Denis Robert gâche le métier… de mari !

Denis Robert 06

Ramuntxo est totalement perplexe, lorsque Denis Robert parle. Mais comment fait-il pour faire ainsi battre tous les cœurs féminins ? (Photo Frédéric Verbeke)

Les femmes reprochent généralement aux hommes d’être incapables de mener plusieurs tâches à la fois, ce qui, jusqu’à vendredi dernier au moins, n’était pas tout à fait exact car il nous arrive de manier magnifiquement la fourchette d’une main tout en tenant notre verre de l’autre. Malheureusement, ce week-end, venu de son grand Est natal, Denis Robert a gâché notre bonne conscience de maris médiocres.

Après sa magistrale enquête sur Clearstream, voilà un homme qui aurait pu pantoufler tranquille dans le journalisme et faire fructifier son petit capital de sympathie. Au lieu de cela, il bouillonne d’idées et de projets, menant tout de front et réussissant à être aussi un excellent documentariste pour le cinéma, un scénariste de BD tout à fait intéressant, un écrivain qui mérite le détour et même un plasticien qui expose dans des galeries parisiennes. Mais comment fait-il ?

Conscients du danger, Black and Basque et Eklektika avaient délégué les plus beaux hommes connus sur la Côte basque pour tenter de contrer le charisme du visiteur, à savoir le sculptural Jules Edouard Moustic, l’époustouflant Ramuntxo Yala et le beau ténébreux Cédric Duplessis, mais force est de constater que lors des trois conférences qu’il a tenues, à Urrugne sur Cavanna, à Bayonne sur le journalisme, et à Saint-Jean-de-Luz sur ses romans et bandes dessinées, les femmes n’avaient d’yeux que pour le journaliste mosellan. Et même les maris jaloux de convenir à regret, après chaque rencontre, que Denis Robert est aussi humble que passionnant !

Heureusement, pour le plus grand soulagement de tous les hommes vivant au Pays Basque, Denis Robert a l’excellente idée de regagner la Moselle dès aujourd’hui, et, après trois conférences au super, nos épouses vont retrouver les joies de la vie à l’ordinaire avec nous. Surtout, qu’il y reste dans son Grand Est !

Lire aussi les papiers très sympas d’Eklektika et de Mediabask, deux titres qui pratiquent un journalisme intéressant :

http://www.eklektika.fr/denis-robert-pays-basque-black-and-basque/

http://mediabask.naiz.eus/fr/info_mbsk/20160504/journalisme-des-raisons-d-esperer

Hold-up réussi à Charlie

MohicansDenis Robert, vous savez, ce petit journaliste de province, momentanément passé par Libération, et qui avait suscité l’hilarité et la condescendance de la presse parisienne en évoquant une chambre de compensation au Luxembourg, une sorte de lessiveuse à argent sale. Sauf que les journaux dits d’investigation, auraient été bien inspirés en prenant la roue du tenace enquêteur de l’affaire Clearstream et en saluant sa pugnacité, alors que les procès lui tombaient dessus comme orage au printemps, car les faits lui ont donné raison.

Mais que voulez-vous, cet homme, en véritable journaliste, a l’art de naviguer à contre-courant et d’aller chercher les ennuis à plaisir! Denis Robert a une passion que je partage pour Cavanna, ce fils de maçon, qui a inventé et revivifié notre langue, comme pas un académicien ne l’oserait. Et c’est en tournant un documentaire sur l’auteur des « Ritals« , qu’il a découvert avec effarement comment était traité le fondateur historique, avec Choron, de « Charlie hebdo« .

Denis Robert sait qu’il va faire tousser l’intelligentsia, mais avec « Mohicans« , il se lance dans une édifiante enquête, qui nous montre comment Philippe Val et l’avocat du journal Richard Malka ont pris le pouvoir dans ce journal et ont grassement vécu sur la bête, pendant qu’ils étaient aux commandes. Et ce sont les mêmes, toute honte bue, qui ont montré leurs larmes devant les caméras, au moment des attentats, alors qu’ils étaient déjà fort éloignés du journal. Au point que Val, lorsqu’il a proposé de reprendre la direction de Charlie hebdo, après les attentats de janvier, s’est vertement fait éconduire par la rédaction.

Mais revenons à nos deux Mohicans, Cavanna et Bernier, dit professeur Choron, qui vont fonder Hara Kiri, et enthousiasmer une jeunesse qui n’en peut plus du gaullisme et de Pompidou. Dans ce titre foutraque, rien n’est fait dans les règles de l’art. Cavanna rédige, sous des pseudonymes, le journal presque à lui tout seul et le formidable bateleur Choron, ancien de la légion, impulse une équipe de vendeurs à la criée qui fait des miracles. Et l’on est effaré, en replongeant dans les collections de la liberté et de l’audace de cette équipe. « L’époque étant ce qu’elle est, ces journaux fougueux qui sentaient le foutre, l’alcool, la sueur, la liberté sont devenus des marques ».

Rien n’est fait dans les règles, mais tous ceux qui ont participé en gardent un souvenir ému. Les journalistes et les dessinateurs ne sont presque jamais payés, les charges sociales « oubliées », mais dès qu’il y a trois sous, ils sont scrupuleusement partagés entre tous, avant que la question rituelle des soirs de bouclage ne soit posée par Choron : « Alors, ce soir, on baise ou on bouffe? », le grand argentier du journal ayant une nette préférence pour la première solution qui lui coûte beaucoup moins cher que la deuxième, les pisse-copie ayant une sérieuse propension à biberonner sévère.

De procès en censure, Hara-Kiri  va devenir Charlie hebdo, avant de péricliter en 1982. Dix ans plus tard, Philippe Val et Cabu qui se sont connus à La Grosse Bertha proposent de racheter le titre. Cavanna est favorable à l’idée, tandis que Choron ne veut absolument pas en entendre parler. C’est là qu’intervient l’habile avocat Richard Malka, qui va permettre à la société « Kalachnikov » (ça ne s’invente pas!) de relancer le titre. C’est incongru, mais Charlie hebdo a désormais des actionnaires.

Tandis que  l’on interdit à la standardiste de passer à Cavanna les journalistes qui le demandent – tout doit être supervisé par Val!  – le nouveau journal affiche des positions surprenantes, comme le prétendu antisémitisme de Siné. Ce qui ne l’empêche pas de faire fortune au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet. Val empoche 300.000 € pour ce simple numéro, tandis que Cavanna végète à 1800 euros par mois. Mais le pillage n’est pas fini. Le grand copain de Carla Bruni et par ricochet de Sarkozy, ce qui lui vaudra de se retrouver à la tête de France Inter, où son autoritarisme laissera de mauvais souvenirs, monte avec la complicité de l’avocat Malka une société civile immobilière pour que Charlie soit plus grandement logé, mais ne se gêne pas pour réclamer un loyer exorbitant. Au total, c’est plus de un million d’euros que Val percevra, lors de ses trois dernières années à Charlie, soit 38737 euros mensuels. Avant de partir exercer ses talents à la radio et de laisser à Charb un journal exsangue financièrement.

Mais pouvait-on attendre autre chose d’un homme qui s’est produit pendant vingt-six ans, comme chansonnier, avec Patrick Font, tout en affirmant qu’il ne le voyait pratiquement plus, contre-vérité évidente qui a scandalisé tous ses amis, quand Patrick Font a connu de graves déboires judiciaires pour s’être intéressé d’un peu près aux jeunes enfants?

Oui décidément, Denis Robert avec ce dernier livre est un briseur de rêves et un emmerdeur. Mais un emmerdeur passionnant comme il en faudrait tant dans le métier de journaliste.

« Mohicans, Connaissez-vous Charlie?« , Denis Robert, éditions Julliard, 306 pages, 19,50 €.

Le journaliste, ce facteur d’intranquillité

Informer n'est pas un délitPetite piqûre de rappel à destination des confrères bien décidés à ronronner tranquilles, sans troubler la sieste des notables qui les entourent :  » Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie « , affirmait Albert Londres en 1929.

Alors que ce propos semble plus que jamais d’actualité, Fabrice Arfi de Mediapart et Paul Moreira de l’agence Premières Lignes, ont eu l’idée de s’adresser à la fine fleur des journalistes d’investigation pour raconter leurs enquêtes les plus sensibles et les obstacles que l’on a sciemment dressés sur leurs routes. Fabrice Lhomme, Gérard Davet, Caroline Monnot, Denis Robert ou Martine Orange, même si certains d’entre eux se détestent cordialement, ont tous accepté de jouer le jeu, conscients que le grand public doit comprendre les enjeux de la liberté de la presse, à l’heure où le droit d’informer est trop souvent attaqué.

Fabrice Arfi, qui a réussi à démontrer les mensonges de Cahuzac, se voit en chien de garde de la démocratie : «  Et un bon chien de garde, il aboie, il réveille les voisins la nuit. Rarement, il se laisse caresser dans le sens du poil« . Tout devrait être fait pour faciliter le travail d’investigation, ce qui est loin d’être le cas : « L’esprit de la démocratie, précisément, consiste à garantir la possibilité de la questionner, de la déranger, de la provoquer même. Dans cet écosystème compliqué, les journalistes ont pour mission d’être des facteurs de grande intranquillité, non pas en ayant le monopole des opinions, mais, au contraire, en considérant que ce sont avant tout les faits, toutes ces petites vérités accumulées, qui font le grand jeu de la conversation publique. » Dans la réalité, des pressions, des menaces, des chantages et un législateur qui n’est pas très cohérent sur la protection des sources du journaliste.

Tous les exemples choisis sont passionnants et le lecteur comprendra vite pourquoi la profession de journaliste est classée dans les dix métiers les plus stressants du monde.

Paul Moreira insiste pour sa part sur le retard de la France en matière de transparence et raconte l’expérience, menée en 2005 par la journaliste de Canal +, Virginie Roëls : «  En France, elle frappa à la porte de plusieurs ministères et demanda à consulter les notes de frais d’un ministre ou d’un maire. Ses demandes incongrues ont été accueillies avec stupéfaction, voire avec un rire des hôtesses d’accueil. On la traita en excentrique, une semi-folle venue encombrer les guichets. On la pria de déguerpir avec une amabilité variable.

Elle tenta la même expérience en Suède, accompagnée d’un professeur de droit spécialiste de l’accès aux documents administratifs. Celui-ci lui proposa d’aller réviser les notes de frais et le salaire de janvier 2005 du ministre de la Justice Thomas Bodstrom, au ministère à Stockholm. Ils furent invités à rejoindre une salle prévue à cet effet, avec des ordinateurs en accès libre. Ils n’eurent même pas à décliner leur identité. Chaque citoyen désirant vérifier la juste utilisation de l’argent public, a le droit de le faire en tout anonymat. ».

Voilà qui laisse rêveur, surtout dans une ville comme Biarritz, où le maire refuse de répondre à des questions aussi simples que le coût des fêtes d’Halloween, tandis que son grand copain Blanco, interrogé sur les subventions versées au B0, vous regarde droit dans les yeux avec un sourire narquois : « On n’est pas là pour vous faciliter la vie« . Estimant ne pas avoir de comptes à rendre, même pour l’argent public versé à son club de cœur.

Seule consolation pour les citoyens qui ont un tempérament de lanceurs d’alerte : les hommes publics qui finissent en prison sont nettement plus nombreux en France qu’en Suède.

« Informer n’est pas un délit« , sous la direction de Fabrice Arfi et Paul Moreira, éditions Calmann-Levy, 240 pages, 17 €.