Le renvoi d’ascenseur ne connaît pas la crise

Quand l’éditorialiste politique de Sud Ouest devient chroniqueur littéraire, le coup de cœur du jour ne doit pas grand-chose au hasard.

Bruno Dive, s’il arrête la critique littéraire pourra prétendre au rôle de liftier.

Président de l’association de la presse ministérielle depuis 2018, Bruno Dive est un acrobate hors-pair que j’ai pu admirer pendant seize ans au « Canard enchaîné ». Abonné à Sud Ouest, je pouvais lire le matin ses éditoriaux de centre-droit, bien conformes au lectorat du quotidien régional, puis l’après-midi relire la poignée d’échos qu’il offrait chaque lundi au « Canard », nettement plus épicés à gauche. La cuisine, c’est un art !

Dans Sud Ouest daté du 20 septembre, en plus d’un papier sur Macron, « En ce moment, tout l’énerve », l’éditorialiste politique se fait chroniqueur littéraire en page 30 pour saluer le livre sur Michel Piccoli d’Anne-Sophie Mercier « journaliste au Canard enchaîné » qui signe chaque semaine une « prise de bec » remarquée. »  Et pour achever de convaincre le lecteur sur les qualités de l’auteur dotée « d’une plume alerte » Dive se décarcasse : « C’est le grand talent d’Anne-Sophie Mercier de nous aider à percer le mystère de ce personnage public et engagé qui aimait tant se protéger ».

Critique dans Sud Ouest dimanche du 20 septembre 2020.

Ce grand distrait de Bruno Dive, tout à sa passion de la littérature, a juste oublié de préciser une chose aux lecteurs : il connaît très bien Anne-Sophie Mercier puisqu’il la croise toutes les semaines au siège du « Canard enchaîné ».

Critique parue dans Le Canard enchaîné.

Et comme le renvoi d’ascenseur est décidément un art très pratiqué dans la presse française, comment ne pas être saisi d’émotion en se rappelant en quels termes élogieux, la chroniqueuse littéraire Anne-Sophie Mercier parlait dans « Le Canard » du livre de Bruno Dive, « Au cœur du pouvoir » : « Un livre utile et documenté de Bruno Dive, éditorialiste à Sud Ouest qui a eu accès dans les heures qui ont suivi les attaques aux protagonistes et a recueilli nombre de témoignages inédits ».

Si après tous ces allers et retours dans l’ascenseur qui va vous conduire au septième ciel littéraire, vous n’avez pas envie d’acheter ces deux ouvrages, c’est vraiment à désespérer de tout !

Il y a quelques années, quand un journaliste de « Libération » évoquait le livre d’un de ses collègues, un surtitre intitulé « Spécial copinage » prévenait opportunément le lecteur de la situation. Mais c’était l’époque où la presse écrite manifestait encore un semblant de vertu.

Les présentateurs météo responsables des tempêtes qu’ils annoncent ?

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Jean Germain n’était pas simplement un brave homme qui s’est suicidé à la perspective d’un procès injuste, mais un maire, un de plus, qui a dévoyé sa fonction.

Vous qui êtes beaucoup plus malins qu’un journaliste ou un homme politique, tapez dans un moteur de recherche : « Mariages chinois à Tours » et en cinq minutes vous allez être édifiés sur cette histoire que vous connaissez sans doute mal. Que n’a-t-on entendu, pourtant, depuis mardi matin et l’annonce du suicide de Jean Germain, le jour de l’ouverture de son procès. Le président du Sénat Gérard Larcher, que l’on a connu en d’autres circonstances plus habile, y est allé de son lamento : « Le système n’a rien retenu depuis Bérégovoy ». Et les confrères, confondant comme souvent émotion et investigation, d’en rajouter sans même prendre connaissance de l’histoire.

Dans Sud Ouest, du 8 avril, Dominique Richard parle d’une affaire « balancée par un corbeau au Canard enchaîné ». Comme si le fait de dénoncer le non respect de la loi et des deniers publics par un maire, était une attitude de corbeau et non de citoyen responsable! Et il y a encore beaucoup plus fort dans l’hypocrisie journalistique. Dans le même numéro, l’éditorialiste Bruno Dive, qui n’a jamais dédaigné refiler une information à l’hebdomadaire satirique ou venir lui prêter main forte les jours de bouclage, y va lui aussi de son indignation sélective « L’ancien maire de Tours vient donc de rejoindre la funèbre cohorte des Roger Salengro, Robert Boulin, Pierre Bérégovoy » … Indigné pour son quotidien, mais pas pour son hebdomadaire favori, ça c’est du grand art!

L’histoire de Jean Germain est pourtant d’une simplicité totale, comme la raconte La Nouvelle République, le quotidien régional qui a été le premier avec Le Canard à la sortir (http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre-et-Loire/Actualite/Dossiers-actualite/n/Contenus/Dossiers/Actualite/Tours-l-affaire-des-mariages-chinois/Les-mariages-chinois-une-affaire-qui-a-coute-tres-cher-2286461)

En 2007, à l’occasion de la célébration du nouvel an chinois à Tours, l’élu tombe amoureux d’une jeune femme d’origine taïwanaise, Lise Han. Très vite, elle devient sa maîtresse, comme le maire l’a reconnu. En 2008, il l’installe à la mairie comme conseillère pour les relations avec la Chine. En parallèle, elle fonde une société Time Lotus, qu’elle dirigera, avant de la confier à ses deux maris successifs. La société recevra 750.000 euros pour organiser des mariages de jeunes couples chinois en Touraine.

Pour 100 000 euros, t’as plus rien!

Pour le SRPJ qui enquête sur l’affaire depuis 2013, l’emploi fictif de Lise Han, ainsi que la prise illégale d’intérêt, l’escroquerie et le recel ne font aucun doute. Les deux anciens maris, Marc Cheug et Vien Loc Huyn ont d’ailleurs eux aussi été mis en examen, ainsi que le directeur de cabinet du maire et le directeur de l’office de tourisme. Et là aussi, comme je l’avais raconté en août 2010, puisque j’étais l’auteur de l’article, tout ce qui comptait dans la ville de Tours, de l’adjoint fidèle au chef de l’harmonie municipale, avait l’habitude d’aller s’offrir aux frais de la mairie quelques vacances à Shanghaï. (Toute ressemblance avec le Foro et les voyages d’élus biarrots en Amérique du Sud serait pure coïncidence…).

Alors, oui, il est terrible de voir un maire qui a sans doute été un brave homme, préférer le suicide à la honte d’un procès public. Mais en quoi les journalistes sont responsables du fait que ce maire n’avait pas respecté les lois? C’est comme si on reprochait aux présentateurs météo les intempéries qu’ils annoncent!

Malheureusement, le suicide de Jean Germain est révélateur de l’état de déliquescence de notre classe politique. Son grand copain, qui avait lui aussi bénéficié des voyages gratuits à Shanghaï, le député UMP Philippe Briand, ne voit vraiment pas où est le problème dans Libération (8 avril). Totalement inconscient du manque de rigueur que traduisent ces propos, il tente de minimiser : « C’était quoi cette affaire? Il voulait que les Chinois viennent visiter nos châteaux et boire notre vin (…)  et le préjudice pour l’agglomération est « d’à peine plus de 100 000 euros ».

Les salariés qui s’éreintent pour moins de 1200 euros nets par mois apprécieront.