Un bien médiocre coup de bec

Le Canard enchaîné a le droit d’être agacé par François Ruffin. Mais quel esprit de caste et quel parisianisme dans ce papier à vite oublier !

Il n’est rien de pire que les antimilitaristes qui détestent ceux qui ne marchent pas au pas. Le long portrait de la page 7 de notre hebdomadaire favori, le plus souvent signé par Anne-Sophie Mercier, consiste en principe à éclairer d’un jour nouveau une personnalité qui fait l’actualité. Intitulé « Prises de bec », ce portrait se veut caustique, décalé et anti-consensuel.

L’idée de croquer François Ruffin était donc excellente. L’homme suscite la controverse, a la réputation d’être ingérable, y compris au sein de France Insoumise, et manifeste indéniablement moins de talent comme orateur à l’Assemblée nationale que comme journaliste ou cinéaste. Mais si la caricature de Ruffin faite par le dessinateur Kiro est comme d’habitude irrésistible, le conformisme et la bien-pensance de l’article laissent pantois, car Le Canard d’habitude s’abaisse rarement à cancaner en chœur avec les confrères.

Le syndrome Aimé Jacquet

François Ruffin souffre d’une tare irrémédiable : il est d’origine picarde et le titre « Picard à Fond » comme le sous-titre « Citrouille picarde » semblent déjà laisser planer un doute bien parisien sur sa capacité à être au niveau de la représentation nationale. Dans le même style, on a connu L’Équipe de 97-98, éreintant Aimé Jacquet pour ses origines modestes et son accent forézien.

Vu de la luxueuse rue Saint-Honoré à Paris, siège du Canard, tout est simple et limpide. Si François Ruffin, dès sa sortie de l’école de journalisme, a dénoncé le formatage qu’il a subi et rédigé « Les petits soldats du journalisme », c’est à cause de son ego démesuré… D’autres y verraient simplement du courage.

Si le dernier numéro de « Fakir », l’incisif bimestriel qu’il dirige à Amiens, compte 22 des 32 pages publiées, signées ou cosignées Ruffin, c’est la démonstration de son nombrilisme implacable. Notre brave Anne-Sophie, à qui on devait préconiser dans son enfance la bibliothèque rose plutôt que la lecture d’Hara-Kiri, a sans doute oublié que Cavanna a rédigé presque seul ce mensuel pendant des années.

Et si Ruffin fait la promotion de ses livres dans son bimestriel, c’est bien la preuve de son amour de l’argent. Et quand Le Canard a évoqué un an durant l’ouvrage intitulé « Les 100 ans du Canard », c’était quoi ?

Et puis, il y a la tare irréversible : le succès de « Merci Patron ! » qui a fait « plus de 500 000 spectateurs » ce qui permet à notre trublion de ne garder que le smic sur son salaire de parlementaire. Il y aurait donc, chère Anne-Sophie, les entreprises de presse respectables, à qui le succès et le trésor de guerre qui va avec ne montent pas à la tête comme Le Canard enchaîné (où entre parenthèses, les dirigeants sont assez loin du smic) et puis les boutiquiers de province, ivres d’eux-mêmes et irresponsables, qui perdent la tête dès qu’ils ont trois ronds ?

Fille de général  et prolo ingérable

Et notre « enquêtrice » de passer sous silence la belle carrière de l’intéressé au Monde Diplomatique, ou à Acrimed, ses participations à l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis ou son rôle très actif dans Nuit Debout. Quand on débat chaque semaine sur Direct 8 ou sur RTL, on peut effectivement se permettre ce genre d’oubli journalistique.

Dans son ire vengeresse, la fille de l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre de Chirac ose même l’injure suprême face au fils d’un contremaître de l’usine Bonduelle : « Il est un électron libre au sein de la France Insoumise »

Peut-on rêver plus beau compliment pour un journaliste ? Mais Anne-Sophie, atavisme familial oblige, en pince visiblement davantage pour l’armée de godillots sans idées ni convictions qui peuplent les deux Chambres.

Il fut un temps, malheureusement pas si lointain, où Le Canard ne jurait que par les rebelles, les contestataires, les indisciplinés, les réfractaires, les subversifs, les espiègles, les factieux, les facétieux et autres séditieux. Et la boue qui collait aux sabots de certains ne constituait pas un obstacle pour les délicates narines élevées dans les beaux quartiers parisiens.

… Il fut un temps.

L’homme qui ne divise pas la rédaction de L’Express

À quelques semaines de Noël, si vous avez 4,50 euros qui vous gênent au fond de la poche, au lieu d’acheter L’Express, donnez-les plutôt à un SDF. Par la qualité de ses enquêtes, par sa liberté, Mediapart ne peut que réjouir les amoureux de l’information. Ce média, au modèle économique innovateur, a gagné son pari. Il est la seule réussite de la presse française sur ces dix dernières années. Mais si Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, est « L’homme qui divise la France », il ne divise visiblement pas la rédaction de l’Express, qui, sous couvert d’objectivité journalistique, prend un malin plaisir à recenser les scoops ratés, les excès verbaux et les amitiés suspectes de l’intéressé. Un peu de jalousie n’a jamais vraiment nui au travail journalistique.

Passez votre chemin, y’a vraiment rien à lire.

Le soleil, seul responsable de l’abstention?

Vent de fraîcheur sur l’Assemblée nationale. Mais Emmanuel Macron ne doit pas oublier que le premier parti de France reste l’abstention.

Réalisateur de « Merci, patron ! », le député de France Insoumise n’a pas l’intention de la jouer « Merci, Macron ! »

Il se murmure que la rupture avec les partis traditionnels, voulue par Emmanuel Macron, donne des sueurs froides au Premier ministre Édouard Philippe. Ce dernier, qui avait onze ans à l’époque, a sans doute entendu parler de la joyeuse anarchie qui s’était emparée de l’Assemblée nationale en 1981, quand des enseignants barbus et fraîchement socialos, s’étaient retrouvés avec la mallette de député. Même les boys de Chez Michou, le cabaret de la butte Montmartre, se montraient plus disciplinés que ces nouveaux élus ! Avec sa troupe improbable et majoritaire, nul doute que le sergent-chef Philippe, barbe de sapeur au vent, va devoir pousser quelques gueulantes pour conserver un peu d’ordre dans les rangs des nouvelles recrues d’En Marche.

Guère fanatique de Macron, même si je lui accorde des bons débuts, je vois pourtant plusieurs motifs de se réjouir de ce deuxième tour des élections législatives, malgré le désolant spectacle de politique à l’ancienne et de petites combinaisons d’un autre temps offert par notre 6e circonscription et cette 5e où Colette Capdevielle, au nom de son travail acharné, méritait mille fois d’être élue.

Bayrou enfin muselé

Un premier mandat pour plus de 400 néophytes, voilà qui va amener de la fraîcheur et de l’enthousiasme à l’Assemblée nationale. Les surboums n’ont pas encore été programmées, le disc-jockey pas encore recruté, mais il est clair qu’on va avoir quelques bonnes et mauvaises surprises. Surtout, et c’est là l’effet Macron, on revient aux origines de la chambre, avec Sandrine Le Feur agricultrice dans le Finistère, Laetitia Saint-Paul du Maine-et-Loire, militaire de carrière ou Stanislas Guerini, Parisien et petit patron d’une société d’entretien de linge, on en passe et des très intéressants…

Pas d’angélisme, toutes les classes sociales ne sont pas encore représentées parfaitement, mais l’arrivée de nombreuses femmes, avec du vécu professionnel au lieu d’années passées à traîner leurs fonds de jupes sur les sièges de velours rouge de l’Assemblée, va profondément modifier la vie parlementaire.

Autre bonne nouvelle pour Macron, avec 361 élus il dépasse confortablement le seuil fatidique des 289 députés et pourra voter sans souci les lois qu’il souhaite. Car les 51 sièges obtenus par le MoDem et assimilés ne vont pas constituer une minorité de blocage. Il va donc s’offrir le luxe de tenir quelque peu à l’écart l’arrogant Bayrou qui est persuadé – il est bien le seul ! – avoir une grande part dans la victoire de Macron. Les troupes du Béarnais logeaient dans une cabine téléphonique mais grâce à cet opportun ralliement au Président de la République, le Modem va empocher près de dix millions d’euros de l’État et retrouver quelques couleurs. Quand on vous dit que la politique, c’est avant tout une affaire de convictions…

Insoumis et communistes vont se faire entendre

André Chassaigne, député communiste de conviction, très apprécié de ses collègues.

Enfin la très bonne nouvelle sera la présence de 16 élus de la France Insoumise et de 10 élus communistes qui ont déjà annoncé qu’ils ne céderaient pas un mètre de terrain dans le combat social qui s’annonce. Le député communiste du Puy-de-Dôme André Chassaigne était un parlementaire écouté de tous lors de la précédente mandature. Nul doute que lorsqu’il prendra la parole puis la donnera à François Ruffin, le réalisateur du documentaire « Merci patron ! » qui n’a pas du tout l’intention de la jouer « Merci Macron ! », ça va swinguer à l’Assemblée. Ruffin a des valeurs et pour l’avoir connu, il y a près de vingt ans, quand il était étudiant au Centre de Formation des Journalistes, je suis sûr que celui qui le fera marcher au pas et dire ce qu’il ne pense pas, même si c’est Jean-Luc Mélenchon, n’est pas encore né.

Anecdote révélatrice du personnage, très en phase avec la classe ouvrière qui crève la dalle autour d’Amiens, le trublion a décidé de ne s’octroyer que le SMIC et de reverser le reste de son indemnité aux œuvres sociales locales. Le panache !

Nous voilà donc avec une Assemblée nationale bien plus intéressante que prévue, même si les godillots qui lèveront le doigt uniquement quand on leur donnera l’autorisation, ne vont pas manquer. Emmanuel Macron, qui avait annoncé avant les législatives que le pire pour lui serait d’avoir une Chambre à ses ordres, va dont être servi et les débats de devraient pas manquer de tenue.

Reste pour lui à bien interpréter cette élection et à ne pas faire l’erreur commise par Chirac en 2002 qui avait méprisé le vote de gauche qui s’était porté sur lui face à Jean-Marie Le Pen. Si l’abstention s’élève à 56,83%, record absolu de la Ve République, ce n’est pas uniquement parce que nous sommes en période de canicule. Beaucoup ont hésité entre le vote blanc et l’abstention pure et simple. Sur 42859 votants à Biarritz, les volontaires chargés du dépouillement ont comptabilisé 4887 bulletins blancs (plus de 10%), ce qui est énorme au vu des taux d’abstention.

Alors oui, Macron a fait de bons débuts, oui Macron a fait blanchir les phalanges de Trump et traité d’égal à égal avec Poutine. Mais Macron, malgré ses idées novatrices et sa rafraîchissante vision d’une France « jupitérienne », reste minoritaire dans son pays. Il devra désormais convaincre les réticents qui redoutent une dégelée ultra-libérale et ce ne sera sans doute pas le plus facile.

Tous les enfoirés ne roulent pas pour Coluche

Merci patron!

Bernard Arnault, ridiculisé par un journaliste, c’est le film à ne pas manquer.

« Merci patron ! » est un film qui va vous donner la banane, dans ce monde d’enfoirés où les 62 personnes les plus riches au monde possèdent autant que les 3,5 milliards les plus pauvres. Modeste directeur du « Fakir » à Amiens, « le journal fâché avec tout le monde ou presque » comme il se définit magnifiquement, François Ruffin n’a pas oublié les belles promesses de Bernard Arnault, au moment de racheter les vestiges de l’empire Boussac. Devant les caméras ou face à François Mitterrand, le sémillant entrepreneur, dont la fortune actuelle est estimée à plus de trente milliards d’euros, avait juré tout faire pour sauver l’emploi. En fait, seule la pépite Dior l’intéressait et il va abandonner à leur sort les ouvriers qui fabriquaient pour lui les costumes Kenzo.

Dans un premier temps, Ruffin a imaginé saboter le conseil d’administration de LVMH, en offrant aux anciens délégués syndicaux de l’usine abandonnée une action. Mais il ignore que Bernard Arnault ne mélange pas les torchons avec les serviettes. Au carrousel du Louvre, où se tient l’assemblée générale, les gros actionnaires peuvent lui parler en direct, tandis que les petits, sont bouclés dans une salle annexe où ils se contentent de suivre sur écran la bonne parole patronale.

Finalement le trublion Ruffin est viré, mais c’est mal le connaître que d’imaginer qu’il va en rester là. Prêt à se teindre en blond ou à se raser le crâne pour ne pas être repéré par les vigiles de LVMH, il va s’intéresser à la famille Klur, dont le naufrage est proche avec trois euros par jour pour vivre et la maison qui menace d’être saisie. Et Ruffin va avoir une inspiration de génie. Se faisant passer pour le fils de la famille, il annonce à LVMH qu’il va alerter les médias sur la situation de ses parents. Et ça marche ! Un émissaire du roi du luxe arrive, un flic matamore et bravache qui ignore être en caméra cachée et se permet de baver sur son patron (on lui souhaite bien du plaisir sur la suite de sa carrière !) On s’en voudrait de vous dévoiler la fin, mais la manœuvre est somptueuse et mérite un grand coup de chapeau. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est du journalisme déloyal : face à un patronat foncièrement retors, tous les coups sont permis quand une famille est en péril. (Ci-dessous la bande annonce)

https://www.youtube.com/watch?v=MsnrSzWJoJM

Et la leçon de journalisme du trublion continue, pendant la campagne de promotion. Invité pour parler de son film par Europe 1, puis déprogrammé avant d’être reprogrammé face au tollé, il sera finalement l’hôte de Jean-Michel Apathie qui va se ridiculiser en voulant jouer la voix de son maître. Au lieu de faire bêtement la promotion de son film, François Ruffin va profiter du temps de parole disponible pour évoquer le cas d’une autre grande fortune de France, Arnaud Lagardère, avant de quitter le studio en offrant un os en plastique à Apathie pour avoir bien monté la garde dans sa niche, devant la maison de son maître. Ne ratez pas, c’est un grand moment de journalisme !

http://www.metronews.fr/culture/francois-ruffin-sur-europe-1-le-realisateur-de-merci-patron-degomme-arnaud-lagardere-le-proprietaire-de-la-radio/mpbx!g98LiqatTRjh2/

Un gouvernement à courte vue

Et l’on en arrive à cette pitoyable tentative du gouvernement de vouloir réformer le Code du Travail. Valls et Macron s’imaginent qu’en donnant un coup de plumeau à leur texte, qu’en bricolant quelque peu les réformes proposées, qu’en offrant aux fonctionnaires un os à ronger avec une inespérée augmentation indiciaire, ils vont calmer la rue et faire taire la fronde. Si seulement, ils avaient travaillé un jour, un seul jour de leur existence, ailleurs que sous les ors des palais présidentiels, ils comprendraient que le déséquilibre entre les employeurs et les employés est déjà tel que plus aucune évolution n’est possible en direction du patronat sans mettre le pays dans la rue ! Faciliter les licenciements pour permettre de créer des emplois, mais qui va gober cette fable ? Plafonner les indemnités prud’homales sans se soucier le moins du monde des retraites chapeau ou des parachutes dorés, qui peut accepter ça ? Et voir un Gattaz se frotter les mains face à ce cadeau inespéré d’un Premier ministre dit de gauche, qui ose ce que la pire droite ne peut même pas imaginer dans ses rêves, qui peut le pardonner à ce gouvernement à la vue décidément très courte ?

L’ancien inspecteur du travail Gérard Filoche, qui estime que le Code du Travail actuel est déjà incroyablement indulgent pour le patronat, a bien raison quand il affirme « qu’un patron qui paie ses heures supplémentaires actuellement est un saint ». Forfaits, black, enveloppes, les figures libres autour du bulletin de salaire sont nombreuses pour les employeurs, à l’imagination sans limite, et la précarité garantie pour le salarié (Neuf embauches sur dix sont actuellement en CDD). Bien sûr, il existe des petits patrons totalement respectueux de leurs salariés, mais il est clair que cette réforme du Code du Travail a surtout pour but de redonner le sourire aux dirigeants du CAC 40 et éventuellement de préparer le financement de la campagne présidentielle.

« Merci patron ! » de François Ruffin a le mérite de nous remettre les idées en place, de nous montrer l’obscénité de ce patronat sans foi ni loi, prêt à empocher les subsides gouvernementaux tout en envisageant de s’installer dans un pays à la fiscalité plus clémente comme la Belgique. C’est le film à voir avant de se préparer à descendre dans la rue ces prochains jours et d’affirmer à ce gouvernement sans colonne vertébrale à quel point on ne souhaite plus entendre parler d’eux en 2017.