Guéant et Ferrand, les magiciens de la République

Mais comment Macron peut-il se passer de tels talents ? Le premier aurait été parfait à l’Économie et le second à la Création de richesses.

Alors que notre nouveau Robin des Bois, l’homme qui prend aux pauvres pour donner aux riches, rame consciencieusement à la télévision pour expliquer son abjecte réforme du travail et sa toute aussi discutable révision de l’impôt sur la fortune, le grand public reste totalement perplexe. Pourquoi diable Emmanuel Macron se contente-t-il du bien fade Bruno Le Maire aux Finances quand il a sous la main un homme admirable comme Claude Guéant qui serait prêt à faire don de sa personne une nouvelle fois à la France pour expliquer à ses concitoyens comment faire de véritables économies ?

Avec Guéant, plus de nouveaux pauvres, de travailleurs précaires ou d’assistés sociaux… Bombance pour tout le monde ! Et qu’importe si les médias de notre pays, toujours prêts à ironiser,  et en particulier Fabrice Arfi de Médiapart qui a sorti l’affaire, se moquent d’un homme qui n’a tiré que 800 euros d’argent liquide entre le printemps 2003 et la fin de l’année 2012. Quand on est capable de ne dépenser que 6 euros par mois, on se doit de communiquer au plus vite sa recette à tous les gaspilleurs de France et de Navarre qui se plaignent de ne pas y arriver avec cent fois plus.

Celui qui n’est pas capable de payer les 720 000 euros de son appartement en liquide n’est qu’un fainéant pour Guéant.

Les juges sont décidément bien cruels en effectuant une saisie des biens immobiliers de cet homme et en le mettant en examen. Comme si un ancien ministre de l’Intérieur et ancien secrétaire général de l’Élysée pouvait se croire au dessus des lois ! Ils s’étonnent, ces benêts, de voir que Claude Guéant a pu s’offrir à cette époque un appartement dans les beaux quartiers de Paris d’une valeur de 720 000 euros en le payant totalement en liquide. Mais tous les « fainéants », toujours « prêts à foutre le bordel », chers à Macron, sont-ils capables comme le faisait ce pauvre homme une fois sa longue journée de travail terminée, d’aller faire à pied le tour du quartier pour ramasser toutes les petites pièces perdues par des distraits pour pouvoir enfin s’offrir un chez soi ? Et est-ce sa faute si son copain Kadhafi, lorsqu’il venait en France, l’aidait dans sa quête aux piécettes ?

Quant aux policiers, ces jaloux, ces rancuniers qui se vengent de leur ancien patron, ils ont franchi les limites les plus absolues de la mauvaise foi en s’étonnant qu’un homme qui ne dépense que six euros par mois puisse louer à la BNP un coffre plus grand que lui et le fasse trôner dans son bureau. La réponse, qui montre le sens de l’État de Guéant et qui devrait clouer le bec à tous les suspicieux est admirable. Cette forteresse servait à entreposer et garder les discours de Nicolas Sarkozy. Certes, ces discours circulaient par mail, étaient rendus publics par les médias et conservés en copie par tout le personnel de l’Élysée. Mais sait-on jamais… On accuse injustement ce pauvre Guéant de nous raconter des histoires à dormir debout, alors qu’à l’évidence il était uniquement préoccupé par l’Histoire.

Ferrand lave plus blanc que blanc

Le salut de l’artiste Richard Ferrand. Il ne fout pas le bordel, il enrichit juste les siens.

C’est désormais une affaire entendue puisque les radios et les télés nous l’ont répété sur tous les tons : L’ancien directeur des Mutuelles de Bretagne et éphémère ministre de Macron n’a strictement rien fait de mal et il a été totalement blanchi par la Justice. Comme dirait Coluche, Ferrand a utilisé la « lessive qui lave plus blanc que blanc » et « Circulez, y’a rien à voir ! »

Cette fois encore, on ne comprend pas bien comment Emmanuel Macron peut laisser un tel talent en jachère et ne pas en faire d’urgence son ministre à la Création de richesses. Car comme magicien, il est presque aussi fort que Claude Guéant.

Il y a dix ans, Richard Ferrand a quitté femmes et enfants, ce qui arrive à des gens très bien, pour tomber amoureux d’une jeune avocate sans le sou, Sandrine Doucen. Comme le montrent les documents publiés par Le Canard enchaîné, le citoyen Ferrand Richard signe un compromis de vente pour des locaux situés en plein cœur de Brest avec une clause suspensive de rétractation si Les Mutuelles de Bretagne ne sont pas intéressées par ces bureaux. Puis il cède le bien à sa compagne qui n’a toujours pas investi un centime dans l’affaire. Enfin le très respectable directeur des Mutuelles de Bretagne Richard Ferrand visite les locaux qui lui paraissent parfaitement adaptés et décide – hasard absolu !- de louer ce bien détenu par Madame Doucen Sandrine. Qui va ainsi, en dix ans, se constituer un capital de 600 000 euros sans bourse délier.

La Justice n’a rien trouvé à redire à cette opération, ce qui peut prêter à sourire. Richard Ferrand aurait pu être poursuivi pour prise illégale d’intérêt, mais, c’est ballot, les faits sont prescrits depuis 2015 et le procureur, dans sa grande mansuétude, a estimé que « les investigations menées n’ont pas mis au jour d’éléments de dissimulation avérée » ce qui aurait permis de lever le délai de prescription. Quelle malchance !

Voilà l’homme qui se proclame plus blanc que blanc. On notera au passage que cette juteuse opération immobilière a été faite avec de l’argent de mutualistes, vous savez ces salariés et retraités à la peine qui hésitent à se faire faire des lunettes ou des appareils dentaires tellement ils sont mal remboursés.

À la place de Richard Ferrand, après une telle affaire qui, même si elle a été jugée légale est incontestablement totalement immorale, on raserait les murs et on se retirerait de la politique, mais il est manifeste que les Présidents passent et que nos magiciens de la vie publique se surpassent…

Comment se nomme déjà le farceur qui, pendant les élections présidentielles, nous a fait croire à une imminente moralisation de la vie publique ?

 

Le journaliste, ce facteur d’intranquillité

Informer n'est pas un délitPetite piqûre de rappel à destination des confrères bien décidés à ronronner tranquilles, sans troubler la sieste des notables qui les entourent :  » Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie « , affirmait Albert Londres en 1929.

Alors que ce propos semble plus que jamais d’actualité, Fabrice Arfi de Mediapart et Paul Moreira de l’agence Premières Lignes, ont eu l’idée de s’adresser à la fine fleur des journalistes d’investigation pour raconter leurs enquêtes les plus sensibles et les obstacles que l’on a sciemment dressés sur leurs routes. Fabrice Lhomme, Gérard Davet, Caroline Monnot, Denis Robert ou Martine Orange, même si certains d’entre eux se détestent cordialement, ont tous accepté de jouer le jeu, conscients que le grand public doit comprendre les enjeux de la liberté de la presse, à l’heure où le droit d’informer est trop souvent attaqué.

Fabrice Arfi, qui a réussi à démontrer les mensonges de Cahuzac, se voit en chien de garde de la démocratie : «  Et un bon chien de garde, il aboie, il réveille les voisins la nuit. Rarement, il se laisse caresser dans le sens du poil« . Tout devrait être fait pour faciliter le travail d’investigation, ce qui est loin d’être le cas : « L’esprit de la démocratie, précisément, consiste à garantir la possibilité de la questionner, de la déranger, de la provoquer même. Dans cet écosystème compliqué, les journalistes ont pour mission d’être des facteurs de grande intranquillité, non pas en ayant le monopole des opinions, mais, au contraire, en considérant que ce sont avant tout les faits, toutes ces petites vérités accumulées, qui font le grand jeu de la conversation publique. » Dans la réalité, des pressions, des menaces, des chantages et un législateur qui n’est pas très cohérent sur la protection des sources du journaliste.

Tous les exemples choisis sont passionnants et le lecteur comprendra vite pourquoi la profession de journaliste est classée dans les dix métiers les plus stressants du monde.

Paul Moreira insiste pour sa part sur le retard de la France en matière de transparence et raconte l’expérience, menée en 2005 par la journaliste de Canal +, Virginie Roëls : «  En France, elle frappa à la porte de plusieurs ministères et demanda à consulter les notes de frais d’un ministre ou d’un maire. Ses demandes incongrues ont été accueillies avec stupéfaction, voire avec un rire des hôtesses d’accueil. On la traita en excentrique, une semi-folle venue encombrer les guichets. On la pria de déguerpir avec une amabilité variable.

Elle tenta la même expérience en Suède, accompagnée d’un professeur de droit spécialiste de l’accès aux documents administratifs. Celui-ci lui proposa d’aller réviser les notes de frais et le salaire de janvier 2005 du ministre de la Justice Thomas Bodstrom, au ministère à Stockholm. Ils furent invités à rejoindre une salle prévue à cet effet, avec des ordinateurs en accès libre. Ils n’eurent même pas à décliner leur identité. Chaque citoyen désirant vérifier la juste utilisation de l’argent public, a le droit de le faire en tout anonymat. ».

Voilà qui laisse rêveur, surtout dans une ville comme Biarritz, où le maire refuse de répondre à des questions aussi simples que le coût des fêtes d’Halloween, tandis que son grand copain Blanco, interrogé sur les subventions versées au B0, vous regarde droit dans les yeux avec un sourire narquois : « On n’est pas là pour vous faciliter la vie« . Estimant ne pas avoir de comptes à rendre, même pour l’argent public versé à son club de cœur.

Seule consolation pour les citoyens qui ont un tempérament de lanceurs d’alerte : les hommes publics qui finissent en prison sont nettement plus nombreux en France qu’en Suède.

« Informer n’est pas un délit« , sous la direction de Fabrice Arfi et Paul Moreira, éditions Calmann-Levy, 240 pages, 17 €.

Indigne du palmipède

Extrait-CanardQuand on a aimé quelqu’un pendant de longues années, il est toujours difficile de découvrir qu’il tourne mal. Et même si Le Canard enchaîné va avoir cent ans l’an prochain, ce n’est guère agréable de constater qu’il se laisse aller à des aigreurs injustifiées.

La lecture du numéro daté du 1er octobre avait de quoi faire tomber de sa chaise un lecteur. Le Canard n’a jamais eu le bec complaisant pour les confrères qui se laissent aller à la flagornerie et à la brosse à reluire et il a bien raison. Mais affirmer, sans la moindre preuve, sans le moindre document à montrer au lecteur, que le gouvernement s’agite auprès de Bercy pour effacer une dette fiscale de Mediapart, dirigé par Edwy Plenel « un ami de trente ans du chef de l’État« , relève du règlement de comptes et mériterait un redoublement immédiat dans n’importe quelle école de journalisme.

De la même façon, estimer que seule la presse papier devrait bénéficier d’une TVA à taux réduit de 2,1%, alors qu’elle a droit déjà à des aides nombreuses et variées comme des réductions sur les tarifs postaux et des facilités fiscales, est ahurissant de la part du donneur de leçons de la presse française. Mediapart a mené un combat justifié et respectable pour être traité comme les autres grands titres de la presse française et Le Canard aurait du se ranger à ses côtés.

Un vigoureux décodage s’impose donc.

Hervé Martin est le journaliste qui pendant des semaines et des semaines a raillé Fabrice Arfi, de Mediapart, en soutenant que Jérôme Cahuzac ne possédait pas de comptes en Suisse. Lorsque le ministre a avoué, notre enquêteur du Canard  a donc connu un grand moment de solitude journalistique. Certains seraient allés se cacher dans les roseaux de la mare, mais pas notre intéressé qui a décidé de faire palmes hautes –  » Même pas tort, même pas mal ! «  – et de profiter des circonstances pour envoyer un coup bas à Mediapart. Avec la complicité d’une rédaction en chef, très agacée d’avoir perdu 16% de ses lecteurs en 2013.

La faute à l’arrivée de la gauche au pouvoir, affirme Michel Gaillard, le directeur du journal depuis vingt-trois ans, au moment de la publication des comptes de l’hebdomadaire. La faute aussi et surtout à l’immobilisme d’une direction qui se gaussait récemment du grand âge d’Elkabbach, toujours en activité, alors que le directeur a autant d’heures de vol au compteur et que certains membres de la rédaction flirtent avec les quatre-vingts ans. Un directeur, totalement réfractaire à l’ordinateur et aux réseaux sociaux, qui travaille toujours à la pointe Bic et qui compte  les points, tandis que Mediapart, plus contemporain, plus attractif, aligne les scoops les uns derrière les autres.

Même si je n’ai guère d’estime pour l’actuelle direction du « Canard », j’ai trop aimé ce journal, où j’ai travaillé seize ans,  j’ai trop côtoyé de confrères talentueux, pour lui souhaiter le moindre mal. Il n’y aura jamais suffisamment de liberté, d’investigation et d’impertinence dans la presse française…

Mais que cet article est vilain!

Fabrice Arfi : « Le scoop, je m’en fous totalement ! « 

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Fabrice Arfi, à propos du journalisme d’investigation :  » Ce sont les faits qui font les opinions. Ce que pense un journaliste n’a pas plus de valeur que ce pense n’importe qui. « 

Solide Lyonnais, Fabrice Arfi a des épaules de déménageur et, en le voyant, on comprend comment ce journaliste de 32 ans a su résister pendant des mois aux quolibets de ses confrères qui se gaussaient de lui, quand il s’efforçait de prouver que le ministre délégué au Budget Jérôme Cahuzac était un fraudeur fiscal de grande envergure.

En ce jeudi 14 novembre, l’observatoire des Médias, Acrimed (Action-critique-Médias) frappe un grand coup, pour sa nouvelle saison de conférences animées par Henri Maler, avec ce débat sur le journalisme d’investigation.

Conforme à son personnage, Fabrice Arfi ne manie pas la langue de bois.  «  Pour moi, le journalisme d’investigation ça n’existe pas. À partir du moment où vous allez chercher une information, où vous respectez le contradictoire, ou vous assumez votre information y compris devant le tribunal, vous faites du journalisme d’investigation « .

L’enquêteur de Médiapart déplore tout de même «  ce milieu très masculin où l’on passe son temps à se comparer les biceps! »

Fabrice Arfi est persuadé que sa force vient de son parcours très atypique : « J’ai eu la chance de ne pas avoir fait d’études après le baccalauréat et je ne suis donc pas menacé par l’académisme. »

Fils d’un policier ayant travaillé à la brigade financière, le tombeur de Cahuzac a débuté à l’Agence France-Presse puis au Figaro-Lyon avant d’être recruté par Mediapart. Il se fait remarquer sur l’affaire Karachi ainsi que sur l’affaire Liliane Bettencourt. « Je suis passé de la Justice, au travail de la police, puis aux enquêtes financières, mais j’aime l’idée que le journaliste soit autonome intellectuellement. Je n’ai pas de problème avec le journalisme de commentaire, mais ce sont les faits qui font les opinions. Ce que pense un journaliste n’a pas plus de valeur que ce pense n’importe qui. Le journaliste est juste un artisan habitué à aller chercher des informations souvent cachées. Ensuite, on publie des informations et si elles ont des conséquences judiciaires ou politiques, ce n’est pas mon problème.« 

Quand la gauche protège la gauche

L’artisan consciencieux, l’homme qui a été capable de démêler des circuits financiers particulièrement complexes, se fait pédagogue quand la salle le relance sur Jérôme Cahuzac : « Ce n’est ni l’histoire d’un homme, ni l’histoire d’un mensonge. C’est l’histoire de l’argent. Il faut bien comprendre que l’enrichissement de quelques-uns provoque l’appauvrissement de tous ».

Grand dénonciateur de l’évasion fiscale, Fabrice Arfi n’entretient guère d’illusions sur la volonté des politiques de s’attaquer réellement au problème : « Avant, on essayait de fracturer un coffre-fort avec un plumeau ; disons que maintenant on a pris un tournevis… » Il déplore le travail de la commission d’enquête,  » un spectacle déprimant où la gauche protège la gauche… « 

Interrogé sur sa facilité à publier des scoops, il interrompt son interlocuteur : « le scoop, je m’en fous complètement! Je fais une différence totale entre le scoop et la révélation« . Et en profite pour dénoncer « les journalistes marchands de certitudes » qui se nourrissent du travail des enquêteurs et passent leur temps à aboyer en meute. « On a un devoir de faire. Il faut une révolution culturelle par rapport à cela« .

Bien conscient de l’évolution d’une profession qui semble avoir parfois appris le métier dans une école hôtelière, il conclut fort judicieusement : « On n’est pas là pour être les passe-plats, même talentueux, de tel ou tel ». Les détenteurs de cartes de presse, qui enfilent un costume de maître d’hôtel pour aller travailler, apprécieront.

 

Sur le site gratuit  http://www.acrimed.org/, vous retrouverez nombre d’articles très bien informés sur les médias et parfois leurs dérives.