En pleine poire…

La fabrique du monstreÀ cinq centimes d’euros la bestiole vivante, la capture de cafards est devenue une activité très lucrative pour les gamins des cités nord de Marseille, qui rêvent de baskets Nike étincelantes et de polos Lacoste. Les hommes de mains de promoteurs véreux n’hésitent pas à racheter des boîtes et des boîtes de ces cafards vivants pour les déverser dans les cages d’escalier de locataires récalcitrants qui refusent de quitter les lieux et empêchent de juteux profits. Dans ces cités de l’ennui, où toute occasion de gagner de l’argent est bonne, la plupart des gamins se déclarent pourtant « bac plus » : « À bientôt 14 ans, Kevin est un BAC + 7, et il n’en est pas peu fier. Sept interpellations par des brigades anti-criminalité, des BAC, suivies de sept gardes à vue, ont fait de lui un « mec respecté » dans la cité ».

Prix Albert-Londres, en 2014, pour sa série d’articles « Quartiers shit », Philippe Pujol, qui a vécu son enfance dans ces cités, nous plonge dans un Marseille fort loin du Vieux-Port et de la Bonne-Mère. Car Marseille, c’est aussi 280 mineurs assassinés en vingt ans. Avec lui, nous partons sur la trace de Kader, un ado frimeur et tête brûlée, qui a voulu s’élever un peu trop vite dans la hiérarchie du trafic de drogue et qui se retrouvera le corps criblé de balles. Nous assistons à la dérive de toute la famille et au chagrin absolu de Nadir son père, qui avait fait de l’honnêteté et du travail des vertus cardinales pour les siens. Parce qu’il menace « le business », Nadir sera « abattu par deux kalachnikovs juste un an après son fils. Ne comprenant rien à la situation, le père de Kader promettait de tuer tout le monde, ceux qui trafiquent. On l’a donc neutralisé avant ». Tandis que la police et les autorités municipales se félicitent ostensiblement quand les voyous en arrivent à s’entretuer et ne daignent même pas ouvrir une enquête.

« L’apparat, mon gars, l’apparat ! »

C’est tout le système marseillais, de Defferre à Gaudin, que Philippe Pujol nous fait vivre, le clientélisme, la corruption des élites, et le grand banditisme quasi-inévitable quand on a eu le malheur de naître en bas de l’échelle sociale. « Le Vieux-Moulin, construit à la va-vite en 1954, fut l’une de ces cités dont l’urgence était proportionnelle au mépris que portaient les autorités à ses occupants. Tout en haut, les gitans, et, en bas, le reste dans l’ordre d’arrivée : Italiens, Espagnols, Arméniens et Maghrébins. Ceux qui trouvaient ailleurs partaient rapidos, les autres s’enracinaient là comme des herbes folles ». Et puis, pour acheter la paix sociale, les élus balancent de l’argent à des associations, sans trop chercher à en savoir plus : « il y a un pognon immense qui est lâché un peu partout ; pas du saupoudrage, du noyage. Du fric, il y en a, mais avec une déperdition incroyable ; des associations qui se concurrencent, qui se disputent des minots en fonction de ce qu’ils rapportent comme aide par le conseil général, la Ville ou le conseil régional ».

On l’aura compris, Philippe Pujol, tout comme Florence Aubenas visitant dans « En France » le quart monde du salariat, pratique le journalisme d’immersion, loin très loin de ces journalistes de télévision qui viennent passer deux jours sur place avant de diffuser un de ces lieux communs qui endort l’opinion.

On se prend une grande claque en pleine poire avec ce portrait de Marseille, mais Philippe Pujol sait de quoi il parle, comme en témoigne ce dialogue savoureux avec un ami d’enfance : « Toi, tu es bien Français, tu n’habites plus les quartiers populaires, tu as des diplômes… » Je saisis la balle au bond : « mais j’ai moins de fric que toi ». Les mains croisées derrière la tête, il lâche dans un rictus : « T’en as pas besoin pour exister, toi, du fric… Nous, ouais… Pour plus être le bon petit Arabe comme nos parents ; L’apparat, mon gars, l’apparat… »

Avec cette « fabrique du monstre », Philippe Pujol fait honneur au journalisme de terrain, si loin de l’habituel journalisme d’extrapolation de nombre de confrères parisiens. Comment ne pas être d’accord avec lui, lorsqu’il estime que Marseille est « l’illustration visible des malfaçons de la République française ».

« La fabrique du monstre« , Philippe Pujol, éditions Les Arènes, 316 pages, 20 €.

Une’interview de l’auteur : http://www.corsematin.com/article/derniere-minute/rencontre-avec-philippe-pujol-journaliste-prime-et-chomeur.1594520.html

Les bien embauchés et les mal embouchés

En france« Mon père, c’est un embauché » résume David. Pour lui, un  titulaire d’un contrat à durée indéterminé, c’est un peu comme un gagnant du gros lot de la Loterie nationale. Ce que confirme un salarié de Pôle emploi : « Le contrat est devenu l’unité de valeur et le CDI, la valeur suprême. Les deux tiers des salariés qui entrent à Pôle emploi ne demandent plus un métier mais  » un CDI « . Pour les employeurs, c’est l’inverse : 49% des offres proposent de l’intérim, 30% des CDD ». Loin, si loin des comptes secrets en Suisse et des élus qui n’ont jamais vécu autre chose que le confort des cabinets ministériels, Florence Aubenas nous entraîne dans cette France qui lutte de toutes ses forces contre la crise.

Avec, en deux générations à peine, un incroyable renversement des valeurs. Un  «  embauché  » a du mal à suivre : «  En 1975, quand j’ai été recruté, le terme ouvrier à la chaîne était synonyme d’esclave moderne. Aujourd’hui, on nous appelle privilégiés « . Et le même de conclure, totalement dérouté : «  Ce qui était une fatalité pour nous, est devenu le rêve de nos enfants « .

Florence Aubenas

Florence Aubenas, formidable porte-parole de la France d’en bas.

Après avoir raconté les humbles et les sans grades dans « Le Quai de Ouistreham « , Florence Aubenas poursuit dans le même chemin en s’attardant sur les histoires qui n’intéressent pas habituellement les journalistes. La famille qui n’utilise plus la voiture, la dernière semaine du mois, car elle n’a plus d’argent pour mettre de l’essence dans le réservoir,  mais aussi les filles de la biscuiterie Jeannette qui s’apprêtent à perdre leur emploi, ou encore ce mariage lesbien à Thines, village ardéchois de neuf habitants, qui a bien cru perdre Joe, son épicière et qui est soulagé de la savoir désormais heureuse en amour, même si une des invitées de la noce récrimine : « Il faudra que tu m’expliques, Joe : tu vis dans un patelin de neuf habitants et tu te maries, alors que nous, à Lyon, on ne trouve rien à draguer ».

On découvre aussi comment Hénin-Beaumont s’est donné aux mal embouchés du Front national, comment les libertaires de Piémanson, cette petite bande côtière en Camargue, s’attendent à ce que l’État raie de la carte leur paradis ou l’histoire d’Ada, la Cubaine, qui s’apprête à devenir médecin à Aubusson.

C’est sobre, formidable, d’une vérité criante et d’une écriture limpide. Y compris quand des imbéciles racistes de Saint-Yrieix, en Haute-Vienne s’en prennent aux Roms qui mangent le pain de nos arabes (… Non, ce n’est pas du Coluche!) : «  Avant, c’était les Arabes ( à qui on en voulait), mais franchement, ici, ils bossent bien! »

« En France », Florence Aubenas, éditions de l’Olivier, – 240 pages, 18 €.

 

Pour compléter le propos de Florence Aubenas, lire aussi ce reportage sur les vendanges en Bordelais, vécues par un jeune couple de Bretons. 

https://jeanyvesviollier.com/2014/11/21/un-salaud-ordinaire/