Delambre, le surdoué tranquille

delambre-01Si de mes seize années passées au Canard enchaîné, je ne devais retenir qu’un trio, ce serait trois dessinateurs. Cabu, l’irremplaçable, pour sa gentillesse, son humanisme et son pacifisme ; Wozniak pour sa façon déjantée d’aller son chemin sans s’occuper des modes du moment ; Jean-Michel Delambre, enfin, l’homme aux talents multiples.

Un journaliste qui écrit bien, ce n’est pas si courant. Un illustrateur qui vous entraîne immédiatement dans son univers, c’est rare. Un dessinateur qui suscite le rire dans la seconde, encore plus. Au Canard, très souvent les jeux de mots contenus dans les dessins proposés par l’ancien prof de français Delambre sont si irrésistibles qu’ils sont piqués par la rédaction en chef et incorporés dans les articles, tandis que le crayonné déshabillé finit dans un carton. La rançon du talent! C’est pour cette raison que Jean-Michel Delambre, en plus de dessiner, est devenu le « Monsieur titre » du Canard enchaîné et qu’il est le plus souvent le responsable du bandeau de première page qui chaque mercredi vous fait tordre de rire.

delambre-04Auteur de nombreux recueils de dessins politiques comme Les années Sarkostiques, Delambre écrit aussi bien pour les enfants avec Le carnaval des amis mots que pour les adultes. Avec Fin, Nouvelles d’avant l’Apocalypse, c’est tout l’univers grinçant de cet homme en apparence si gentil qui surgit. Et, chez ce natif du Nord, qui était venu à Biarritz à l’occasion du Salon du Livre 2011, il y a du Roland Topor, cet emblématique artiste des années soixante-dix, aussi à l’aise lorsqu’il dessinait pour Hara Kiri que lorsqu’il rédigeait Four roses for Lucienne.

Nouveaux monstres façon Delambre

Avec sa plume, Delambre va à l’essentiel pour capter la grâce d’un instant. Lors de ce premier amour adolescent, vécu pendant la seconde guerre mondiale « la plage se barricadait, les rêves se barbelaient pour longtemps. » Et pour cet homme qui va régulièrement voir sa mère en maison de retraite, « il voudrait qu’elle se voie dans ses yeux à lui qui commencent à s’embuer. Miroir, mon beau mouroir ! » Observateur, « il connaît tous les rites de l’établissement. Bientôt, on les alignera dans l’attente du souper, comme pour un départ de grand prix automobile ». Amoureux éperdu de la Corse, Delambre, au beau milieu d’une sombre histoire de tournante, sait prendre le temps de regarder : « La Corse où je retournerai un jour, avec l’espoir que la mer trop bleue me lessive l’âme et le corps. Marcher et nager à ses côtés et lui montrer, au loin, les aiguilles de Bavella qui transpercent le mauve des nuages. Et l’île de Pinarello, comme un marque-pages inséré entre mer et ciel. »

delambre-02… Sans illusion sur la nature humaine, Delambre invente aussi un héros parti chercher des secours et tenté en chemin d’abandonner définitivement celle qu’il aime dans le ravin où elle a chuté. Sans oublier ce chef d’œuvre de subtile cruauté intitulé « La Nuit porte conseil », avec un spécialiste de l’autodéfense qui s’enorgueillit d’un jardin étonnant et qui offre aux pandores du cru des citrouilles exceptionnelles.

Avec « Fin, Nouvelles d’avant l’Apocalypse », Delambre nous offre un catalogue revisité de ces « Nouveaux monstres » qu’avaient imaginé en 1977 les cinéastes Dino Risi et Ettore Scola et c’est totalement bluffant. Quel dommage qu’une chronique hebdomadaire, en plus de ses dessins, ne lui soit pas confiée au Canard enchaîné ! il donnerait des complexes à tous les monotâches qui se contentent d’agiter leurs petits doigts sur le clavier de leurs ordinateurs.

« Fin, Nouvelles d’avant l’Apocalypse », Jean-Michel Delambre, les éditions L’Harmattan, 140 pages, 15 €.

Pour mieux appréhender son impressionnant éclectisme :

https://www.delambre-cartoon.com/

 

 

 

Hold-up réussi à Charlie

MohicansDenis Robert, vous savez, ce petit journaliste de province, momentanément passé par Libération, et qui avait suscité l’hilarité et la condescendance de la presse parisienne en évoquant une chambre de compensation au Luxembourg, une sorte de lessiveuse à argent sale. Sauf que les journaux dits d’investigation, auraient été bien inspirés en prenant la roue du tenace enquêteur de l’affaire Clearstream et en saluant sa pugnacité, alors que les procès lui tombaient dessus comme orage au printemps, car les faits lui ont donné raison.

Mais que voulez-vous, cet homme, en véritable journaliste, a l’art de naviguer à contre-courant et d’aller chercher les ennuis à plaisir! Denis Robert a une passion que je partage pour Cavanna, ce fils de maçon, qui a inventé et revivifié notre langue, comme pas un académicien ne l’oserait. Et c’est en tournant un documentaire sur l’auteur des « Ritals« , qu’il a découvert avec effarement comment était traité le fondateur historique, avec Choron, de « Charlie hebdo« .

Denis Robert sait qu’il va faire tousser l’intelligentsia, mais avec « Mohicans« , il se lance dans une édifiante enquête, qui nous montre comment Philippe Val et l’avocat du journal Richard Malka ont pris le pouvoir dans ce journal et ont grassement vécu sur la bête, pendant qu’ils étaient aux commandes. Et ce sont les mêmes, toute honte bue, qui ont montré leurs larmes devant les caméras, au moment des attentats, alors qu’ils étaient déjà fort éloignés du journal. Au point que Val, lorsqu’il a proposé de reprendre la direction de Charlie hebdo, après les attentats de janvier, s’est vertement fait éconduire par la rédaction.

Mais revenons à nos deux Mohicans, Cavanna et Bernier, dit professeur Choron, qui vont fonder Hara Kiri, et enthousiasmer une jeunesse qui n’en peut plus du gaullisme et de Pompidou. Dans ce titre foutraque, rien n’est fait dans les règles de l’art. Cavanna rédige, sous des pseudonymes, le journal presque à lui tout seul et le formidable bateleur Choron, ancien de la légion, impulse une équipe de vendeurs à la criée qui fait des miracles. Et l’on est effaré, en replongeant dans les collections de la liberté et de l’audace de cette équipe. « L’époque étant ce qu’elle est, ces journaux fougueux qui sentaient le foutre, l’alcool, la sueur, la liberté sont devenus des marques ».

Rien n’est fait dans les règles, mais tous ceux qui ont participé en gardent un souvenir ému. Les journalistes et les dessinateurs ne sont presque jamais payés, les charges sociales « oubliées », mais dès qu’il y a trois sous, ils sont scrupuleusement partagés entre tous, avant que la question rituelle des soirs de bouclage ne soit posée par Choron : « Alors, ce soir, on baise ou on bouffe? », le grand argentier du journal ayant une nette préférence pour la première solution qui lui coûte beaucoup moins cher que la deuxième, les pisse-copie ayant une sérieuse propension à biberonner sévère.

De procès en censure, Hara-Kiri  va devenir Charlie hebdo, avant de péricliter en 1982. Dix ans plus tard, Philippe Val et Cabu qui se sont connus à La Grosse Bertha proposent de racheter le titre. Cavanna est favorable à l’idée, tandis que Choron ne veut absolument pas en entendre parler. C’est là qu’intervient l’habile avocat Richard Malka, qui va permettre à la société « Kalachnikov » (ça ne s’invente pas!) de relancer le titre. C’est incongru, mais Charlie hebdo a désormais des actionnaires.

Tandis que  l’on interdit à la standardiste de passer à Cavanna les journalistes qui le demandent – tout doit être supervisé par Val!  – le nouveau journal affiche des positions surprenantes, comme le prétendu antisémitisme de Siné. Ce qui ne l’empêche pas de faire fortune au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet. Val empoche 300.000 € pour ce simple numéro, tandis que Cavanna végète à 1800 euros par mois. Mais le pillage n’est pas fini. Le grand copain de Carla Bruni et par ricochet de Sarkozy, ce qui lui vaudra de se retrouver à la tête de France Inter, où son autoritarisme laissera de mauvais souvenirs, monte avec la complicité de l’avocat Malka une société civile immobilière pour que Charlie soit plus grandement logé, mais ne se gêne pas pour réclamer un loyer exorbitant. Au total, c’est plus de un million d’euros que Val percevra, lors de ses trois dernières années à Charlie, soit 38737 euros mensuels. Avant de partir exercer ses talents à la radio et de laisser à Charb un journal exsangue financièrement.

Mais pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui s’est produit pendant vingt-six ans, comme chansonnier, avec Patrick Font, tout en affirmant qu’il ne le voyait pratiquement plus, contre-vérité évidente qui a scandalisé tous ses amis, quand Patrick Font a connu de graves déboires judiciaires pour s’être intéressé d’un peu près aux jeunes enfants?

Oui décidément, Denis Robert avec ce dernier livre est un briseur de rêves et un emmerdeur. Mais un emmerdeur passionnant comme il en faudrait tant dans le métier de journaliste.

« Mohicans, Connaissez-vous Charlie?« , Denis Robert, éditions Julliard, 306 pages, 19,50 €.

Les guygnolos de la mayrye de Parys

Guignolo 01C’est un peu comme sy des bons copayns organysayent pour mes obsèques une cérémonye relygyeuse à l’églyse Saynte-Eugénye, avec une homélye de Monseygneur Ayllet, suyvye d’un dyscours de Mychel Veunac, soulagé au plus haut poynt de me savoyr dysparu et me trouvant soudayn paré de toutes les qualytés… Ou comme sy Alayn Kryvyne se déplaçayt pour fayre l’orayson funèbre d’Alexandre de La Cerda! Le dessynateur Syné, pourtant party fâché de Charlye hebdo en 2008, a vrayment rayson de pousser un coup de gueule et de demander « d’arrêter la boucherye ».

Et l’on aymerayt byen connaître les deux ou troys garçons bouchers munycypaux quy ont eu la flamboyante ydée de cette lytanye ynsupportable d’hommages à des dessynateurs dont le fonds de commerce étayt la contestatyon de la socyété et la dénoncyatyon de la bêtyse, qu’elle soyt polytyque, relygyeuse ou mylytayre.

Guignolo 03

Après la bourde de ses servyces munycypaux, Anne Hydalgo a toutes les raisons de vouloyr se cacher derryère Françoys Hollande.

Passons sur le Y rajouté malencontreusement au nom de Wolynsky sur la plaque commémoratyve ynaugurée par Françoys Hollande et la mayre de Parys, Anne Hydalgo. Ce massacre orthographyque aurayt sans doute byen fayt ryre nos copayns dessynateurs, quy y aurayent vu l’œuvre des petyts mynets parfumés, n’ayant jamays ouvert un journal contestatayre de leur vye, quy se pressent autour de la nouvelle patronne de Parys.

… Mays alors, la légyon d’honneur, les chœurs de l’armée et le récytal de Johnny Hallyday, c’est peut-être pousser le bouchon de la récupératyon un peu loyn! Cabu, pour ne parler que de celuy que je connayssays le myeux, détestayt les hommes quy ont besoyn d’une boutonnyère colorée au revers de leurs vestes pour Guignolo 02exyster. Quant à l’armée, pour avoyr suby la bêtyse adjudantesque pendant la guerre d’Algérye, yl la vomyssayt. En ce quy concerne notre Jojo natyonal, avec son QY de bygorneau, yl est clayr que toute l’équype de Charlye nourryssayt un méprys yncommensurable à l’égard de celuy « quy chante comme une seryngue », selon les mots de Syné. Et comble de bonheur pour les vyctymes de Charlye, c’est un journal qu’yls adorent, Ycy Parys (31/12) quy leur porte le coup de grâce  en affyrmant,  » C’est un choyx très judycyeux de la part de la mayrye de Parys que de fayre appel à l’ydole des jeunes pour cette cérémonye !« 

Mays vous n’allez pas byentôt leur foutre la payx et cesser de vouloyr normalyser à tout pryx cette bande de merveylleux gamyns quy s’efforçayent de refayre le monde avec des crayons!

Monsyeur Courtelyne, yntendant général de la mayrie de Parys, tyent à fayre savoyr à l’ensemble de la presse, que le stock de i est épuysé et que, faute de crédyts, il ne sera pas renouvelé avant 2017.

Iznogoud et le pigeon

On ne vous empêche pas » Tu es une communiste qui s’ignore  » aimait répéter Charb au nouvel amour de sa vie, l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, Jeannette Bougrab. Semaine de tous les paradoxes, en vérité, que celle où des copains sont assassinés, où des talents s’affirment, où des médiocrités se confirment. Semaine où l’on a ri aux larmes plus souvent qu’à son tour et où l’on s’est senti fier comme jamais d’être Français.
J’imagine le grand rire de Cabu, « Arrête tes conneries!« , alors que je lui raconte que des gens ont passé la nuit dans leur voiture pour être les premiers à acheter Charlie hebdo. Ah ça, ils ont vraiment joué gagnant, les illuminés qui ont sorti la sulfateuse, rue Nicolas Appert, et assassiné des gamins attardés qui faisaient des traits d’encre sur du papier. Propulser les ventes d’un hebdomadaire, devenu confidentiel, de 25.000 exemplaires à cinq millions en une semaine, voilà une opération de propagande réussie. Et, plus fort encore, réconcilier les Français avec leur police, voilà bien un fantasme que Bernard Cazeneuve n’aurait jamais imaginé…
… Étrange ambiance que celle de Paris actuellement : les magasins et les restaurants sont quasiment déserts, les regards sont attentifs dans le métro à la recherche d’un sac abandonné dissimulant un engin de mort, et, en même temps, chacun prête beaucoup plus d’attention à l’autre, s’efforce de sourire, tient à montrer par son attitude que tout le monde doit trouver sa place dans notre beau pays, du moment qu’il accepte de se fondre dans le creuset républicain qui nous définit.
Étonnante semaine, où les soutiens ne sont pas toujours où on les attend, et où les raccourcis criminels (« L’arabe, voilà l’ennemi!« ) viennent parfois d’amis, qui vous poignardent sans même en avoir conscience.
Manuel Valls n’a guère été épargné jusqu’à maintenant dans ce blog, mais, tout comme Villepin à l’ONU, je lui saurai gré à vie du discours qu’il a tenu mardi à l’Assemblée et qui a fait se lever tous les parlementaires présents, à l’exception de Marion Maréchal :
 » La France c’est l’esprit des lumières. La France c’est l’élément démocratique, la France c’est la République chevillée au corps. La France c’est une liberté farouche. La France c’est la conquête de l’égalité. La France c’est une soif de fraternité. Et la France c’est aussi ce mélange si singulier de dignité, d’insolence, et d’élégance. Rester fidèle à l’esprit du 11 janvier 2015 c’est donc être habité par ses valeurs.  »
Si par hasard, vous avez raté ce discours, prenez quarante-cinq minutes pour l’écouter, tout y est :
http://www.gouvernement.fr/hommage-aux-victimes-des-attentats-discours-de-manuel-valls-version-augmentee

Un devoir d’impertinence

… Bien sûr, parmi ces 4.975.000 nouveaux lecteurs qui se sont rués dans les points de vente, tous ne vont pas adorer l’esprit de provocation systématique des rescapés de Charlie, mais tous, par ce geste citoyen, ont voulu réaffirmer à quel point l’impertinence était une valeur salutaire de la République. Présence réclamée des Femen, la prochaine fois que les cloches de Notre-Dame feront retentir le glas en hommage aux dessinateurs tués, cercueils crayonnés par les amis dessinateurs et cette réflexion de Christophe Alévêque, aux obsèques de Tignous :  » Aujourd’hui, nous avons un genou à terre, mais l’essentiel c’est de ne pas avoir les deux. On ne sait jamais, on pourrait se mettre à prier!« . Un propos d’athée, qui n’est pas destiné à choquer, mais uniquement à évacuer sa peine par le rire.
Le très catholique propriétaire de La Semaine du Pays basque, Hubert de Caslou, ne dit pas autre chose, dans son éditorial intitulé « Notre liberté assassinée« , quand il raconte comment, homme de foi, il vit douloureusement « les atteintes exagérées et répétées à ce que l’homme qui croit possède de plus intime« , tout en n’ayant pas une seconde d’hésitation pour qualifier « d’insoutenable » cette atteinte pour tous ceux  » qui considèrent la liberté de la presse comme un absolu« . Et comme le rire est la politesse du désespoir, lorsqu’on rapporte à Hubert de Caslou que j’ai beaucoup apprécié son éditorial, il réplique, flegmatique : « Alors, je dois me gauchiser!« .

L’infâme joue des coudes

Pétillon Sarko

Dessin de Pétillon, publié dans « Le Canard enchaîné » du 14 janvier

Pour les rires salvateurs qu’il nous a procurés, on ne remerciera donc jamais assez cet as de la patrouille de France, déguisé en pigeon des villes, qui a su déjouer, dimanche, la vigilance de tous les tireurs d’élite postés sur les toits et a réussi, alors qu’un million cinq cents mille personnes battaient le pavé parisien, à dégazer pile sur le costume du Président de la République! Pauvre François Hollande qui, quand il ne prend pas la flotte lors de ses sorties, se prend la fiente… Une façon d’être ramené à sa condition humaine qui ne l’empêchera pas de grimper dans les sondages de popularité, car, costume maculé ou non, il a plutôt montré pour une fois qu’il y avait un pilote dans l’avion.
Et puis il y a le meilleur client des dessinateurs passés et à venir, celui qui ne nous déçoit jamais et qui est décidément à la politique ce que De Funès était à la grimace. Dimanche, les manifestants parisiens sont graves et dignes. Relégué au troisième rang, Nicolas Sarkozy, flanqué de Carla Bruni, s’agace d’être invisible. Alors, l’infâme vizir qui voudrait redevenir calife profite d’un îlot directionnel qui coupe en deux le cortège pour griller la politesse au garde du corps de Benjamin Netanyahu et se retrouver sur la photo. Jusqu’à ce que les chefs d’État, conscients du manège de l’indésirable, décident de se tenir par les coudes et l’expulsent de fait.
http://www.ozap.com/actu/nicolas-sarkozy-joue-des-coudes-pour-apparaitre-sur-la-photo-paris-match-modifie-son-article/461096
Plus fort encore, alors que le très prudent « Paris Match » s’amuse de la manœuvre, l’ex-président de la république, pauvre petit jouet des événements, affirme au mépris de tout bon sens qu’il a été « propulsé par la cohue« . Pas trop le genre des chefs d’état, isolés par un impressionnant cordon de sécurité, de jouer des coudes, mais question culot l’homme a déjà fait ses preuves. Et c’est pour cet infâme que vous envisagez de voter en 2017 ?
Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, je sais que les femmes sont belles là où vous êtes, mais arrêtez de vous fendre la pêche et de saloper les nuages blancs avec vos gribouillis, en attendant que mille crayons impertinents se lèvent pour défendre notre démocratie! Patience, la relève arrive…

Vos gueules, les politiques!

Charlie Muttio 2

Ah ça, où qu’ils soient, ils ont bien dû se fendre la gueule, les Charb, Honoré, Wolinski, Cabu, Tignous, et s’en donner à crayon joie, en entendant les cloches de Notre-Dame sonner le glas, en voyant des milliers de Français entonner la Marseillaise, ou en apprenant que Schwarzenneger vient de s’abonner à Charlie hebdo, et recommande à ses amis d’en faire autant.

En revanche, les feutres ont sans doute grincé sur le papier lorsqu’ils ont découvert à quelle vitesse la récupération a succédé à l’émotion. D’un côté, une France bouleversante de spontanéité, qui se rassemble digne, émue et fraternelle avec des « Je suis Charlie » sur le cœur, de l’autre l’habituelle cohorte des politiciens récupérateurs, uniquement préoccupés par leurs petits fonds de commerce et par leurs prochaines échéances électorales.

Ni dieux, ni maîtres à penser

Prenez l’agité à talonnettes. Vous savez, celui qui nous avait annoncé en 2012 qu’il renonçait à la vie politique après sa défaite face à Hollande. Celui-là même qui n’a pas hésité au moment de l’élection présidentielle à faire appel au très droitier Patrick Buisson et à brandir les épouvantails communautaristes pour tenter d’être élu. À la place de Nicolas Sarkozy, on aurait rasé les murs, on aurait fait silence. Au lieu de cela, déclaration martiale, mouvements de mentons et habituels tressaillements d’épaules devant les caméras. Pour ne rien dire, comme d’habitude.

 Prenez le petit Catalan, celui qui passe les plats à Matignon. La mine grave et gourmande à la fois, à l’idée de ces trois jours de fusillade qui vont être très bons pour sa cote de popularité, Manuel Valls nous invite à descendre dans la rue, en hommage aux victimes. Comme si nous ne sommes pas capables d’avoir l’idée tous seuls et devons attendre les directives de nos dirigeants politiques pour savoir ce que nous avons à faire!

Prenez la pleureuse professionnelle, celle qui geint qu’on ne l’a pas invitée à la grande manifestation républicaine de dimanche. Comme s’il fallait désormais attendre la réception d’un carton d’invitation pour descendre exprimer dans la rue son chagrin et son indignation! Si Marine Le Pen ne se sent pas gênée aux entournures de sa conscience, qu’elle vienne, comme tous les militants du Front national qui le souhaitent, mais discrètement, anonymement, et non en porte-parole d’un parti qui thésaurise sur la haine et la différence avec l’autre.

Ne pas tisonner, ne pas transiger

Charlie hebdo avait décidé de faire chaque semaine la guerre aux cons. Il faut croire que les Français ne se sentaient guère concernés puisqu’ils n’étaient que 25 000 à le lire, et qu’il aura fallu la mort de la moitié de la rédaction pour que le lectorat se réveille. Pour en avoir souvent discuté avec eux, Charb, Cabu, Wolinski, n’avaient strictement rien contre les croyants, de quelques bords qu’ils soient, du moment qu’ils respectaient la laïcité, ce ciment de notre république. C’est à dire le droit absolu à la liberté de penser et de croire, mais sans emmerder les autres avec ses convictions.

Dignes héritiers de Coluche, ils se moquaient seulement, avec ces armes dérisoires que sont un crayon et une feuille de papier, des donneurs de leçons, des hypocrites, des semeurs de haine, qu’ils soient religieux ou politiques.

Rendre hommage demain, à ces merveilleux gamins attardés, mais aussi aux policiers qui sont morts pour défendre les libertés, aux employés ou aux otages qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment, c’est marcher loin des banderoles et des petites chapelles qui vont inévitablement proliférer sur le pavé parisien, les UMP avec les UMP,  les PS avec les PS, et, comme par hasard, tout le monde prêt à s’écharper pour être au premier rang face aux caméras.

Rendre hommage à ceux qui viennent de tomber, c’est être très responsable dans ses propos, éviter les amalgames qui blessent, ne pas attiser les haines entre les communautés, alors que toutes sont composées d’une majorité de gens bien et de quelques fanatiques qui veulent nous obliger à choisir notre camp.

Ne pas tisonner, certes, mais ne pas transiger sur la République, sur la laïcité, sur la liberté d’expression. Ne pas tomber dans le prêt-à-penser qu’on veut nous imposer et rester des hommes libres. Notre pays doit pouvoir continuer à débattre de tout, à rire de tout, à s’écharper joyeusement dans le respect de l’autre. Demain, pendant que des hommes politiques vont faire une courte apparition à la manifestation, descendant de leurs voitures blindées pour être pris en charge par leurs gardes du corps, d’autres, plus anonymes mais beaucoup plus courageux, vont défiler, écrire ou dessiner, malgré la peur, malgré les risques d’attentats,  pour que ces morts ne soient pas inutiles.

Nous sommes tous Charlie!

 

Dominique Mutio, l’auteur du dessin de tête de page, est un enfant d’Arcangues, installé depuis de longues années en région parisienne. Vous pouvez retrouver sa production sur sa page facebook (https://www.facebook.com/pages/Mutio-Dessinateur/213141072184753) ainsi que sur les sites http://www.iconovox.com et http://www.urtikan.net

Jean l’enchanteur

CabuCe grand gosse au sourire ravageur, resté antimilitariste forcené et traumatisé de la guerre d’Algérie, aurait sûrement trouvé cocasse de finir sous les balles d’un beauf fanatisé. Parfois, on plaisantait entre nous au Canard enchaîné : « Le jour où Cabu va mourir, il va être couvert d’éloges. Et le grand public ne va pas croire à la sincérité des hommages rendus, alors que nous serons absolument incapables de raconter l’homme merveilleux qu’il est ».

Jean Cabut, qui signait Cabu, était adoré de tous, comme ces gamins espiègles et talentueux à qui on pardonne tout. Rédacteur en chef à Charlie hebdo, un hebdomadaire de dessinateurs qui accueille des journalistes, et collaborateur depuis des lustres du Canard enchaîné, un journal de journalistes accueillant des dessinateurs, il ne cachait pas qu’il se sentait beaucoup plus à l’aise dans le premier titre, ce qui ne l’empêchait pas de faire l’unanimité, dans le premier comme dans le second.

Capable de dessiner les mains dans le dos

Il avait cette capacité à dessiner à toute allure lorsque l’actualité l’exigeait, à susciter le rire immédiat grâce à son trait fulgurant et à rendre heureux n’importe quel bouclage calamiteux.  En sale môme qui se respecte, lorsque les papiers qu’il devait illustrer tardaient un peu trop les jours de bouclage, il adorait partir dans des délires dessinés à quatre ou six mains, avec ses complices favoris Jacek Wozniak ou Jean-Michel Delambre. Des impubliables, réservés à la rédaction, capables de donner des vapeurs à Monseigneur Aillet, ou de faire rougir les péripatéticiennes les plus endurcies et qui le mettaient totalement en joie.

Il avait plus de 35 000 dessins au compteur, mais, à bientôt 76 ans, ne parlait absolument pas de dételer. Il ne s’octroyait que de rares vacances et pestait à l’idée de quelques jours sans dessin. Ce n’était nullement de la fausse modestie, mais il râlait comme un novice à son retour, affirmant qu’il ne savait plus dessiner.

Il faut dire qu’il dessinait tout le temps, ne se séparant jamais de son carnet de croquis. Il avait sympathisé avec Jean-Philippe Ségot, qui partageait avec lui une grande passion pour Trenet, et découvert Biarritz, à l’occasion du Salon du Livre 2011. Il avait été fasciné par les paysages, par l’océan, et, comme à son habitude lors des réceptions officielles, s’était amusé à croquer les notables locaux, en dessinant… les mains dans le dos ! Oui, vous avez bien lu, Cabu parlait tout à fait normalement à son interlocuteur, tout en croquant son interlocuteur sans voir son dessin.

Cabu, c’était Le grand Duduche devenu septuagénaire, mais resté adolescent. D’une gentillesse absolue, ilCabu 2 ne savait pas dire non et ne refusait jamais un dessin à un quidam ou une association qui lui demandait. Défiant vis-à-vis des politiques, il avait une tendresse totale pour l’écologie. Outre les curés et les galonnés, Cabu détestait les journalistes médiocres, les spécialistes de l’école hôtelière qui se contentent de passer les plats aux puissants du moment. Les mêmes qui vont l’encenser demain.

Les disparitions de Cabu, Tignous, Wolinski, Charb ne doivent pas représenter un coup dur pour l’impertinence. Leur rendre hommage, c’est,  pour les jeunes générations ne pas hésiter à prendre le relais, à oser, à relever le défi.

Le directeur de Charlie hebdo, Charb, de son vrai nom Stéphane Charbonnier, écrivait en 2012 : « Je n’ai pas peur des représailles. Je n’ai pas de gosses, pas de femmes, pas de voitures, pas de crédits. Ça fait sûrement un peu pompeux, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux »

Oui, mais pour parodier Brassens, « Mourir pour des dessins, d’accord, mais de mort lente ».