? Là encore, à l’exception de trois « acrobates » emblématiques à la tête d’entreprises où ils exploitent sans vergogne leurs troupes, comment ne pas rire de ce raccourci journalistique ? Nous sommes la première génération, compte-tenu de l’allongement de l’espérance de vie, à nous occuper et de nos parents et de nos enfants. Tout au long de ma carrière, ce qui m’a frappé au contraire, c’est la générosité qui continue à caractériser les enfants de 68. Dans les écoles de journalisme, nombre de profs ne se font pas payer, estimant que c’est un devoir de transmettre aux plus jeunes notre passion. Les mêmes se mettent en grève aux côtés de leurs élèves quand les frais d’inscription augmentent. Contrairement à ce qu’affirment les petits marquis du journalisme conventionnel, nous ne sommes pas devenus égoïstes avec le temps. Nous avons assisté, désolés, à une évolution de la société que nous désapprouvons et, sur le terrain, avons perdu des batailles à notre plus grand regret.

L’association RamDam 64-40 peut aussi témoigner de cette survivance de l’esprit de 68, même si certains vont sursauter en me lisant. Nous sommes six des huit fondateurs à avoir vécu les événements de mai 68. De bords politiques opposés, certains ont défilé sur les Champs-Élysées quand d’autres occupaient encore le Quartier latin. Mais, quand nous décidons de créer une association pour contribuer à la moralisation de la vie publique, quel bénéfice pouvons-nous en tirer, à part celui de prendre des coups de la part des profiteurs ordinaires qui ne font pas de bruit mais usent de la politique pour se servir ? Si cette association n’est pas la prolongation de l’esprit de 68…

Alors, oui, je suis terriblement agacé par ce que je lis et entends sur notre génération. Je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir laissé ma part aux chiens, mais si je devais revisiter mon parcours, ce serait pour me battre encore plus et encore plus. Et si je devais transmettre un message à la génération montante qui me bluffe par son courage et sa force, malgré les infâmies qu’elle subit, ce serait osez l’insolence et la contestation, vous en deviendrez d’autant plus créatifs et en retirerez de toutes autres satisfactions que celles obtenues par la flagornerie et les bassesses. Soyez contestataires, ne cédez rien, inquiétez en permanence les pouvoirs en place, c’est de cette façon que notre société progressera et trouvera son équilibre.

Quand les tripes parlent…

Pardon, pour ces deux papiers beaucoup trop longs sur mai 68, mais les lecteurs auront compris que le sujet me tient à cœur et que je suis sincèrement scandalisé par ce que je vois et j’entends sur le sujet. Je dédie ce deuxième article à mon jeune frère, pour qui j’éprouve une immense affection, même si nos débats idéologiques sont parfois animés, et à tous mes copains de l’époque du lancer de pavés qui ont réussi à se faire « farcir » la tête à force d’entendre les lieux communs des médias. Non, vous n’êtes pas devenus des salauds et vous pouvez sans crainte vous regarder dans la glace !

 

Un Tapitoyable retour

Tapitoyable

Voilà trente ans que Bernard Tapie prend les Français pour des imbéciles… Et il continue, en annonçant son retour en politique. Mais qui peut encore être dupe?

Il a débuté dans la chanson, en anglicisant son nom, Bernard Tapy (prononcez Tapaille!), avant de comprendre qu’il ne deviendrait pas une idole des jeunes grâce aux quarante-cinq tours, et de faire fortune comme homme d’affaires. Nul doute possible : à 72 ans, Bernard Tapie connait parfaitement la musique et sait ce qu’il fait en annonçant avec fracas dans Le Journal du Dimanche (20/12/2015) qu’il revient en politique. Car le petit chanteur raté est devenu, avec le temps, un maître chanteur de première dans l’art de manipuler les hommes politiques.

En 2007, l’ancien ministre de la Ville de François Mitterrand avait sorti la grosse caisse, lui qui s’est toujours revendiqué homme de gauche, en appelant à voter Nicolas Sarkozy.

Et voilà comment on gagne le disque d’or! Peu après sa nomination au ministère des Finances, Christine Lagarde, probablement sur ordre, décide de constituer un tribunal arbitral pour clôturer enfin l’interminable litige qui oppose Bernard Tapie au Crédit Lyonnais à propos de la revente d’Adidas. La sentence rendue en 2008 lui est favorable : 243 millions d’euros à titre matériel, 115 millions d’euros au titres des intérêts de majoration du préjudice datant de 1993, et 45 millions d’euros de préjudice moral. Soit 403 millions d’euros au total. (À titre de comparaison, Patrick Dills, après avoir injustement passé quinze ans de sa vie en prison, a été indemnisé à hauteur de 1 million d’euros).

Programme : le disque est rayé

Changement de président, en 2012, avec un François Hollande qui ne porte pas spécialement dans son cœur le nouveau propriétaire de La Provence. Le 3 décembre 2015, la Cour d’appel de Paris condamne Bernard Tapie à rembourser les 403 millions d’euros perçus lors de l’arbitrage de 2008.

Et de façon très prévisible, quinze jours plus tard, l’ancien chanteur donne de la voix et parle de se présenter aux présidentielles de 2017. Avec, comme programme, la lutte contre le chômage des jeunes et la guerre à mener contre le Front national.

Visiblement, le disque est rayé puisque c’est exactement ce qu’il proposait, il y a vingt-trois ans, lors de son intronisation au gouvernement… Avec le succès que l’on sait!

Et déjà à l’époque, la rengaine tapiesque n’était pas neuve. C’est le même qui, en 1986-87, jouait à l’idole des jeunes sur TF1  avec Ambitions, où il affirmait vouloir « rendre le chômage illégal« , tandis qu’il rachetait à tour de bras, pour un  franc symbolique, Terraillon , Look , La Vie claire, TestutWonderDonnay. Avec à chaque fois la même méthode. Tapie ne fait pas dans la variété : il vire une partie importante du personnel et revend ensuite avec une joyeuse culbute. Tapie a toujours affirmé qu’il était un entrepreneur, alors qu’il n’est qu’un fossoyeur.

C’est pour cette raison qu’il faut accueillir avec le plus total scepticisme sa dernière chansonnette électorale : Bernard Tapie se moque de l’Élysée et de la présidentielle de 2017, comme de sa première guitare. À l’entendre, il est ruiné et on voit mal comment, à 72 ans, il pourrait se lancer dans une campagne présidentielle, dont le coût minimal tourne autour des 50 millions d’euros. Mais si par un merveilleux hasard, les médias venaient à prendre au sérieux sa candidature et les sondeurs à lui octroyer un gentil 2 à 3% d’intentions de votes dans une élection qui s’annonce très serrée, il disposerait alors d’un intéressant levier pour se rallier au plus offrant des candidats, moyennant quelque contrepartie comme celle que lui a fournie en 2008 son « ami » Nicolas Sarkozy.

Nanard connait la musique, et pour sauver sa peau, il est prêt à la jouer… Tapitoyable!