La sublime complexité de l’être humain

Rousselet À mi-parcoursQui vous a dit que le grand âge, consiste à décompter ses douleurs et se confire dans le passé? Avec cet humour qui le caractérise si bien, André Rousselet, 93 ans aux prunes, a proposé aux deux spécialistes de la télévision que sont Marie-Ève Chamard et Philippe Kieffer, qui l’ont rencontré pendant douze ans (!), d’intituler sa biographie « À mi-parcours« , ce qui témoigne d’une ambition fort louable. Et avec cet intime de Mitterrand, l’apanage de l’âge, c’est de garder l’esprit vif, de cultiver un sens de l’autodérision exceptionnel, de pouvoir raconter en toute liberté. et de flinguer sans remords mais avec humour ceux qui se sont mis sur son chemin.

Jamais a priori, François Mitterrand et André Rousselet n’auraient dû se rencontrer.  Élève médiocre, issu d’une famille aimante mais austère – papa Rousselet est juge! -, c’est un peu par hasard que le jeune André devient sous-préfet. Pour tromper son ennui, il passe ses nuits au casino le plus proche ou à courtiser les grandes bourgeoises désœuvrées qu’il côtoie. Nommé en Guadeloupe en 1949, il va se faire remarquer en dénonçant les fraudes électorales d’un élu local, Maurice Satineau, et se faire sévèrement remonter les bretelles par le pouvoir en place qui aurait souhaité qu’il ferme les yeux. C’est comme cela que le jeune ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, qui a entendu parler de l’affaire et qui déteste Satineau, lui propose sans le connaître de devenir son directeur de cabinet adjoint. Ces deux-là ne savent pas qu’ils en prennent pour plus de quarante ans!

En 1958, avec l’avènement de De Gaulle, Rousselet, sans emploi, entre chez Simca. C’est ainsi qu’il va s’intéresser à une compagnie de taxis, appartenant à cette société, la G7, la racheter et faire fortune. Avant de nouer des liens solides avec Mitterrand, l’année suivante au moment de l’affaire de l’Observatoire. Membre du premier cercle, il est même poussé par Mitterrand à être candidat à la députation à Toulouse et se retrouve élu député de la FGDS de Haute-Garonne le 12 mars 1967. Un candidat désespéré par ce poste et qui sera soulagé d’être battu le 30 juin 1968 : «  Je suis un orateur d’une nullité qui défie l’imagination et menace la carrière des plus grands humoristes(…) Je bafouille chaque fois qu’il y a plus de cinquante personnes devant moi (…) Je commence des phrases qui n’auront jamais de fin. Je me lance dans des démonstrations qui n’arriveront nulle part ». Allez dire du mal, de quelqu’un aussi doué pour se dénigrer lui-même!

La « colle aux doigts » des collecteurs

Jouant au golf chaque semaine avec Tonton, n’aimant guère la politique et étant à l’abri des tentations personnelles par sa fortune, Rousselet va devenir naturellement le grand argentier des campagnes électorales de François Mitterrand. Un grand argentier qui se vante de n’avoir jamais gardé un papier compromettant, mais qui ne cherche pas à cacher les méthodes plus ou moins légales utilisées pour faire cracher au bassinet les entreprises. Avec une image amusante pour évoquer ces collecteurs de fonds qui se multiplient pendant les campagnes électorales. Il y a « ceux qui ont de la colle aux doigts » et tendance à garder une partie de ce qui a été récolté et les autres, comme Joxe ou Bérégovoy, d’une probité indiscutable. Lors de l’élection présidentielle de 1981, c’est donc tout naturellement que François Mitterrand proposera à Rousselet de devenir son directeur de cabinet. Une fonction qu’il n’occupera qu’un an avant de retourner dans le privé, car il s’ennuie à ce poste. Ce qui ne l’empêche pas de nous offrir une magnifique galerie de portraits. De Jacques Attali, « l’intelligence extraordinaire de ce jeune homme et la diversité de ses compétences n’ont rien à envier à la puissante aptitude qu’il manifestera, au fil des années, pour la flatterie« , en passant par Pierre Bérégovoy qui se met à jouer au golf pour tenter de se gagner les bonnes grâces du président, à l’inénarrable Jack Lang : « Quand je pense au nombre de fois où je l’ai entendu se prévaloir d’avoir défendu Canal Plus, je préfère vous dire que je me trouve devant un cas d’amnésie qui pourrait intéresser la science. »  Sans compter les François de Grossouvre, Michel Charasse, Lionel Jospin, Michel Rocard ou autres satellites de la Mitterrandie…

À 62 ans, à l’âge où beaucoup songent à la retraite, André Rousselet lance Canal Plus en ayant le coup de génie de recruter Pierre Lescure et Marc Tessier. La première année, c’est l’hallali contre la chaîne tenue par « l’ami du président ».  Au point que Mitterrand, qui veut que son septennat soit marqué par une démocratisation des médias, décide de confier les clés d’une chaîne concurrente, la cinq, à Silvio Berlusconi, sans jamais lui en parler. Rousselet l’emportera finalement et Canal Plus connaîtra un succès phénoménal, avant qu’Édouard Balladur et Nicolas Sarkozy, ne décident de faire la peau à ce trop voyant compagnon de route de la gauche. Un compagnon de route qui restera loyal et fidèle à Mitterrand jusqu’au bout, au point de devenir son exécuteur testamentaire et de déplorer, avec son humour habituel,  de ne pas avoir trouvé un ou deux comptes planqués en Suisse, qui auraient bien aidé les deux familles que Tonton laissait derrière lui.

Vingt après, Mazarine Pingeot dans Le Journal du Dimanche (25/12/2015) a d’ailleurs tenu à rendre un hommage appuyé à celui qui a si bien su défendre les secrets de la famille : « André et mon père s’aimaient beaucoup. André est un homme d’affaires, avec plein d’idées novatrices tout le temps, et mon père c’était moins ça… L’entreprise, ce n’était pas vraiment son truc, alors il admirait l’entrepreneur Rousselet, et, inversement, ce dernier admirait le politique. Mon père n’était pas un homme d’argent, un peu nul dans ce domaine-là… Il avait une confiance totale en André. Il l’a désigné comme exécuteur testamentaire, et c’est bien le signe qu’il lui faisait une absolue confiance. Ce en quoi il a eu raison. André a toujours été d’une loyauté totale. »

On l’aura compris, ce gigantesque pavé où se mêlent élégance et coups de griffes, est totalement passionnant et fourmille d’anecdotes qui nous aident à comprendre pourquoi un homme comme François Mitterrand, avec ses pudeurs, ses fidélités et ses détestations,  pouvait susciter tant de sympathie et d’antipathie.

« André Rousselet, À mi-parcours« , par Marie-Ève Chamard et Philippe Kieffer, éditions Kero, 736 pages, 23,90 €.

Laisse tomber, c’est du Valls !

Ah, il en avait de l’allure notre ténébreux Catalan, récemment intronisé Premier ministre, mercredi à l’Assemblée, lors de son discours de politique générale, … à ne surtout pas confondre avec un discours de politique géniale. Le sourcil volontaire, le geste énergique, on aurait presque pu croire à sa volonté de changer les choses.

Valls

Le geste est plus énergique que celui d’Ayrault, mais les discutables recasages de copains restent les mêmes.

Las, il n’aura pas fallu attendre longtemps pour comprendre que l’homme qui voulait faire oublier Ayrault-la-sieste, est tombé dès ses premiers pas dans toutes les routines politiciennes.

Prenez l’exemple de Harlem Désir : pour une fois, tous les courants du parti socialiste sont d’accord pour dire qu’il n’a pas l’étoffe d’un Premier secrétaire, qu’il est incapable de prendre une décision et de se faire obéir. Dans une entreprise classique, on aurait viré une si piètre recrue. Au parti socialiste, pour consoler l’impétrant, éloigné de la rue de Solférino, on lui offre un poste de secrétaire d’État aux Affaires européennes. Bon courage aux militants qui, dans quelques semaines, vont s’efforcer de convaincre les électeurs que l’Europe, c’est du sérieux!

Prenez le cas du ministre de l’Éducation nationale : Hollande, affirmant avoir compris le message électoral du peuple de gauche, après sa fessée aux municipales, décide de choisir… Manuel Valls, le plus à droite des socialistes, qui,  par le jeu des alliances, se sent obligé de faire rentrer au sein du gouvernement les représentants les plus à gauche du parti. Vous suivez ? Et c’est ainsi que Benoit Hamon, titulaire d’une bien mince licence en histoire, n’ayant jamais exercé d’autres fonctions que celles d’apparatchik au sein du PS, se voit doté d’un portefeuille qui demande doigté et expérience… Tant pis les enseignants descendront sous peu dans la rue, ça fait partie des printanières traditions de notre pays !

Et l’on pourrait multiplier les exemples à l’infini ! Fleur Pellerin faisait l’unanimité auprès de tous les professionnels du numérique pour le travail de dialogue et de concertation qu’elle accomplissait. Alors qu’elle souhaitait continuer au même poste, il était donc parfaitement logique de lui confier le commerce extérieur, et de nommer à sa place une parfaite inconnue, Axelle Lemaire, avec qui tout sera à reprendre à zéro.

Et ne croyez surtout pas que du côté de celui qui se proclamait « homme normal » en 2012, ça aille mieux. Jean-René Lemas, le secrétaire général de l’Élysée, qui est sans aucun doute responsable des indécisions, atermoiements et reculades du chef de l’État, cède sa place à Jean-Pierre Jouyet, qui, accessoirement, a fait partie du gouvernement Fillon. À croire que François Hollande, en dehors de ses copains de la promotion Voltaire de l’ENA, ne connait personne, puisque le partant, tout comme l’arrivant et la ministre de l’Écologie Ségolène, ont fréquenté au même moment les bancs de la prestigieuse école. Pas d’inquiétude à avoir pour Lemas, Hollande veille sur lui et va lui trouver un pantouflage aux petits oignons. Le Canard enchaîné parle de la Compagnie des Alpes, qui avait déjà fait en son temps le bonheur d’Édouard Balladur. Les salariés licenciés, qui partent avec 5 000 € d’indemnités, après quinze ans d’ancienneté, apprécieront.

Heureusement, après toutes ces détestables petites manœuvres de renvois d’ascenseur, la fraîcheur de certaines nouvelles venues reste rafraichissante. Annick Girardin, secrétaire d’État à la francophonie, n’en revient pas de sa chance devant les caméras de France 3 :  » Quand on reçoit, au téléphone, des propositions du chef de l’État, il est difficile de refuser  « .

Il n’y a donc pas eu une seule bonne âme au parti socialiste pour lui dire de se méfier des propositions du dangereux prédateur qui sillonne, le soir venu, les rues de la capitale en scooter ?